dimanche 31 décembre 2017

The Will to Battle - Ada Palmer - Comme un bilan 2017


"The Will to Battle" est le troisième tome de la quadrilogie Terra Ignota, écrite par Ada Palmer.

Après la mort/non-mort de J.E.D.D. Mason et la révélation du complot criminel fomenté par O.S depuis des siècles, le monde « idéal » du XXVè siècle ne peut plus rester en l'état. L'humanité sait dorénavant – ou doit enfin admettre – trois choses importantes :
1.    il est facile de nier l'existence du divin, plus difficile de l'oblitérer pour toujours
2.    il est facile de nier l'existence de tout ce qui est naturel – glaiseux – dans la réalité humaine, plus difficile de le faire disparaître
3.    il est facile de nier l'amoralité fondamentale de toute organisation politique – si nobles qu'en soient les fins –, plus difficile de faire primer vraiment l'éthique de conviction sur celle de responsabilité.

Confrontée à l'existence du miracle J.E.D.D. et à l’incarnation d’un Achille qui doit sa substance à l’épopée d’Homère, l’Humanité doit admettre qu’il y a décidément « plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie ». Le monde se retrouve alors plongé dans un émoi métaphysique immense, sans précédent depuis les Church Wars, il y a plusieurs siècles.

L’émoi est grand sur le plan politique aussi. Le système des Hives a visiblement failli. Le rêve d’un monde contractuel dans lequel chacun choisirait son allégeance (voire aucune allégeance), dans lequel chaque allégeance choisirait son mode de gouvernance, et dans lequel enfin l’ensemble des allégeances seraient aussi libres que possible et aussi contraintes que nécessaire, s’écroule.

C’est l’Humanité entière qui est placé face à un Test, « ordonné » par l’Horloger-Créateur et auquel J.E.D.D. Mason est partie autant que témoin.

Ce que raconte le roman, c’est ce moment d’indécision, ce moment durant lequel la marche à la guerre (cet éternel humain qu’on crut définitivement disparu) a lieu. De discussions en négociations, de recensement des alliés en constats de désaccord, d’entrainements militaires en préparations de stock de nourriture et de médicaments, de tentatives d’éviter la guerre (qui ne sont en fait que des moyens de la reculer car elle est devenue inévitable) en « Trêve Olympique » temporaire, rien n’arrête la marche à la guerre car, comme l’écrivit Thomas Hobbes, cité en exergue du roman : « For war consisteth not in battle only, or the act of fighting, but in a tract of time, wherein the will to contend by battle is sufficiently known: and therefore the notion of time is to be considered in the nature of war, as it is in the nature of weather. For as the nature of foul weather lieth not in a shower or two of rain, but in an inclination thereto of many days together: so the nature of war consisteth not in actual fighting, but in the known disposition thereto during all the time there is no assurance to the contrary. All other time is peace. ». Lisant le roman, on se retrouve dans le temps qui précède Août 1914, ou aujourd’hui.

C’est du rapport écrit de Mycroft Canner sur ces semaines frénétiques et terrifiantes qu’est faite la matière du roman, un Mycroft dont la raison vacille de plus en plus. On le voit converser, au fil de son récit, avec son lecteur futur, avec Thomas Hobbes, ou avec cet Apollo Mojave qu’il a assassiné d’atroce manière des années auparavant. Son monde, bâti sur la Raison, s’écroule aussi. L’édifice politique bien sûr, mais aussi bien plus que cela. Souillure de toutes les traditions, renversement de toutes les valeurs, marche frénétique à la guerre, la raison du monde s’effrite aussi vite que celle de Mycroft. Les portes du Temple de Janus, qui avaient été symboliquement construites scellées, sont ouvertes à la fin du roman. Unleash Hell !

Vers où ? Pourquoi ? Faut-il faire la guerre pour détruire ce monde et sauver le monde à venir, comme le pensent certains ? L’Humanité survivra-t-elle à ce conflit ? Faut-il le sacrifice d’une Hive entière pour sauver non la paix mais l’Humanité ? Un tyran omnipotent est-il le seul espoir de tenir les humains hors de la guerre de tous contre tous ? Ou faut-il, comme le pensent les fragments survivants d’O.S. ou le préconisait Saint Thomas d’Aquin, recourir au tyrannicide – fut-il préventif – pour préserver le bien le plus précieux de l’Homme ?

Le monde maintenant connu du lecteur, Palmer s’autorise de plus en plus de merveilles. Des Utopiens dont la science ressemble à de la magie, des incursions surnaturelles de plus en plus présentes, il faut un niveau supplémentaire de suspension d’incrédulité pour adhérer à "The Will to Battle". C’est vers le Micromegas de Voltaire – explicitement cité – qu’il faut se tourner pour appréhender le roman, comme une réponse que le berger humain adresserait à la bergère philosophe. De nouveau, on se croirait bien ici et maintenant. Hélas !

Roman baroque, intelligent, immense, et chatoyant, "The Will to Battle" n’en est pas moins trop long. 350 pages de marche à une inévitable guerre, c’est long. Au point qu’on en est à vouloir embrasser les Utopiens lorsqu’ils provoquent le déclenchement des hostilités dans un mouvement sacrificiel qui a pour bût d’assurer la survie d’au moins une part de l’Humanité dans le conflit à venir. Gageons  que le tome 4 retrouvera le momentum perdu ici où Ada Palmer nous donnait à voir un monde qui retenait son souffle.

