dimanche 29 octobre 2017

Utopiales 2017 : Temps


Chaque automne se caractérise par trois retours. Celui de l'heure d'hiver avec son lot de conséquences néfastes sur la production laitière des vaches, celui d'une fête traditionnelle celte revisitée par le consumérisme, et celui du plus grand festival SFFF de France : les Utopiales.

Le premier m'indiffère, le second me navre, le troisième me ravit.

Qu'on sache donc que du 1er au 6 novembre, le peuple de la SFFF se réunit à la Cité des Congrès de Nantes pour assister à des conférences scientifiques et littéraires, voir des longs et des courts métrages, participer à des séances de signatures, assister à des expos, jouer, réfléchir, converser, acheter des livres dans la plus grande librairie SFFF de France, et passer du bon temps en voyant les amis et collègues.

On pourra y croiser, entre autres, l'immense Michaël Moorcock ou les nouveaux venu asiatiques Hao Jingfang et Kao Yi-feng.

Le thème de l'année est Temps, thème hautement science-fictif s'il en est, décliné suivant quatre axes :

  • Le voyage dans le temps
    Depuis Wells et sa Machine à explorer le temps, le voyage temporel reste un grand pourvoyeur d’histoires extraordinaires. Est-il possible ?  Que se passerait-il si nous remontions le temps pour assassiner notre grand-père, Hitler ou tout simplement chasser le dinosaure comme dans le magistral Coup de Tonnerre de Ray Bradbury ? La mémoire est un aussi un outil de voyage dans le temps. Cependant, elle est fragile et ses pathologies modifient nos souvenirs mais aussi notre capacité à nous projeter dans le futur.
  • Le temps modifié, modelé
    Puisque nous avons créé la mesure du temps, n’est-il pas possible de le modifier, de le moduler à notre gré ? Ainsi naît l’uchronie où la perception du temps se dissout en des mondes parallèles, simulés ou alternatifs qui interrogent notre réalité consensuelle.
  • Temps prédit, temps à venir
    Au-delà des augures, et jusque dans les astres, l’humanité a cherché à deviner son avenir. Ce n’était pas totalement dénué de fondement, puisqu’on trouve dans l’observation du ciel les indices du futur de notre système solaire et de l’univers. Comme expérience de pensée sociale, la science-fiction explore aussi le futur en posant souvent des questions qui fâchent. Et quels rapports la science-fiction entretient-elle avec la prospective ou la futurologie ?
  • La fin des temps
    La fin des temps est-elle proche ? Nous savons que les civilisations, comme les humains, finissent par mourir. Si l’humanité disparaissait, que resterait-il de nous ? Dans cinq milliards d’années, le Soleil dévorera notre planète. Que se passera-t-il d’ici là ? Et si l’on contemple l’immensité du futur, l’univers lui-même aura-t-il une fin ?

Rendez-vous à parti de jeudi dans les travées de la Cité des Congrès.

samedi 28 octobre 2017

The Dispatcher - John Scalzi - Exercice de style


"The Dispatcher" est une novella de John Scalzi à l'histoire éditoriale originale. D'abord Audiobook, la novella n'est devenue livre papier que quelques mois plus tard.

Notre monde, ou presque. Depuis dix ans, un phénomène inexpliqué y est devenu « normal ». Les victimes de meurtres reviennent à la vie (999 sur 1000), nues, le plus souvent dans leur lit, et toujours dans l'état où elles étaient quelques heures avant d'avoir souffert une malemort. On meurt toujours de vieillesse, d'accident, de suicide, mais plus de la main d'autrui.
Confronté à cette bizarrerie, le monde s'est adapté en créant la profession de Dispatcher. Les Dispatchers assistent, par exemple, aux opérations chirurgicales risquées. En cas d'erreur opératoire, avant la mort attendue du patient, ils le tuent eux-mêmes afin de lui donner une grande chance de revenir et d'être, cette fois, bien opéré. Ca, c'est le côté clair du métier. A côté, existe un côté obscur, que certains Dispatchers pratiquent. Ceux-ci interviennent « en privé » sur des duels à l'épée, des combats de free fight, ou encore pour sortir d'une mauvaise passe un mafieux blessé qui ne peut pas passer par la case hôpital. On est tué et on revient (999 fois sur 1000), dans le même état qu'avant le désastre, et prêt à repartir. Un rêve, ou un cauchemar.

Tony Valdez est un Dispatcher. Dans sa pratique, il a connu les deux côtés de la barrière. Et aujourd'hui son collègue, Jimmy Albert, a disparu. Alertée par la femme de ce dernier, l'inspecteur Nona Langdon se lance à sa recherche et elle oblige un Tony, plus que réticent, à l'assister. Le temps presse car, si l'assassinat n'est plus possible, il existe encore de nombreux moyens de faire souffrir quelqu'un dont on veut se venger.

Sur cette base, Scalzi développe une histoire qui lui permet, d'une part, d'aller au bout des possibilités offertes par l'incongruité que représente l'impossibilité du meurtre définitif, et d'autre part, d'écrire un récit de détective à l'ancienne avec couple de buddies mal assortis, mafieux, et milliardaires - même la scène du rendez-vous nocturne dans l'immeuble en construction y passe. C'est original pour lui (l'auteur de SF), parfois drôle, et ni désagréable ni indispensable. Une petite heure de lecture distrayante, sans plus, pour complétistes.

The Dispatcher, John Scalzi

Station Eleven - St. John Mandel - Retour de Bifrost 84


Toronto, bientôt. Victime d’un infarctus, le célèbre acteur Arthur Leander s’effondre sur scène en pleine représentation du Roi Lear. En dépit des efforts de Jeevan, un secouriste présent dans le public, il meurt sous les yeux de Kirsten - 8 ans, sa partenaire dans la pièce -, « échappant » ainsi à la pandémie de grippe qui, dès le lendemain, embrase la planète et tue en peu de semaines presque toute l’humanité. Vingt ans après, dans un monde en ruines, La Symphonie Itinérante - groupe de survivants à la fois troupe de théâtre et orchestre - parcourt le Michigan en jouant de communauté en communauté. Entre un monde qui se souvient, un monde qui oublie, un monde qui ignore, et un monde qui sombre, difficile de rester humain. La culture peut y aider. C’est en tout cas le crédo de la troupe : « Parce que survivre ne suffit pas ». Une troupe dont Kirsten fait partie. Et là, on sent venir le problème. Oscillant entre les trente années précédant la catastrophe et les vingt années qui la suivent, le roman – vendu comme post-apo – compte au moins autant de pages pré-grippe que post-grippe.