The Will to Battle, Ada Palmer

vendredi 29 décembre 2017

The Grocery Integrale - Mon Album 2017


"The Grocery, Integrale". Je n'avais jamais lu. C'est, dixit Aurélien Ducoudray (le scénariste, français, et oui !), « The Wire » en BD. Ca tombe mal, je n'ai jamais vu le moindre épisode de « The Wire » (je sais, j'ai tort). Le Candide intégral. Rattrapage, pour The Grocery en tout cas, en 4 heures et 400 pages rassemblées dans un pavé de 1,5 kg.

The Grocery est sans hésitation mon album de 2017. Imaginez une série télé en BD. Chorale, percutante, remplie d'autant d'action trépidante que de sociologie caméra à l’épaule. Comme dans une bonne série, on découvre progressivement chaque personnage, ce qu'ils se font les uns aux autres, ce que le monde leur fait, le tout en perpétuelle évolution car série/BD et vie ne peuvent exister qu'en dynamique et en interactions continuelles.

The Grocery, c'est d'abord l'histoire d'Eliott Friedmann, un jeune garçon brillant condamné à vivre dans une banlieue pourrie de Baltimore par son père qui y a acheté une épicerie. Aussi intelligent que naïf, Eliott devient l'ami de Sixteen et de sa bande de petits dealers du coin, et, de fil en aiguille, se retrouve impliqué dans les affaires du très néfaste Ellis One – un survivant de la chaise électrique espèrant bien profiter du sursis que la vie lui a offert pour devenir le Capone local – dont il ne mesurera jamais vraiment la malignité fondamentale. C'est aussi l'histoire de Wash, un marine de retour d'Irak qui découvre la maison de son enfance vendue, conséquences de la crise subprime, et sa grand-mère – devenue gâteuse – placée à l'hospice. Wash, devenu SDF, se lancera dans l'aide aux plus pauvres avant de se radicaliser.

Autour de ces trois personnages principaux gravite une galerie de figures hautes en couleurs, des triplés tueurs d'Ellis One (l'idiot, le religieux qui cite les Ecritures, et le salaud) au père d'Eliott, en passant par le rabbin qui vient chaque jour lui acheter du pain azyme, la riche dame patronnesse roulée par son mari banquier, ou la chica hispano engagée dans une venganza mortelle contre Ellis One, entre nombreux autres. Tout ce monde se frotte, s'entraide, se trahit, s'entretue (beaucoup), se frappe, se déçoit, s'aime.

Dans les 400 pages de The Grocery, par-delà une histoire, aussi captivante que très violente, entre coming of age, injustice, violence carcérale, vengeance, et guerre de territoire sur fond de trafic de meth, il y a les USA des années 2000.

Il y est question de la guerre en Irak et du sort fait aux soldats qui en reviennent, de private security contractors ressemblant toujours plus à des milices hors-sol, de politiques prompts à ségréguer les classes dangereuses, quitte à bâtir des murs autour des quartiers sensibles, d'un système politique US, au sens large, gangrené par des appels récurrents à un peuple qui ne sert plus que de faire-valoir.

On y voit aussi les effets délétères de la crise subprime (précisément des crédits 2/28), l'immoralité des banques dans l'affaire, l’accumulation sans fin des injustices sociales dans un quartier de relégation, ainsi que le formatage de l'opinion par une télévision qui commence par être simplement racoleuse et abrutissante avant de verser dans les fake news éhontées.

On y croise des gangs latinos lowriders, des membres de l'Aryan Brotherhood, les mafias juives et blacks, des suprémacistes rednecks, tous dans un marigot que ne contrôle plus une police locale en grève. On y partage le quotidien des prisons surpeuplées dans lesquelles les gangs font la loi sous le regard goguenard de surveillants corrompus ou terrifiés. On y découvre même ces camps de pédophiles ayant purgé leur peine et pourtant condamnés à l’inexistence par la législation US, pédophiles que l'hystérie parentale locale voudrait éradiquer de la réalité même.

C'est objectivement dur et violent, mais aussi souvent drôle, régulièrement touchant, toujours passionnant, car tous les personnage vivent, parlent, luttent, dans un ensemble cohérent. C'est aussi plein de petites références à d'autres œuvres ou à des théories économico-sociologiques (jusque dans certains noms).

Les graphismes, surprenants, offrent une personnalité à chacun et permettent de déployer une violence très graphique sans jamais devenir gore. S'y ajoutent plein de petites trouvailles narratives fort bien vues, ainsi que la profusion de détails qu'on trouve dans Chew, par exemple. Du beau boulot.

L'ensemble est brillant, fort bien vu, percutant, référencé, captivant, attachant, sans cesse émouvant jusqu'à la fin où une DeLorean offerte (dans quelle condition et par qui ? même cela émeut) permet de se projeter dans l'avenir et de voir ce que deviendront tous les protagonistes de l'histoire, dans une version inverse de la séquence d'intro du film Là-haut. A lire absolument.

The Grocery Integrale, Ducoudray, Singelin

jeudi 28 décembre 2017

Black Hammer - Lemire - Emouvant et fin


Depuis une dizaine d'années, Abraham Slam et sa petite famille vivent paisiblement dans une petite ville rurale (du Midwest ou pas). Abe s'occupe de la ferme comme n'importe quel paysan américain, il a une petite amie du cru, et un rival amoureux en la personne de l'ex-mari d'icelle.
Mais, avant, dans une autre vie, Abe était bien plus que cela. Super-héros à la résistance inouïe, Abe a combattu les plus terribles super-vilains. C'est lors de son dernier combat, contre le terrifiant Anti-Dieu, qu'il s'est retrouvé projeté sans explication dans ce pocket space rural dont il ne peut sortir, en compagnie des autres héros qui combattaient à ses côtés.