Pré-grippe : la vie et l’œuvre de Leander. Ses débuts, son succès, ses mariages, ses divorces, Hollywood, la presse people, les paparazzis, etc. Qu’en tire-t-on ? Quelques banalités sur l’importance de ne pas vivre une vie non désirée, de devenir qui on est, et d’atteindre enfin à la simplicité comme épiphanie.

Post-grippe : on est bien après les évènements. Si quelques nuisibles trainent encore, les troubles sont finis. Cheminant au milieu des vestiges d’une civilisation que les plus jeunes n’ont pas connue, la troupe connait le danger mais rien qu’elle ne peut gérer. Ses problèmes normaux, le roman le dit, sont ceux de tout groupe humain, jalousie, médisance, énervement. Et puis il y a ce Musée de la Civilisation, installé, paraît-il, à l’aéroport de Severn City, vers lequel se dirige la Symphonie et d’où viendrait, c’est surprenant, l’inquiétant prophète qui la poursuit.

Prix Arthur C. Clarke 2015, "Station Eleven" a une très bonne presse. Rien d’étonnant tant c’est romanesque au mauvais sens du terme. Enchevêtrement de destins qui se croisent avant et après la catastrophe (si on aime Molière et ses retrouvailles improbables, on adorera), passage de témoin par la biais d’objets transmis et retransmis par-delà les années de personnage en personnage, univers familier et clinquant avant, monde jamais stressant après, histoires d’amour qui finissent mal, importance de bien choisir sa voie sans se perdre en chemin, rédemption par la parentalité, fut-elle de substitution, rien ne manque. De personnages sans nom (le gros de la troupe) en situations émotionnellement convenues, le roman offre un plat voyage en terre inconnue qui ne risque jamais de déstabiliser le lecteur. Même les pages dans lesquelles la civilisation s’éteint un morceau après l’autre, qui devraient nous terroriser, sont plus stressantes dans le Earth Abides de Stewart et bien plus émouvantes dans le Bone Clocks de Mitchell ; d’autant qu’à la fin on sent bien que les choses vont finir par s’arranger.

Si j’avais dû offrir un post-apo à ma grand-mère, qui n’aimait ni le sexe ni la violence et lisait assidûment Jours de France, je lui aurais offert "Station Eleven".

Station Eleven, Emily St. John Mandel

vendredi 27 octobre 2017

L'homme qui mit fin à l'Histoire - Ken Liu - Retour de Bifrost 84


Futur proche. Evan, un historien, et Akemi, une physicienne, en couple, inventent un « scanner » quantique qui permet à un « témoin » de revivre un moment du passé du monde comme s’il y était lui-même. Limite : un moment revécu devient inaccessible à toute observation ultérieure (problème de la mesure en physique quantique). Mais qu’observer ? Et avec quels observateurs ? Pour Evan, d’origine chinoise, la réponse est vite évidente. Il faut exhumer la mémoire de l’Unité 731, l’Auschwitz – en pire – d’Asie, en y « renvoyant » des familiers des victimes. La néantisation des suppliciés est leur seconde mort ; elle doit cesser. De plus en plus obsédé par ce qu’il considère comme une mission, Evan ruine sa vie, met le monde en émoi – au point qu’un moratoire international finit par être instauré sur l’usage de la machine –,  et interroge le statut de l’Histoire comme science et idéologie.

Il y a tant d’idées dans ce texte qui se présente comme un documentaire qu’il est illusoire de vouloir les développer ici. On peut au moins en citer les objets :
∞1 : révéler aux lecteurs occidentaux les atrocités commises par l’armée japonaise à l’Unité 731.
∞2 : mettre en lumière le double déni de la Chine et du Japon sur les évènements de l’époque.
∞3 : pointer la responsabilité morale des USA dans le recyclage des tortionnaires.
∞4 : mettre en évidence le rôle éminemment politique de l’Histoire.
∞5 : discuter l’identité entre peuple concret et entité politique souveraine.
∞6 : questionner l’épistémologie historique.
∞7 : interroger la validité des témoignages directs.
∞8 : bouleverser le rapport entre Histoire et Mémoire au risque de détruire la première.

Ici, nous sommes dans l’intellectuel. Mais il y a aussi la partie humaine. Qu’éprouvent la nippo-américaine Akemi et l’en abyme sino-américain Liu ? Quelle place pour la culpabilité collective et individuelle ? Chacun est-il porteur d’une part de la responsabilité ? Quel rôle pour la repentance? Quelles illusions faut-il bâtir sur soi et sa lignée pour pouvoir vivre heureux (voir The Truth of Fact, the Truth of Feeling de Ted Chiang) ? Individuellement et collectivement, vaut-il mieux tourner la page et aller de l’avant ou affronter les passés qui ne passent pas ?

Le style documentaire permet à Liu d’enfiler les questionnements en présentant un panel exhaustif des points de vue et des réactions. Par la brièveté des interventions, il évite l’écueil du voyeurisme. Par l’inclusion des acteurs, il met de la chair dans ce qui aurait pu n’être qu’un sec document administratif . Très documentée, la novella est bien plus qu’un simple témoignage sur un fait peu connu des Occidentaux ou un monument aux victimes. Elle remet les auteurs d’atrocité dans la sphère humaine donc dans celle de la responsabilité, pointe la forme de dissociation cognitive qui permet la banalité du mal (Arendt, J. G. Gray, ou Genefort dans Ethfrag), et dénonce l’illusion consensuelle d’une Histoire oublieuse.

"L’homme qui mit fin à l’Histoire" était dans la shortlist du Hugo 2012 pour la meilleure novella. Moins politique et plus consensuel, Johnson gagna. Qu’importe. Le Liu est aussi un grand texte qui prouve que la SF est d’abord une littérature d’idées.

L'homme qui mit fin à l'Histoire, Ken Liu

Le roi démon - Zidrou - Homs - Guerre des mères


Suite de la série Shi avec ce tome 2 intitulé "Le roi démon". On y retrouve, pour le meilleur, les deux fils ouverts dans le premier volume.

Dans le Londres victorien, Jennifer et Kitamakura, les deux héroïnes, et hélas aussi victimes, du premier volume, subissent le chemin de croix qui leur était promis à la fin du tome 1. La société de l'époque a été plus forte qu'elles - pour l'instant. Jennifer est maintenant mariée à un homme pervers, brutal, mais qui se trouve être aussi un respectable pasteur, ami de ses parents ; les apparences, si importantes, sont sauves. Kitamakura, elle, qui n'a ni nom ni relation, sert d'objet sexuel dans le bordel de luxe de la très singulière madame Muse. Les deux captives, toutes deux soumises au bon vouloir des hommes, toutes deux mères d'enfants tués par la cruauté et les convenances du temps, voient grandir en elles une rage aussi énorme qu'inextinguible. Une rage qui explosera avec l'aide du sensei de Kitamakura, venu l'aider à surmonter ses épreuves londoniennes. Une rage qui réunira les deux femmes et leur donnera la force de fuir, une rage qui permettra de faire le lien avec la deuxième époque – contemporaine celle-là – du récit, c'est à dire l'affaire des attentats qui visent aujourd'hui les dirigeants d'une firme d'armement.

Il y a déjà là de quoi nourrir un récit satisfaisant. Mais Zidrou, jamais rassasié, introduit d'autres éléments d'intrigue, entre chantage politique et volonté folle de ramener les USA dans le giron de la couronne d'Angleterre. Victoria, reine et mère, est partie prenante de ces intrigues. Il reviendra au tome 3 de dire si son chemin personnel croisera celui des deux fugitives entrées en rébellion.

Toujours aussi dur, toujours aussi graphique, toujours aussi plein de complexité et de rebondissements, Shu est une série qui rappelle les feuilletonistes du XIXème siècle. On y trouve les mêmes noirceurs, la même volonté mélodramatique, les mêmes croisements sans contact de destins entre riches et pauvres (la scène avec la fille prostituée et le cocher est parlante), les mêmes aventures larger than life, les mêmes complots aux nombreuses ramifications. L'intervention de Kitamakura y ajoute un (gros) zeste de magie orientale, et, ici, c'est à l'exotisme orientaliste du XIXème qu'il est fait référence.

Le dessin est superbe. Londres et ses contrastes explosent au visage, les scènes sont dynamiques et colorées, et les personnages ont vraiment des gueules (ainsi que des corps, souvent martyrisés).

J'attends impatiemment la suite.

Shi t2, Le roi démon, Zidrou, Homs

jeudi 26 octobre 2017

Le cinquième principe - Vittorio Catani


« Nombre de romans d'anticipation politique sont chiants, quelques-uns sont pétillants. "Le cinquième principe" appartient sans conteste à la seconde catégorie. », Gromovar

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 89, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Terre, 2043. Diaspar, ville parfaite, domine un monde aux conditions de vie terribles pour la plus grande partie de la population : hybridations homme-machine, villes enterrées, spéculations à outrance, endettement illimité, esclavage légalisé. La généralisation des PEM (prothèses électroniques mentales), des implants cérébraux permettant de communiquer instantanément par un simple acte de volonté, a rendu l'esprit de chacun vulnérable aux attaques externes, tel un ordinateur. Dans ce scénario infernal, font brusquement irruption les E.E. (événements exceptionnels), des phénomènes physiques inexpliqués, violents et destructeurs, peut-être les premières preuves de l'existence d'un cinquième principe de la thermodynamique qui menace de faire vaciller les fondements mêmes de la société.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mercredi 25 octobre 2017

Un pont sur la brume - Kij Jihnson - Retour de Bifrost 84


Nouvelle heure-lumière avec "Un pont sur la brume", une bien jolie novella de Kij Johnson, entre SF et fantasy. Nebula 2011 et Hugo 2012 de la meilleure novella, "Un pont sur la brume", par son ambiance crépusculaire lotek éveille, dans un cadre très différent, le type de sensations qu’amenait la lecture des Soldats de la mer.

Procheville, une petite bourgade dans un empire sans nom que survolent deux lunes la nuit, est séparée de Loinville, sa localité jumelle, par un fleuve de brume de 400 mètres de large qui coupe l’empire en deux avant de se jeter dans l’Océan de brume. Depuis toujours il faut prendre le bac pour aller d’une rive à l’autre car aucun pont n’existe. Bacs et barques de pêche naviguent donc bien sur l’étrange matière - que ce soit pour faire la traversée ou pour aller capturer les gros poissons dont on tire une chair savoureuse et la peau qui recouvrira les coques et les protègera de la corrosivité de la brume - mais si pêcher près des rives n’est pas très risqué, traverser est dangereux car la brume est imprévisible, caustique, et abrite, dit-on, des géants dans ses profondeurs. C’est pour cela qu’arrive à Procheville l’architecte Kit Meinem. L’empire l’envoie construire un pont sur la brume.

La novella est raconte l'histoire d'une construction périlleuse qui peut rappeler la belle BD La voie ferrée au-dessus des nuages de Li Kunwu. Mais c’est surtout l’histoire d’un homme qui, de lieu en lieu, amène le changement puis part avant d’en voir les effets. Créant un passage rapide et sûr entre l’Est et l’Ouest de l’empire, Kit les solidarisera et, inévitablement, augmentera leurs échanges, tant économiques que culturels. Positif donc. Mais pour les habitants des deux bourgades, qui vivent de la traversée, Kit est la destruction créatrice de Schumpeter personnifiée. Débarquant avec sa science et le capital de l’Etat dans une petite communauté où, comme dans le Japon médiéval, on n’a même pas de nom si ce n’est celui de sa profession, rendant continu un chemin qui, jusque là, était discontinu car on ne traversait que quand on « sentait » la brume, dans un mélange d’expérience et de mystique peu rationnelle, Kit détruira, sans même le vouloir, les modes de vie traditionnels en apportant l’innovation. C’est sa proximité puis son amour pour la passeuse Rasali Bac qui l’amènera, pour la première fois de sa vie, à s’interroger sur les effets de son travail et à évaluer sa responsabilité personnelle. Non manichéenne, la novella montre que les modes de vie traditionnels ne sont pas forcément des trésors à préserver, qu’ils peuvent être durs ou cruels, qu’on peut vivre le changement comme un déchirement ou une perte mais aussi comme l’occasion de s’extraire de la tradition et d’aller au-delà de la colline pour voir ce qui s’y trouve.

Texte subtil qui peut se lire autant comme aventure personnelle que comme allégorie politique, "Un pont sur la brume" (dont on peut lire la VO avec d'autres textes dans le très bon recueil At the mouth of the river of bees) est une belle novella d’un auteur trop peu traduit.