Car avec Abe vit une étrange « famille » : Gail, dont le corps de petite fille abrite une femme cinquantenaire, Barbalien, un pacifiste martien (oxymore s'il en est), Captain Weird, qui vit en partie dans notre réalité et en partie dans la dimension spectrale appelée Para-Zone, Talky Walky, le robot intelligent du Captain, une sorte de Robby, cuistot comme l'original. Près de la ferme vit, dans sa Cabane des horreurs, la mystérieuse et inquiétante Madame Dragonfly. Non loin de la ferme se trouve la tombe de Black Hammer, qui a fait le voyage aussi mais n'y a pas survécu.

Dans la petite ville proche, personne ne sait quel étrange équipage compose la petite bande. Les identités secrètes sont dissimulées. On ne voit qu'une famille un peu bizarre, plutôt dysfonctionnelle (quelle famille ne l'est pas ?), conduite tant bien que mal par le « patriarche » Abe. Difficile de trouver sa place dans et hors du groupe quand on est déraciné et qu'on vit dans ses souvenirs.

Jeff Lemire est un grand scénariste de comic. Il sait comme personne croquer des weirdos et leur donner identité forte et personnalité touchante. C'est encore une fois réussi ici avec ce premier tome très émouvant qui rend un hommage amoureux aux comics de super-héros.

Chacun des exilés a son histoire et ses failles. D'Abe, qui voudrait que tout fonctionne au mieux ici et doit faire tenir ensemble des personnalités blessées, à Madame Dragonfly, qui pleure son amour perdu, en passant par le trouble identitaire de Gail entre autres, chacun des vieux héros a quelque chose à dire et beaucoup à régler pour espérer trouver un peu de paix et de sérénité. Sans compter la volonté toujours présente – mais pas chez tous – d'arriver enfin un jour à quitter ce lieu pour rentrer chez soi, à Spiral City. C'est bien fait, bien amené, fin et touchant.

Et puis, par-delà la force intrinsèque de cette histoire d'exil et de réinvention identitaire, il y a un hommage évident aux comics qui ont bercé l'enfance de tant de personnes. Un style graphique changeant d'épisode en épisode et qui rappellera des souvenirs à beaucoup, un Anti-Dieu qui ressemble à un croisement entre un Skrull et Thanos, un Abe mashup entre Cap America et Daredevil, un Black Hammer qui évoque les héros Marvel des 70's, un hommage explicite à Shazam, un autre au Captain Mar-Vell (jusqu'à l'amour perdu), un autre encore aux House of Mystery et au Swamp Thing, ou au Manhunter de DC (jusqu’au double nom). Il y a même un pseudo-Cthulhu !!!

C'est une belle histoire racontée par un amoureux des super-héros pour des amoureux des super-héros, une belle histoire secondée par des graphistes qui ont su trouver le ton visuel pour seconder la narration. Je ne peux que le conseiller vivement à la tribu des fans qui est aussi la mienne.
J'attend maintenant le tome 2, dans lequel le (des)équilibre sera bouleversé par l'arrivée inopinée de la fille d'un héros mort, d'autant que, comme toujours chez Urban, l'édition est de grande qualité.

Black Hammer t1, Origines secrètes, Lemire, Ormston, Stewart

mercredi 27 décembre 2017

Deux suites - deux fins : Retour sur Belzagor et La guerre des Lulus


Tome 5 de La guerre des Lulus, qui clôt le cycle original (ce qui implique que des spin-offs suivront, ils sont déjà annoncés).

Je resterai avec toi, je serai "Le der des ders" est la promesse d'amitié faite par Luigi à Lucien, son meilleur ami, coincé sous une sape écroulée. Comment les deux garçons, les plus vieux du groupe de quatre, se sont-ils retrouvés au front ? Pour le savoir il faudra lire ce tome final qui démarre en janvier 18 pour se conclure à la fin de la guerre.
On y verra le groupe se scinder à son corps défendant, une partie fuyant vers la liberté, l'autre intégrant une organisation de résistance. A la fin de la guerre et de son lot d'atrocités, les quatre inséparables ont été séparés. Ils ne se reverront que bien plus tard. Mais ceci sera une autre histoire à raconter.

Suite et fin de Retour sur Belzagor, l'adaptation BD des Profondeurs de la Terre de Robert Silverberg. Tout le travail de world building avait été fait dans le tome 1. Plus grand chose à dire ici de ce point de vue. Quelques mots alors sur l'intrigue qui avance, fort logiquement, vers sa conclusion.

La petite expédition continue de s’enfoncer en territoire interdit pour aller assister à la mystérieuse cérémonie de la renaissance. Péril, tensions, secrets n'empêcheront pas le groupe d'atteindre son but ultime. Gundersen y aura enfin l'occasion de faire la paix avec un lourd passé révélé ici, ainsi que de communier vraiment, pour la première fois, avec la planète et ses habitants. Il y gagnera rédemption et paix, alors que Kurtz recevra enfin la juste rétribution de ses dérives.
Les "bons sauvages", Sulidoror et Nildoror, nous sont définitivement étranges, mais, découvrant la nature de leur singularité, nous les comprenons mieux. Gundersen n'est pas le seul à avoir grandi à l'issue de ce voyage.


La guerre des Lulus t5, Hautière, Hardoc
Retour sur Belzagor t2, Thirault, Zuccheri, Fabris

mardi 26 décembre 2017

En l'an 2017 - Rétrofutur soviétique


"En l'an 2017". Nous y sommes, encore pour quelques jours. Et ce n'est guère reluisant.
En l'an 1960, il y a 57 ans, des auteurs soviétiques imaginaient ce que serait l'année que nous venons de traverser. Le choc est rude, et pas à notre avantage.

1960. Une période de détente et d'optimisme en URSS, entre la fin de la terreur stalinienne et le début de la stagnation brejnévienne. La peur nucléaire est là, mais la crise des missiles ne s'est pas encore produite. L'URSS est en majesté, elle influence la moitié du monde, tous les espoirs sont permis ; l'impérialisme (même le mot est devenu désuet) sera peut-être prochainement vaincu.

"En l'an 2017" est un Diafilm qu'on projetait dans les années 60 dans les écoles soviétiques (ou qu'on regardait en famille si on possédait un filmoscope).


Trois parties dans ce Diafilm (qui est une succession de vignettes illustrées et commentées).

D'abord, on voit Igor, un écolier soviétique de 2017 qui visualise, par un artifice de science-fiction (YES !), la transformation du monde de 1960 qu'il n'a pas connu en celui de 2017 dans lequel il vit. Il y voit « comment les Soviétiques transforment la nature pour apporter la paix et le bonheur sur Terre ». Il découvre les barrages gigantesques mis en place pour réguler le climat, le terrassement nucléaire (véridique aussi incroyable que ça puisse paraître), les ponts géants, les trains atomiques, la géothermie, l'exploration spatiale lointaine, etc.
Puis Igor, en 2017, part visiter la station Charbonville (!), ses foreuses ultra-modernes et sa station volante expérimentale de contrôle de la météo.
Enfin, patatras, un drame manque se produire. Les derniers impérialistes du monde, retranchés sur un atoll du Pacifique, tentent de détruire tout ce bonheur à l'aide d'une bombe expérimentale qui les détruit tous en explosant. Bien fait pour eux ! Mais l'énorme explosion a déclenché une tempête colossale qui risque de causer des milliers de morts. Heureusement, le père d'Igor et quelques autres, au péril de leur vie, manœuvrent la station expérimentale et calment la tempête. Les personnes menacées, dont la mère d'Igor, sont sauvées, et le centenaire de la Révolution d'octobre peut être célébré.

Une nature maîtrisée, des impérialistes anéantis par leur propre malveillance, l'URSS du Diafilm a réalisé le rêve prométhéen de mise de la nature au service de l'Homme et le rêve marxien d'une société mondiale sans classe enfin devenu réalité. On ne fera pas ici le bilan de ce qui fut bien ou mal prévu dans cet exercice de prospective éducative qui devait autant à la réflexion qu'au wishful thinking.

Mais, lu d'ici, on est impressionné par l’optimisme de l'époque (qu'on trouvait aussi de l'autre côté du rideau de fer d’ailleurs), la foi en la science, l'amour de la science-fiction comme projet artistique d’imagination des merveilles de la science à venir (et donc loin de la dominance dystopique contemporaine). On se dit que – guerre froide ou pas – il devait être bien agréable de vivre dans cette époque où tous les espoirs étaient encore permis. Enfin, même si on a passé l'âge de ressentir l'excitation outragée des petits écoliers soviétiques face à la convulsion finale de l’impérialisme, on retrouve avec plaisir une époque où le personnage toujours mis en avant était le héros suscitant l'admiration et pas encore la victime suscitant la compassion.

Cette chronique pourrait se résumer à quatre grands mercis. Merci au studio Diafilm qui a réalisé ce « diaporama » qu'on projetait sur un mur à l'aide d'un filmoscope. Merci à Sergueï Pozdniakov qui a sauvé ce trésor familial et l'a empêché de tomber dans l'oubli, pour nous le transmettre. Merci à Viktoryia Lajoye qui a traduit le texte. Merci, enfin, aux Editions Books qui ont pris la décision de publier cet objet aussi surprenant dans la forme que dans le fond.

En l'an 2017, trad. Viktoriya Lajoye

lundi 25 décembre 2017

JOYEUX *lisez ada palmer* NOEL


Bonjour petits amis, Gromovar étant außer Betrieb pour la journée, en raison des Bacchanales d'hier, je le remplace aujourd'hui, en mieux. Mon message d'amour est simple :


LISEZ ADA PALMER !


LISEZ ADA PALMER !



LISEZ ADA PALMER !

JE LE VEUX

dimanche 24 décembre 2017

JOYEUX NOEL A TOUS !!!

Donald Trump et Kim Jong-Un n'ayant pas encore déclenché l'apocalypse nucléaire, vous n'aurez aucun moyen, mes petits biquets, d'échapper au supplice annoncé par les média : le repas de fête, avec son lot de calories cachées, de gueules de bois importunes, de discussions sanglantes sur des thèmes polémiques.
Comme le dirait le colonel Kurtz : « L'horreur ».
A se demander pourquoi journalistes et diététiciens ne déclarent pas forfait tout de suite pour s'épargner cette torture.