Un pont sur la brume, Kij Johnson

mardi 24 octobre 2017

Greg Egan et Matthew Kressel dans Bifrost


Dans Bifrost 88, à côté du très complet dossier Greg Egan, il y a deux nouvelles aussi fortes qu'intéressantes.


"La vallée de l'étrange" de Greg Egan était chroniquée là.


"La dernière plume" de Matthew Kressel l'était là-bas.

Comment, lecteur, tu ne t'es pas encore rué sur la Bifrost 88 ? Fou que tu es !

lundi 23 octobre 2017

Le crépuscule des dieux - Stéphane Przybylski - La forêt sombre


"Le crépuscule des dieux", quatrième et dernier tome de la saga des Origines, se déroule intégralement durant la nuit du 24 au 25 décembre 2017, sur une île des Canaries. Unité de temps, de lieu, et d'action, certes, mais en trompe l’œil. Car, durant cette longue nuit, c'est à un dialogue entre deux personnages que nous assistons, à un échange d'informations qui lève le voile sur des événements s'étendant de la fin de la guerre à 1958 puis au présent, sur cette guerre secrète qui bouleverse la Terre depuis plusieurs décennies et que le lecteur suit depuis trois tomes.

La forme choisie par l'auteur, celle d'une narration dialoguée chronologique, rend le roman très facile à lire. D'autant que les éléments apportés par l'un des narrateurs – qui fut au cœur de toutes les intrigues – permettent de faire enfin la part des choses entre le rôle des humains comploteurs du Comité et celui des deux groupes d'étrangers. Un cycle d’histoire secrète qui choisit de conclure en éclaircissant les zones d'ombre, c'est toujours agréable imho.

Moins d'Histoire et plus de fiction ici même si la première reste présente. De la course à Berlin aux bases secrètes nazies en passant par les filières d'exfiltration de criminels de guerre ou les expérimentations médicales menées dans les camps, bien des éléments historiques servent ici autant de background que d'adjuvants au récit de science-fiction. Przybylski rappelle opportunément que de nombreux scientifiques allemands furent récupérés, tant par les Américains que, parfois, par les Soviétiques, ou que nombre de SS purent fuir vers l'Amérique du Sud avec la complicité de la Suisse ou du Vatican, entre autres. L'ambiance qu'installe Przybylski, entre SS exilés, Amérique du Sud, lebensborn latino et manipulations génétiques, remet en mémoire le film Ces garçons qui venaient du Brésil, d'après le roman éponyme d'Ira Levin.

Sur le plan science-fictionnel, c'est à une guerre ouverte entre deux camps aliens que nous assistons. Menée par un Heydrich « ressuscité » et « augmenté », elle oppose deux visions de l'avenir à réserver à la Terre et à l'Humanité. Ces deux visions d'outre-terre ne peuvent que rappeler les deux branches de la politique raciale nazie, entre extermination pour les Juifs et esclavage pour les biens nommés Slaves. Guère d'étonnement donc à ce que les aliens – qui se vivent par rapport à l'humanité comme des Übermenschen en mal de ressources – aient pu travailler aussi facilement avec des nazis de toutes obédiences. Comme Hitler, les aliens auraient pu dire : « Nous devons être cruels. Nous devons l'être avec une conscience tranquille. »
On notera une proximité évidente avec l'approche de Liu Cixin en ce qui concerne la nature d'éventuels contacts entre races originellement séparées par des gouffres d'espace. Si la civilisation consiste, en dernière analyse, à épuiser ressources et écosystèmes, la migration prédatrice est alors la seule voie envisageable pour sa perpétuation. Et malheur aux vaincus !

Loin de se cantonner aux nazis ou ex-nazis, les étrangers travaillèrent aussi avec les membres du Comité, issus du « Monde libre ». Si l’organisation secrète crut un temps pouvoir contrôler la situation, elle comprit vite qu'elle était manipulée (Hitler encore : « A ceux qui me reprochent de ne pas tenir une parole, de rompre des contrats, de pratiquer la tromperie et la dissimulation, je n’ai rien à répondre, sinon qu’ils peuvent faire de même et que rien ne les en empêche. ») et que rien de bon ne pouvait sortir d'une telle alliance ; le paysan ne s'allie pas avec la nuée de sauterelles. Ne restait aux tristes comploteurs que l’effacement de toutes preuves et traces, par le mensonge, la décrédibilisation des témoins, le meurtre quand nécessaire – et le nettoyage subséquent. Il importait d'empêcher que l'humanité panique, et pour cela elle ne devait rien savoir de ce qui se passait réellement en coulisse. Mourir n'est rien, c'est mourir tous ensemble qui est insupportable.

Mais, de la Guerre à aujourd'hui, le temps est passé et les générations aussi. Les héros sont morts ou fatigués. Saxhauser, qui chercha toute sa vie un guide et fut toujours trahi, Von Erchingen, retrouvant à l'ultime seconde son honneur d'officier allemand, Jack Lee, qui sacrifia toute sa vie à sa mission, et tant d'autres encore, tués, torturés, oblitérés.
Les hommes de l'ombre, comme les nazis en leur temps, ont connu leur crépuscule.

C'est donc à un triple crépuscule que Przybylski convie le lecteur, car aux deux ci-dessus s'ajoute celui que connaissent, dans le roman, ceux que les Hommes prirent pour des dieux et qui n'étaient en définitive qu'une faction, et pas la plus forte. Pour l'humanité elle-même, le futur n'est pas encore écrit. Quoique...

De Roswell aux complotistes illuminés – en passant par tous ceux que le Comité fit passer pour fous ou peu fiables – la vérité est définitivement ailleurs. La désinformation – devenue tellement plus facile à l'heure de Youtube et de l'info en continu – dissimule au grand nombre l'atroce réalité d'une extermination planifiée. Seuls les lecteurs de Przybylski connaissent la vérité.

Facile et rapide à lire, "Le crépuscule des dieux" ferme les fils ouverts de manière tout à fait satisfaisante. On regrettera une fin si courte qu'elle en devient presque anecdotique et une approche pulp peut-être trop appuyée pour un public contemporain (certains exploits d'Heydrich par exemple), mais c'est globalement une belle saga aussi passionnante qu'enrichissante. Une lecture à conseiller aux amateurs d'Indiana Jones, de X-Files, et à tous ceux que l'Histoire, le mystère, et la grande aventure, passionnent.