Pour ma part, je ne recule devant aucun défi et vais donc m'attaquer à cet Everest. J'y file même tout de suite, je vois que les premiers invités sont déjà arrivés.

PS : Ceci est le 1800e post du blog

samedi 23 décembre 2017

Brève : After the Flare - Deji Bryce Olukotun


"After the Flare" est une suite de l'afrofuturiste Nigerians in Space. Le premier roman de Deji Bryce Olukotun était imparfait mais intéressant et attachant, celui-ci est sans doute plus intéressant mais aussi plus imparfait et moins attachant.

Futur proche. Une explosion solaire ruine une bonne partie de la technologie terrestre par effet EMP, et met accessoirement en péril l'ISS. Après l'évacuation, une astronaute y est toujours coincée, en perdition. Une mission de secours doit partir du Nigéria pour la sauver, dans un monde en plein chaos du fait des conséquences de l'explosion solaire. "After the Flare" raconte la difficile préparation de ce vol, fondateur du développement de l'industrie spatiale nigériane.

Dans "After the Flare", on retrouve quelques personnages du roman précédent et on en découvre beaucoup de nouveaux. On devine un monde effondré par manque d'électricité et d'informatique. On voit des technologies cyber véritablement brillantes. On se plonge dans un pays qui mène de concert la création d'une industrie spatiale et la lutte à mort contre Boko Haram, un pays avec fixers, système D, complots politiques, starlettes de Nollywood, et népotisme, un pays qui se veut leader dans la nouvelle technologie spatiale et dans lequel on assassine les "magiciens" albinos sans oublier que des vestiges archéologiques Nok y impactent les programmes en cours, dans un mélange de politique-fiction presque post-apo, de fantastique afro, et d'anticipation spatiale sur un rythme de thriller. C'est sans doute trop pour trop peu de pages. Tout est intéressant, mais tout est trop survolé ou semble parfois tomber comme un cheveu sur la soupe.

A lire pour le fond, pas pour la forme.

After the Flare, Deji Bryce Olukotun

Brève : La horde - Sibylle Grimbert


"La horde" est un roman fantastique de Sibylle Grimbert, plus connue pour ses romans de blanche.

On y voit Ganaël, un démon, prendre possession d'une fillette de 10 ans, Laure. Dans le huis-clos du village de vacances où elle est avec ses parents, Ganaël ouvre Laure à des possibilités nouvelles, à une immoralité qui lui procurera plaisir, pouvoir, ou au moins autonomie, suivant ce qu'elle en fera. Mais, trop ambigu dans son rapport aux humains, Ganaël verra l'élève dépasser le maitre.

Avec ce roman ouvertement Imaginaire, Grimbert interroge, comme dans ses autres œuvres, les questions du pouvoir, du libre-arbitre, ou du déterminisme. Elle le fait dans un style dense, n'hésite pas à briser un quasi-tabou littéraire, et livre certaines réflexions bien vues sur les relations entre les gens, au-delà des jeux sociaux.

"La horde" plaira aux lecteurs de blanche souhaitant s'initier aux récits d'Imaginaire. Il est sans doute trop léger pour les amateurs avertis. Que ces derniers sachent néanmoins que Ganaël est plutôt plaisant, aussi cynique et caustique qu'un démon d'In Nomine Satanis.

La horde, Sibylle Grimbert

Brève : Les derniers contes de Canterbury - Jean Ray


Réédition sous une très belle couverture des "Derniers contes de Canterbury" de Jean Ray, das nune édition définitive et postfacée. Diable!
L'auteur belge y livre sa version du chef d’œuvre de Chaucer, reprenant la forme narrative des récits successifs à l'auberge et y ajoutant son humour particulier ainsi que l'intervention de conteurs issus d'époques différentes.
Attiré par la référence à Chaucer, j'ai découvert un ouvrage pour amateurs de Jean Ray. Un ami en disait : Jean Ray c’est toujours agréable mais jamais très violent. Il faut le lire au coin d’un feu de bois avec du Whisky un soir de Noël quand tout le monde est à côté en train de bouffer la dinde.

Voilà. Je me suis un peu ennuyé, sauf sur les textes médiévaux. Je ne résiste jamais ni aux marmousets ni aux fesse-mathieux.

Les derniers contes de Canterbury, Jean Ray

lundi 18 décembre 2017

An unkindness of ghosts - Rivers Solomon


"An unkindness of ghosts" est le premier roman de Rivers Solomon. C'est un roman de SF, une histoire d'arche générationnelle, mais c'est aussi une sorte de conte, une allégorie, aussi loin de la Hard-SF qu'on puisse l'imaginer.

Aster est une femme noire à l'identité sexuelle incertaine. Orpheline d'une mère suicidée, elle a été élevée par sa grand-tante, Mélusine.
Giselle est la meilleure amie-ennemie d'Aster. Depuis l'enfance, elles se frottent et se griffent, douloureusement souvent, comme deux êtres qui s'aiment d'un amour souffrant.
Mélusine est une vieille femme noire à qui on a enlevé son fils et dont la vie, ensuite, a largement consisté à élever les enfants des autres.
Théo est un homme métis qui n'arbore aucun signe de virilité. Il est le fils bâtard de l'ancien souverain, et le neveu du souverain à venir.

Ces quatre personnages aux marges vivent dans le monde inhumain que constitue le vaisseau arche Matilda, un astronef en route pour une Terre promise qui remplacerait la Terre mourante qu'il a quitté il y a plusieurs siècles.
Dans le Matilda, il y a les ponts supérieurs, moyens, inférieurs. Dans les ponts supérieurs, il y a du confort, du luxe même. On y vit bien, environné de beauté, on y détient le pouvoir. Le pont supérieur est le domaine des Blancs.
Dans les ponts inférieurs, on a froid, on se débrouille, on troque, on survit comme on peut sous la férule implacable des ponts supérieurs. Les Noirs l'occupent.
Les ponts moyens sont entre deux, petits dominants et petits dominés.
D'un pont à l'autre la langue n'est pas exactement la même, les modes d'élocution non plus. Il en est de même pour les postures, les normes incorporées.

Quand le souverain tombe gravement malade, Aster reconnaît dans le trouble du dirigeant celui qui affecta sa mère. Elle se lance alors dans une quête de sa propre histoire perdue, sur un chemin qui la conduira à bouleverser l'ordre établi.

"An unkindness of ghosts" est un roman de SF qui donne le premier rôle à des dominés. Dans le Matilda, les Hommes dominent les Femmes, les Blancs dominent les Noirs, les Straights dominent les Incertains. La domination s'exerce de toutes les façons possibles, des vexations incessantes aux brutalités les plus abjectes. Mépris, humiliation, violence physique, et agressions sexuelles sont le quotidien des dominés sur le Matilda. Et malheur à qui protesterait, la sanction tomberait vite, dure et implacable.

Solomon, qui revendique sa singularité black queer, recrée dans l'espace l'univers concentrationnaire des plantations d'esclaves. C'est par la certitude affichée de la supériorité blanche, l'utilisation répressive de la religion, et la violence constante des contremaîtres et des institutions que se perpétuait un système que le simple nombre des esclaves aurait dû condamner à mort – Nicole Bacharan expliquait dans une interview que le simple rapport de nombre entre Esclaves et Blancs dans les plantations posait comme condition nécessaire à la survie des Blancs et du système l’instauration d'une logique de terreur totalitaire. C'est ainsi aussi que fonctionne le Matilda. Pour les Noirs des ponts inférieurs, le couvre-feu est de règle, les comptages réguliers, les brimades et punitions récurrentes, le travail obligatoire, notamment dans les champs du vaisseau. Quant au sexe des femmes noires, il est disponible pour tout Blanc qui veut l'utiliser.

Privés de liberté, de dignité, d'identité, par la système, les habitants des ponts inférieurs souffrent, chacun à sa manière. Le roman est un roman de colère et de rage, chacun les vivant et les exprimant à sa manière propre. Mélusine semble se conformer – jusqu'à la langue qu'elle utilise en présence des Blancs – mais garde sa colère et son dédain dans son cœur. Giselle, folle de colère et de douleur muette, se méprise jusqu'à la folie et l'autodestruction. Aster cherche la connaissance, la vérité sur le passé, et une échappatoire. Ses connaissances médicales autodidactes ont fait d'elle l’assistante de Théo, un dominant méprisé par sa famille pour sa virilité discutable mais adoré par la vaisseau pour sa piété et ses talents de chirurgiens. Les sentiments, aussi difficiles à vocaliser qu'à concrétiser, qu'éprouvent l'un pour l'autre Théo et Aster sont l'un des moteurs du récit. C'est une relation difficile, complexe à établir, mais profondément sincère, basée sur la rencontre intellectuelle par-delà les singularités physiques et biographiques des deux partenaires.

Solomon raconte, dans ce premier roman, une histoire d'oppression. Ils (c'est le pronom utilisé dans sa bio) affirme – on le sait hélas – que le progrès technique n'est pas synonyme de progrès moral. Ils donne voix aux sentiments des dominés. Ils montre les effets concrets de l'humiliation constante : la colère, la folie, la violence, l’impossibilité de relations vraiment saines, même entre dominés, tant la rage contenue doit s'exprimer d'une façon ou d'une autre, fut-ce contre soi-même ou contre ses proches. Ils montre aussi, néanmoins, des systèmes de solidarité qui permettent la survie : circulation d'infos, entraide (Aster est médecin pour les ponts inférieurs), sacrifice personnel. Ils montre les ravages de l'absence d'identité, liée à la perte du passé et de la mémoire des générations. Ils pose la connaissance comme moyen de l'émancipation et de la libération, dans un récit qui valorise explicitement l'empowerment. Ils montre la difficulté à subir sans cesse le regard des autres sur une identité sexuelle complexe – sans parler des agressions qui en sont la suite. Ils montre que de vrais sentiments et même une vrai promiscuité sexuelle sont possibles néanmoins, pourvu qu'on y mette le respect et l'attention prudente nécessaires. Tout ceci est réussi et émouvant.

Deux bémols mineurs. D'une part, il ne faut pas chercher ici de grande plausibilité scientifique ; ce n'est pas le point et c'est manifeste, on est dans le phlogiston. Ensuite, il y a certains trous de synchronisation ou de continuité, quelque fils peu exploités, ainsi que certaines facilités (« passages secrets », déplacements aisés entre niveaux ségrégués) qu'on attribuera à des défauts de premier roman ou, si on veut être charitable, à une narration simplifiée de type conte – ce que semble impliquer les passages dans lesquels des contes allégorisent tel ou tel point.

Ce n'est donc pas parfait mais c'est bien assez original dans notre genre (sans jeu de mot) pour qu'on s'y attarde et qu'on y regarde avec attention.