Le crépuscule des dieux, Stéphane Przybylski

dimanche 22 octobre 2017

Outcast 5 - The New Path - Kirkman, Azaceta


Depuis la fin du tome 4 d'Outcast et plus encore dans ce tome 5 – intitulé "The New Path" – l'histoire accélère. Développement normal du récit ou prise en compte de certaines critiques, difficile à dire. Quoi qu'il en soit, la – longue et nécessaire – mise en place est finie, et maintenant Kirkman déroule.

Sentant la Grande Fusion de plus en plus proche et confrontés à un Kyle de plus en plus puissant, les « esprits » parasites agissent maintenant à découvert dans la petite ville de Rome. L'heure n'est plus à la dissimulation ; Kyle et sa famille sont ouvertement pourchassés et doivent se terrer dans une ferme isolée inconnue de leurs adversaires. Mais alors que la situation semble encalminée, apparaît un nouveau personnage qui change l'équilibre des forces et redonne l'espoir d'une victoire à Kyle et aux siens.

Toujours dissimulé, le jeune homme reprend une vie familiale presque normale avec le retour de sa compagne et de sa fille, et, parallèlement, il gagne en puissance et en confiance sous l'influence de son nouveau mentor, Simon. Le temps de la riposte, celui de rendre coup pour coup, est enfin arrivé.
Non loin de là, le révérend Anderson – mis à l'écart par Kyle et les siens – crée une « armée de Dieu » qu'il galvanise pour le combat final entre le Bien et le Mal.

Vers la fin du tome, après les premières victoires de Kyle et les premières révélations au public, les « esprits » de Rome voient débarquer l'impressionnant Rowland. Puissant et implacable, celui-ci prend d'une main de fer la direction des « esprits » de Rome. Il est venu pour resserrer les boulons, diriger des locaux considérés comme trop pusillanimes, et faire advenir la Grande Fusion ; les choses vont changer, tant pour les « esprits » du cru que pour Kyle et les siens. Avec l'arrivée de Rowland, la guerre change de niveau. C'est bien un nouveau chemin qui se dessine.
Cerise sur le gâteau, par son entremise, on apprend aussi le rôle trouble qu'a joué la mère de Kyle dans l’enchaînement des événements qui ont précédé le début de l'histoire.

Kirkman livre avec ce tome 5 un récit aussi prenant que balancé.
Il accélère le rythme, fait monter la tension et la violence, élève le niveau des enjeux.
Entre ses personnages, il met en scène la peur qui conduit à l'égoïsme et montre la difficulté qu'il y a à faire confiance.
Il donne enfin aux lecteurs des explications nombreuses (alors que les aficionados de Walking Dead, eux, n'en ont toujours pas) en les laissant libres de privilégier l'approche qu'ils préfèrent : matérialiste ou spiritualiste.

Outcast t5, The New Path, Kirkman, Azaceta

lundi 16 octobre 2017

La forêt sombre - Liu Cixin


Après avoir lu l'excellent Problème à trois corps, il est temps de poursuivre avec le tome 2, La forêt sombre. Ceci fait, il n'y aura plus qu'à attendre qu'arrive, sous peu, la suite et fin.

On est toujours dans la SF chinoise innovante de Liu Cixin, un style et une approche à découvrir et à apprécier.

La forêt sombre, Liu Cixin

samedi 14 octobre 2017

Le guide de la SF et de la Fantasy - Karine Gobled


On sait les liens qui m'unissent à Karine 'Lhisbei' Gobled, vieille amie de blog et d'irl, et Grande Archiviste du Prix Planète-SF des Blogueurs. Je ne chroniquerai donc pas ce guide - pas plus que je n'avais chroniqué Le guide de l'uchronie - pour des raisons que chacun comprendra.

Disons simplement qu'alternant articles et interviews elle y présente les genres de l'Imaginaire. Elle propose aussi sa sélection de textes importants par genre. Elle étend enfin son propos à la place du genre dans la recherche ou les médias, Internet compris.
C'est donc à un grand tour de l'Imaginaire que convie le Guide. Il permettra à un néophyte d'entrer dans le genre sans trop se tromper et sans dire trop de bêtises. C'est déjà énorme pour un pan de la littérature que beaucoup, en France notamment, ne toucheraient même pas avec des pincettes, et qu'il s'agit de faire connaitre. Une tâche d'intérêt public donc.

Toute sélection est choix, et tout guide est partiel donc partial. Il y a autant de listes qu'il y a de lecteurs. Néanmoins, si un débutant, prenant son courage à deux mains, décidait d'entrer dans le genre et le faisait en commençant par lire les 12 ouvrages présentés par Gobled dans sa liste introductive, il commencerait son odyssée sous d'excellents auspices en lisant 12 livres aussi bons qu'importants. Que demander de plus ?

Les 12, pour information :
Aqua-tm, de Ligny
Chronique du pays des mères, de Vonarburg
Dune, de Frank Herbert
Etoiles Mourantes, d'Ayerdahl et Dunyach
Farenheit 451, de Ray Bradbury
Le goût de l'immortalité, de Catherine Dufour
Le grand livre, de Connie Willis
Les guerriers du silence, de Pierre Bordage
Le guide du voyageur galactique, de Douglas Adams
La horde du contrevent, d'Alain Damasio
La main gauche de la nuit, d'Ursula Le Guin
Les monades urbaines, de Robert 'the best of the best' Silverberg

Le guide de la SF et de la Fantasy, Karine Gobled

jeudi 12 octobre 2017

Le boucher de Chicago - Robert Bloch - Anecdotique


1893, Chicago s’est parée de blanc pour son Exposition Universelle. A l’occasion du 400ème anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde, les USA exhibent leur modernité et mettent en scène ce qui deviendra l’American Exceptionalism. S'offrent aux millions de visiteurs pavillons et allées où trouver science, architecture, religions, armement, électricité, mais aussi des attractions plus triviales telles que la danse des voiles de Little Egypt, le tout dans une architecture néoclassique blanche et monumentale.

1893 est aussi l’année où le « docteur » H.H. Holmes inaugura son « château », un bâtiment trompe l’œil dans lequel, non content de pratiquer la médecine et la pharmacie – le tout sans titre – il louait aussi des chambres meublées aux touristes venus visiter l’Exposition – des femmes principalement. Il y tortura, y tua, et y démembra entre 27 personnes (avouées) et 200 personnes (vraisemblables), ce qui fait de lui le premier tueur en série américain avéré.
Finalement arrêté, il vendit sa confession au magnat de la presse Randolph Hearst avant d’être pendu en 1896.