An unkindness of ghosts, Rivers Solomon

lundi 11 décembre 2017

Certains ont disparu et d'autres sont tombés - Joel Lane - Filigree and shadows


"Certains ont disparu et d’autres sont tombés" est un recueil de 30 nouvelles de l'auteur anglais Joel Lane. L'ouvrage, inédit, est le fruit du travail aussi patient que passionné de Jean-Daniel Brèque, anthologiste et traducteur.

Que trouvons-nous dans ce recueil ?

30 textes fort joliment écrits, une prose poétique mélancolique, d'un genre qu'on pourrait qualifier de fantastique interstitiel pour ne pas le dire aickmanien. Car le fantastique de Lane est aux marges du récit, parfois subliminal comme une 25ème image, parfois résidant seulement dans l'étrangeté intrinsèque d'un monde en déréliction.

Un fantastique qui trouve son épicentre dans le Black Country, autour de Birmingham, ce cœur de la Révolution Industrielle que son histoire même prédisposait à devenir le lieu sacrificiel de la désindustrialisation.

Des récits touchants qui donnent à voir l'étendue de la désintégration d'une société anglaise victime du thatchérisme, du post-thatchérisme, du post-post-thatchérisme, jusqu'à des futurs ou des réalités possibles bien pires encore.

Entrez dans le monde de Lane.
Une violence constante à bas bruit n'attire plus l'attention d'une police sous budgétée.
Entre paupérisation et privatisation, les transports publics ou l'hôpital ne valent guère mieux.
Le travail ne fait plus lien social. Entre usines fermées et restructurations qui n'épargnent personne, si on n'en meurt pas, on se retrouve à errer, à vivre à l'hôtel, à boire du mauvais alcool ou à s'abrutir de drogue frelatée.
Pas de repli sur la famille. Elle est au mieux dysfonctionnelle, au pire disparue.
L'amour est un espoir futile. Seul le sexe vainc parfois la solitude. Il est indifféremment échange de bons procédés sans lendemain, achat de services proposés par des pauvres à des pauvres, ou défouloir à la frustration d'une vie sans contrôle.
Et puis la maladie rode, qui souffle sur les flammes et les éteint souvent. La maladie ou le malheur, cancer ou catastrophe industrielle, séparant les couples qui auraient pu durer.

Tout ceci, Lane le décrit au fil des presque 400 pages du recueil.
Il montre le durcissement des relations humaines qu'une civilisation en fuite ne police plus.
Il narre la solitude, le désespoir, la folie, l'envie de s'étourdir, le besoin de faire souffrir comme on souffre ou d'associer les deux dans le suicide.
Il raconte l'intrusion discrète de créatures que la rationalité du monde moderne tenait à l'écart jusqu'alors ; le sommeil de la raison engendre des monstres. Antigens et fantômes hantent les rues sales, les terrains vagues, les voies de chemin de fer désaffectées, les friches industrielles, les pubs et les clubs dans lesquels subsistent, le soir, les derniers lambeaux de vie sociale, si misérables soient-ils. Ils tourmentent les humains ou s'en nourrissent ; qu'importe, ceux-ci sont déjà morts. Même les vampires sont au bout du rouleau.

Tout ceci, Lane le raconte sans grandiloquence, sans hurlement. Même quand il faudrait hurler, ce sont les actes ou les faits qui hurlent, pas les personnages et pas l'auteur non plus. Au fil des textes (et même s'il m'en a fallu deux ou trois pour entrer dans le rythme), Lane impose une poésie de l'effondrement, de l'anomie réalisée, du réensauvagement. Il raconte la dissolution des liens sociaux, et pose sur les relations condamnées qui demeurent un regard d'un cynisme aussi glacial que pertinent – et souvent drôle, de cette drôlerie qui est la politesse du désespoir.

Certains ont disparu et d’autres sont tombés, Joel Lane

samedi 9 décembre 2017

The Stone Sky - N. K. Jemisin - Tout est écrit et accompli


Avec "The Stone Sky", N. K. Jemisin conclut l’impressionnante trilogie de la Terre fracturée. Un tome nécessaire, qui attrape le témoin que lui tendait le précédent et remplit parfaitement sa mission de conclure et d'expliquer, tout en étant, des trois, le moins agréable à lire.

Quelle est l'origine des Stone Eaters ? Que sont vraiment les obélisques ? Qui les a construites ? Et pourquoi ? Comment, par qui, et pourquoi fut fracturé le monde ? Pourquoi Alabaster a-t-il aggravé la fracture ? Et quel rôle jouent les mystérieux Stone Eaters dans les cataclysmes en cours ?
Il fallait, pour répondre, finir d’expliquer le monde, ce qui impliquait d'en narrer la genèse. C'est ce que fait "The Stone Sky", sur trois fils entrelacés : Essun aujourd'hui agissant, Nessun aujourd'hui agissant, Hoa aujourd'hui racontant un passé quarante fois millénaire.

Dans ce tome, par la voix de Hoa, toutes les explications historiques sont fournies au lecteur. Le Stone Eater raconte une société où, pour paraphraser Clarke, la magie est si avancée qu’elle ressemble à de la science. On voit arriver la fracture de ce monde, on comprend que s'en suivra malheur et désespoir, à cause du cataclysme, bien sûr, mais à cause aussi du substrat d'injustices sur lequel la société d'avant était bâtie et qui ne pouvait que résonner dans l'avenir. On referme le livre en comprenant ce qui a martyrisé la Terre jusqu'à la rendre dangereuse et létale. C'est aussi bien fait que c'était nécessaire.