"Le boucher de Chicago" est un thriller de Robert ‘Psychose’ Bloch inspiré de l’histoire vraie de Holmes. On y voit un escroc de haut vol, assassin et illusionniste, magnétique et séduisant, qui promet le mariage à des femmes avant de les occire pour s’approprier leur assurance-vie ou leurs économies. On le voit aussi tuer ses associés ou complices. On le voit maitriser comme personne faux-semblants, trompe l’œil, illusions, portes et passages dissimulés. Le tout dans le labyrinthique château qu’il s’est fait construire en usant de techniques d’escroquerie qui s’apparentent à un système de Ponzi dont il serait le seul bénéficiaire et qui perdurerait grâce à l’élimination physique des « clients ».

On y voit l’Exposition, avec sa technologie, son clinquant, son parfum de scandale, cette schizophrénie américaine naissante parfaitement décrite par Xavier Mauméjean dans La société des faux visages (qui m’a donné envie de lire sur Holmes).

On y suit les aventures « policières » de Crystal, une jeune et intrépide journaliste tentant à grand peine de se faire une place dans un monde d’hommes, et de Jim, son fiancé – qui ne le restera pas, Crystal préférant une liberté conquise de haute lutte au rôle que la société de l’époque réservait aux femmes.

Après une entrée en matière inquiétante où Gregg (le Holmes de Bloch) tient autant de Barbe Bleue que de Landru, arrivent les enquêteurs amateurs Crystal et Jim qui tournent sans relâche autour de Gregg afin de prouver ce qu’ils subodorent voire de le pousser à la faute. Mais rien ne marche. Gregg est trop rusé, et il faudra le courage de Crystal, qui s’infiltre dans l’entourage du tueur au risque de sa vie, pour enfin mettre un terme à la chevauchée meurtrière de Gregg/Holmes.

Fin romancée, événements imaginés, Bloch brode autour de l’histoire vraie. Qu’importe, peu connaissent l’histoire vraie. Et le roman n’est pas inintéressant. Le fonds est historique, l’Exposition est finement décrite, l’ambigüité américaine aussi. Enfin, le personnage de Crystal, en forte tête intrépide et intelligente, est d'un commerce agréable.

Reste que la mise en récit est un peu trop succincte à mon goût. Il faudrait plus de pages pour développer mieux les sentiments des uns et des autres, faire monter plus efficacement suspense et tension, ajouter un peu de complications à une affaire qui semble parfois très mécanique. Quand au style, il est quelconque, simplement utilitaire.
Le roman est court (environ 200 pages petit format), il se lit donc vite et sans déplaisir, mais frustre un peu tant par sa brièveté que par son absence de lustre.

Le boucher de Chicago, Robert Bloch

mardi 10 octobre 2017

Cast a cold eye - Alan Ryan - Flaccide


"Cast a cold eye", de Alan Ryan. J’aurais voulu aimer ce livre. Pour plusieurs raisons personnelles. Mais je n’y suis pas parvenu.

Années 80. Jack Quinlan, célèbre auteur américain d’origine irlandaise, vient s’installer pour trois mois dans la petite ville de Doolin, à l'orée du Burren, en République (libre) d’Irlande. Il espère y saisir l’ambiance du lieu, pour améliorer son roman en cours d’écriture sur la Famine irlandaise. Il va trouver là bien plus qu'il n'en espérait : des fantômes, des traditions païennes, et l’amour d’une jeune Irlandaise, Grainne. Après des débuts éprouvants, il va s’intégrer au-delà de ses espérances et, ainsi, se reconnecter à ses racines.

Alan Ryan, un américain d’origine irlandaise, livre avec "Cast a cold eye" une magnifique évocation de l’Irlande. Pour ceux qui connaissent l’Irlande rurale, tout est vrai. Les routes invraisemblables qui empêchent toute vitesse supérieure à 40 km/h, les murs de pierre partout, les moutons partout aussi, jusque sur la route où ils dorment, les pains de tourbe, les petites maisons de pierre, les ruines. Les paysages, aujourd’hui galvaudés mais néanmoins magnifiques : le Burren, les falaises de Moher, Doolin Point. Les villes et villages, comme figés dans le passé, aux commerces antiques et aux pubs aussi chaleureux que souvent gaël-speaking. Les Irlandais, aussi attachants qu’incroyablement catholiques, avec qui il est plus que facile de lier conversation au pub autour d’une ou plusieurs pintes et qui n’oublient jamais de demander si on est marié avec la femme qui nous accompagne et si le reste de notre famille est composée de gens mariés. La lenteur et le charme d’un monde pas encore gagné par l’accélération contemporaine. On pourrait continuer. Pléthore de détails font naitre l’Irlande rurale sous les yeux du lecteur. Groovy !

Mais, hélas, il y a ensuite l’histoire que Ryan place dans son décor, et là, c’est moins reluisant.

Deux problèmes :

D’une part, le roman comprend une bonne moitié romantique qui prête à rire. Entre love at first sight, attirance physique amusante (ses seins !!!), dialogues et élans énamourés, volonté vocalisée de « faire l’amour », jusqu’à la réalité atrocement traditionnelle et patriarcale de la relation entre Jack et Grainne, tout ici sent le romantisme cheap à destination des clubs de lectrices.

D’autre part, "Cast a cold eye" est un récit de fantômes mollasson qui ne provoque jamais la moindre tension, handicapé qu’il est par un rythme trop lent et des moments fantastiques aussi clairsemés qu’inoffensifs.
Qu’on ne me comprenne pas mal. On peut écrire un roman d’ambiance, c’était peut-être l’objectif, mais, pour maintenir l’intérêt, il faut alors une écriture superbe. Il faut être, par exemple, Mishima ou Victor Hugo. Ryan n'a pas cette envergure. On peut aussi vouloir montrer une intégration difficile dans un univers clos, mais alors pourquoi la rendre ensuite si facile que ça en est invraisemblable.

Passons sur :
les fils peu exploités (le fils ombrageux de la bonne)
les fils pas exploités du tout (qui étaient ces fantômes ?)
les personnages des quatre vieux officiants de la cérémonie païenne qui ne font que tourner en rond et être aussi cryptiques que le cycliste-Cassandre d’Hysterical
les liens peu explicites entre les légendes racontées par le prêtre local (le seul personnage réussi, dans sa retenue contrainte même) et la réalité fantastique du moment
la raison même pour laquelle c’est cet Américain nouveau venu et descendant d’Irlandais se retrouve impliqué dans cette affaire, ou le rôle qu’est censé y jouer son aimée (on a, de fait, du mal a voir en quoi ce rôle consiste)
quant à la Famine, si on n'en savait rien au début, on n’en sait pas plus à la fin

A la toute fin, j’ai espéré une résolution à la Wicker Man, peu originale certes mais qui aurait sauvé l’ensemble. Et bien non. Tout ça pour ça. Toute cette attente pour un climax décevant. Je parlerais de coïtus interruptus s’il y avait eu le moindre coïtus.

Note : Jack/Grainne -> Irlandais partis/Irlandais restés - Fantômes/Vivants -> Passé/Présent - Double réconciliation. Une grille de lecture peut-être. Ca n'en reste pas moins insatisfaisant.

Cast a cold eye, Alan Ryan

lundi 9 octobre 2017

Injection 2 - Ellis - Baker Street meets l'Outremonde


"Injection, tome 2".

L’entité Injection est toujours en liberté. Dissimulée dans les réseaux informatiques, elle tente d’apprendre l’Humain. Pour cela, elle entre en contact avec des groupes ou des individus impliqués dans les activités caractéristiques qui l’intéressent – à savoir, pour l’heure, sexe, finance, crime, violence – et les manipule afin d’obtenir connaissances et docilité.
Hélas, dotée des compétences combinées des apprentis sorciers géniaux qui l’ont créée, elle progresse vite, trop vite, dans son projet mortifère. Détruira-t-elle l’espèce humaine quand elle en aura la capacité ? C’est à craindre.
Contre elle, comme en expiation, se dressent les membres de l’ancienne Unité des Contaminations Culturelles Croisées, ses parents objectifs.

Ce second TPB met en vedette l’enquêteur Vivek Headland. Pur heartless bastard, Sherlock Holmes en pire, Headland croise le chemin de l’Injection alors qu’il enquête sur un « vol de fantôme ». Comme dans les deux autres affaires étranges impliquant des membres de l’ex UCCC, il s’avère vite que l’IA gone-rogue est à la manœuvre. Et même si elle n’est jamais perdue de vue par les cinq qui la traquent, son influence et son terrain de jeu s’étendent. La fin de l’album laisse même craindre le pire pour l’humanité entière.

Headland, en génial expérimentateur, aussi froid qu’implacablement logique, est un Holmes moderne plus vrai que nature, jusque dans les petits détails que constituent son approche entomologique des sentiments humains, son autoritarisme insensible, son sens exacerbé de l'équité, ou sa connaissance encyclopédique expérimentale de toutes choses qui pourraient aider à résoudre une enquête – du sexe sous tous ses aspects au goût de la viande humaine.

Les autres personnages sont de fait un peu en retrait, même s’ils prennent leur part.
Les tourments existentiels dynastiques de Robin sont toujours vifs dans ce volume ; ils trouvent une conclusion qui donnera sûrement une dynamique nouvelle à l’équipe et laisse présager un retour en pleine lumière du personnage dans le volume 3.
Siméon et Maria gèrent ce qu’ils peuvent comme ils peuvent, et l’informaticienne Brigid traverse l’histoire en capuche à la Mr Robot.

Scénario aussi barré que solide, personnages intéressants, trouvailles graphiques pour illustrer les mécanismes d’observation d’Headland, absurdités assumées, on trouve dans "Injection" le même type de folie créative que dans la série Chew, dans un genre très différent et bien plus noir dans le traitement, ne serait-ce que graphique.

Note : une ou deux fois, j'ai eu un doute sur la traduction mais n'ayant pas l'édition VO...

Injection t2, Ellis, Shalvey, Bellaire

dimanche 8 octobre 2017

Pline 4 - Yamazaki - Bad, bad, naughty Poppée


Pline 4, "La colère du Vésuve". Les habitués savent qu'à la longue je me lasse de chroniquer toujours le même monde, même si, comme l'affirmait Héraclite « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». De plus, Nébal a déjà tout dit.

Juste my two cents donc.

Trois points saillent :

Pline est toujours Pline. Stoïcien résolu, rationnel jusqu'à la froideur, dans une approche Spock-like convaincante. Sautant d’observations en hypothèses et citant ses grands prédécesseurs, le naturaliste romain mêle allègrement réflexions fécondes et croyances superstitieuses dont notre passé, qui est son avenir, nous a démontré la fausseté. J'aime toujours autant le personnage, mais Pline fait du Pline et j'ai l'impression d'avoir fait le tour de la question. De ce fait, je n'y consacre plus qu'une attention limitée.

Ensuite, Nébal l'a dit, je n'y reviens pas, Félix, l’assistant de Pline, prend de l'importance. Il devient le regard critique de l'auteur sur les outrances du grand homme. Intéressant en effet, nécessaire sans doute par la méta-position qu'il engendre dans le regard du lecteur.

Enfin, le personnage de Poppée dévoile toute sa vilénie, facilitée par l'incurie d'un Néron immature et indigne de sa charge. Comme Nébal l'a dit, on hésite en ce qui la concerne entre l'héroïne tragique et l'aventurière méprisable. Qu'importe, elle fait le job en tirant la politique romaine (si tant est qu'on puisse qualifier de politique les tressaillements de Néron) vers les atrocités à venir, donnant par là-même au récit la dynamique que Pline lui-même ne lui offre plus.
Connexe aux faits et gestes de Poppée se dessine le conflit interne à la communauté juive entre orthodoxes et hérétiques (représentés par les thuriféraires du rabbin dissident Jésus) dont les auteurs semblent vouloir faire le fondement de la condamnation des chrétiens après le grand incendie de Rome encore à venir.

Beaux dessins, période intéressante, misère à venir, ça reste intéressant sans toutefois être captivant. A suivre.

Pline 4, La colère du Vésuve, Yamazaki, Miki

samedi 7 octobre 2017

The Lesser Dead - Buehlman - Lumpenvampirat


"The Lesser Dead" est un roman de vampire de Christopher 'Ceux de l'autre rive' Buehlman, et c'est un livre aussi bon qu'original.