Mais le passé n'est pas le seul chronos de ce tome conclusif. Des choses se sont passées, certes, mais des choses se passent de nouveau, ici et maintenant. De fil en aiguille, depuis le début du premier tome, la Terre fracturée a progressé jusqu'à un moment décisif, un moment de bascule comme il n'en existe que peu. Sauver le monde ou le détruire ? C'est l'enjeu de ce dernier tome, porté par Essun et Nessun.
Alors donc que Hoa, progressivement, raconte le temps long du monde, la mère et la fille, qu'on avait quittées fort éloignées l'une de l'autre, convergent inexorablement vers le lieu de l'origine de tout pour régler le sort de la Terre et de ses habitants. Elles s'y affronteront pour décider de l'avenir, sous le regard des Stone Eaters impliqués et des lecteurs en témoins impuissants, jusqu'à une conclusion aussi claire qu'ouverte.

Jemisin raconte encore ici une histoire d'injustice, de discrimination, et de servitude. Elle l'épice d'une réflexion sur l’hybris humain et le mal qui en sort toujours, assortie d'une vision qui oscille entre préoccupation écologique et hypothèse Gaïa. Elle y place enfin une réflexion sur l'amour, qui apparaît même entre partenaires improbables, et qui doit se prouver sous peine de n'être qu'un mot. Réflexion sur la peur et la solitude d'une enfant « abandonnée » aussi, sur la culpabilité, ou sur la difficulté presque insurmontable qu'il y a à vivre éternellement.

Il y a beaucoup de finesse dans la manière dont Jemisin traite ces thèmes, dans le fil de la narration, presque sans y toucher.

Explications, finesse, conclusion, tout était nécessaire, tout est accompli. Que m'a-t-il manqué alors ? Sûrement un peu plus de concision. J'ai trouvé que "The Stone Sky" contenait trop de longueurs dans les déplacements des deux femmes et trop de descriptions détaillées. En un mot, trop de mots. Il fallait bien sûr entrelarder pour ne pas sombrer dans le cours d'Histoire, mais un peu moins de paysages et d'architectures m'auraient parus suffisants. Je me suis parfois un peu ennuyé.

Qu'importe, c'est une conclusion satisfaisante que livre Jemisin.

On y assiste tant à ce qu'il advient qu'à ce qu'il advint, on y voit une belle relation se nouer entre Nessun et Schaffa, on y constate que les donnés que sont la folie et la cruauté des Hommes ne peuvent jamais éteindre complètement l'espoir de réparer, de changer, ou de faire mieux (à condition de le vouloir et sans jamais aucune assurance de succès), on y comprend enfin à qui s'adresse ce livre et pourquoi il commence à la deuxième personne.

On y voit Jemisin retourner nombre de codes de la fantasy, en mélangeant les genres et en créant une galerie de personnages blessés faite de héros imparfaits qui nuisent quand ils sauvent, de protecteurs brutaux et dangereux, de mentors peu pédagogues, empêtrés tous autant qu'ils sont dans des relations personnelles incertaines et douloureuses.

Last but not least, la trilogie de la Terre fracturée est le meilleur roman contemporain d'avertissement métaphorique à l'Amérique de Trump.

The Stone Sky, N. K. Jemisin

samedi 2 décembre 2017

Servitude 5 - Bourgier, David - La lutte finale


Cette chronique commencera par une bonne nouvelle, suivie d'une mauvaise qui accouche d'une bonne.

  1. Après trois ans d'attente, le tome 5 de Servitude vient de sortir, il s'intitule "Shalin".
  2. Mais, alors qu'il devait conclure la série, il n'est que la première partie d'un diptyque.
  3. L'histoire prend du temps pour finir, elle sera donc plus longuement développée que prévu.
Ce qui reste de l'armée des Hommes, menée par le roi Arkanor, a trouvé refuge dans la cité en ruine de Shalin. Ils y retrouvent les Drekkars rebelles de l'ex-général Sékal, et des esclaves en fuite, de ces Riddraks qui sont les seuls Hommes à avoir refusé le joug des diverses Puissances. Sur leurs traces, une énorme armée réunit les hommes du traitre Othar, les mercenaires qui les accompagnent, et les Drekkars toujours fidèles à l'empereur. Le siège de Shalin va commencer : l'armée légitimiste devrait y être anéantie.

Même l'arrivée à Shalin de Kyriel et F'lar, rentrés du territoire Iccrin pour se joindre à la petite troupe humaine, n'est pas suffisante pour relever le moral des assiégés.  Comment survivre et/ou rejoindre Xenthès pour y organiser la résistance humaine ? Tout est ouvert, mais les probabilités ne sont pas en faveur des combattants retranchés dans Shalin. On commence à y réfléchir à des plans de dernier ressort.

Ailleurs, Sékal atteint enfin la cité des Riddraks du désert. Il s'y confronte à Aïon, l'arch-ennemi de l'Humanité, qui manipule et intrigue depuis le début du cycle. Ce sera le signal de la prophétie, le point de départ de la révolution, et peut-être la fin de la servitude.

Je vais être bref (mes chroniques précédentes parlent). Je suis toujours aussi dithyrambique sur cette série que je classe parmi les chefs d’œuvre de la BD de fantasy. J'attends avec impatience le sixième et dernier tome.

Servitude t5, Shalin première partie, Bourgier, David