New York 1978. La ville n'est pas à son meilleur. Sale, dangereuse, percluse d'inégalités, elle est en train de devenir cette ville où des homeless nombreux s'abritent pour (sur)vivre dans les souterrains de la ville, où les industries du porno et du sexe fleurissent, où déambuler dans Central Park la nuit est quasi suicidaire, où punk et disco coexistent entre Studio 54 et CBGB. Nightclubbing pour les uns, cardboard shelters pour les autres.

Dans ce New York-là, inconnus de tous, vivent des vampires, notamment le petit gang « familial » auquel appartient Joey. Joey a soixante ans et l'apparence du garçon de quatorze ans qu'il était lorsque Margaret, par vengeance, le changea en créature de la nuit. Depuis, du temps est passé, et Joey vit au sein de la petite « famille » de Margaret. On y trouve, arrivés d'ici ou de là, Old Boy, Billy, Luna, ou encore Cvetko, entre autres.

A contre-courant d'une tradition vampirique établie par le cinéma classique, les vampires de Buelhman ne sont pas des aristocrates élégants, en tout cas pas ceux de la « famille » de Joey. Cachés dans les stations abandonnées du métro new-yorkais, plus bas encore que les homeless, ils forment un lumpenprolétariat vampirique qui survit dans les marges, les franges, les interstices, y rampent, y grimpent, y crapahutent. Dirigés par Margaret, qui fait respecter à tous certaines règles de loyauté et de sécurité, ils vivent en parasites, charmant les humains pour satisfaire leurs besoins. Ils peuvent ainsi s'en nourrir sans les tuer (par discrétion), les voler pour se procurer de l'argent, obtenir des relations sexuelles, voire se créer de petites familles de substitution auprès desquelles ils aiment parfois passer un moment presque normal.
Dans la ville vivent aussi, ailleurs, des vampires plus anciens et plus fortunés, mais Margaret et son gang, tout en bas de l'échelle, n'ont que peu de contacts avec ces « nantis ». Eux sont plutôt, géographiquement autant que symboliquement, quelque part entre les rats et les poux.

"The Lesser Dead" est le journal à la première personne de Joey. Il s'y raconte, avec le ton casual de quelqu'un à qui sa vie ne déplaît pas et qui y trouve même bien des avantages. Joey n'est ni un vampire maléfique (il est, de fait, plutôt décent), ni un non-mort torturé à la Louis. Il est un vampire, depuis bientôt 45 ans, et comme quiconque il essaie de tirer le meilleur partie de ce qu'il est et de vivre une vie agréable. Entouré de sa petite « famille », très proche de l'Européen cultivé Cvetko qui voit en lui un fils putatif, le petit con gâté qu'il fut a cédé la place à un « adulte » correct, amical, compatissant, qui ne fait que vivre en conformité avec sa nature ; il a besoin de sang pour vivre et il le prend là où il se trouve. Au fil des pages, on découvre son histoire, ses petits secrets, ses rêves et ses espoirs, ainsi que ce qu'il sait de la biologie vampirique ou des règles de comportement qui s'imposent aux non-morts, qu'elles aient été édictées par Margaret ou qu'elles soient communes au sein des communautés vampiriques. On entre ainsi dans son intimité, celle d'un exclus objectif qui s'est trouvé un petit groupe cohésif qui compte pour lui et pour qui il compte.

Et voilà qu’apparaissent, dans ce petit monde organisé, quelques très jeunes enfants vampires qui vont bouleverser la donne. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Qui les a changés - en dépit de toutes les règles réprimant la transformation d'enfants ? Quand cela s'est-il produit ? Et surtout, sachant que ces petits violent toutes les règles de sécurité de Margaret, que faire d'eux ? De là, tout va basculer dans l'horreur, d'abord et surtout pour les vampires eux-mêmes.

Avec "The Lesser Dead", Buehlman livre un ouvrage aussi innovant qu'agréable. Il montre des vampires au sort objectivement peu enviable qui se cachent comme des rats d'égout et vivent de ce qu'ils agrippent en cachette. Il en fait les victimes potentielles d'une adversité incontrôlable. Il les montre en dissimulation permanente, en recherche d'amour ou d'affection, en quête de sécurité. Celui qui nous introduit à eux, Joey, est un personnage attachant qui s'ouvre complètement au lecteur et lui exprime tant sa complexité que ses ambiguïtés. Son destin et son histoire ne laissent pas indifférent, son ton enjoint à se prendre d'amitié pour lui.

IMPORTANT : le roman se termine sur un twist bouleversant, ne rien lire dessus (en particulier pas le résumé de Wikipedia), on y perdrait beaucoup.

The Lesser Dead, Christopher Buelhman

vendredi 6 octobre 2017

Qui a peur de la mort ? Nnedi Okorafor - Onyesonwu revient


ActuSF ressort aujourd'hui "Qui a peur de la mort", le premier, et très bon, roman de Nnedi Okorafor.

Il avait été chroniqué sur le blog en VO, Nnedi Okorafor avait ensuite répondu à quelques questions sur elle et son oeuvre, puis elle était revenu dire un mot à l'occasion de la première édition française de son roman.

Le texte revient aujourd'hui, nantie d'une bien jolie couverture, alors qu'HBO et le seul et unique GRRM travaillent sur une adaptation en série dont on espère qu'elle sera à la hauteur du roman.

Qui a peur de la mort ? Nnedi Okorafor

jeudi 5 octobre 2017

Autorité - Jeff Vandermeer - Annihilation, la suite


Sortie aujourd'hui de "Autorité", tome 2 de la trilogie du Rempart Sud de Jeff Vandermeer. C'est la suite du brillant Annihilation, et c'est encore, dans une genre différent du précédent, un très bon livre qui était chroniqué là en VO.

Autorité, Jeff Vandermeer

dimanche 1 octobre 2017

Mes vrais enfants, de Jo Walton, Prix Planète-SF 2017


Oyez ! Oyez ! Bonnes gens.

Mes vrais enfants, de Jo Walton,

est le lauréat 2017 du Prix Planète-SF des Blogueurs.


Il a surpassé, lors de la délibération du jury, les trois autres excellents shortlistés :
 Infinités, de Vandana singh
Luna, de Ian McDonald
Planetfall, de Emma Newman

Félicitations à Jo pour cette double uchronie bouleversante. Félicitations aussi à Florence Dolisi pour sa traduction. Félicitations enfin à Denoël Lunes d'Encre pour son soutien ancien à Jo Walton.