Falstaff - Boisserie - Goho - Merlet - Rouger

Henri IV, dit Henri de Bolingbroke , fut roi d’Angleterre de 1399 à 1413. Il monta sur le trône après l’éviction de Richard II, consécutive à une rébellion dont le jeune Henri avait pris la tête et qui comptait dans ses rangs une partie des plus grands seigneurs d’Angleterre. Capture du roi, interprétation créative de l’ordre de succession, Henri est couronné à Westminster en 1399. Mal arrivé sur le trône, Henri devra lutter durant tout son règne contre des rébellions successives qui rallieront même ses alliés originels. Il mourra le 20 mars 1413 après plusieurs années de troubles de santé. Son fils aîné lui succédera sous le nom d’Henri V. Ce dernier relancera la guerre de Cent Ans. De cette histoire pleine de bruit et de fureur, Shakespeare tira une pièce en deux parties, Henri IV , puis Henri V , deux pièces historiques. Il y inséra, du moins dans la première, le personnage de Falstaff (pardon, sir John Falstaff) , un protagoniste fictif d’une irrésistible truculence, un bouffon gr...

L'homme qui mit fin à l'Histoire - Ken Liu - Retour de Bifrost 84


Futur proche. Evan, un historien, et Akemi, une physicienne, en couple, inventent un « scanner » quantique qui permet à un « témoin » de revivre un moment du passé du monde comme s’il y était lui-même. Limite : un moment revécu devient inaccessible à toute observation ultérieure (problème de la mesure en physique quantique). Mais qu’observer ? Et avec quels observateurs ? Pour Evan, d’origine chinoise, la réponse est vite évidente. Il faut exhumer la mémoire de l’Unité 731, l’Auschwitz – en pire – d’Asie, en y « renvoyant » des familiers des victimes. La néantisation des suppliciés est leur seconde mort ; elle doit cesser. De plus en plus obsédé par ce qu’il considère comme une mission, Evan ruine sa vie, met le monde en émoi – au point qu’un moratoire international finit par être instauré sur l’usage de la machine –,  et interroge le statut de l’Histoire comme science et idéologie.

Il y a tant d’idées dans ce texte qui se présente comme un documentaire qu’il est illusoire de vouloir les développer ici. On peut au moins en citer les objets :
∞1 : révéler aux lecteurs occidentaux les atrocités commises par l’armée japonaise à l’Unité 731.
∞2 : mettre en lumière le double déni de la Chine et du Japon sur les évènements de l’époque.
∞3 : pointer la responsabilité morale des USA dans le recyclage des tortionnaires.
∞4 : mettre en évidence le rôle éminemment politique de l’Histoire.
∞5 : discuter l’identité entre peuple concret et entité politique souveraine.
∞6 : questionner l’épistémologie historique.
∞7 : interroger la validité des témoignages directs.
∞8 : bouleverser le rapport entre Histoire et Mémoire au risque de détruire la première.

Ici, nous sommes dans l’intellectuel. Mais il y a aussi la partie humaine. Qu’éprouvent la nippo-américaine Akemi et l’en abyme sino-américain Liu ? Quelle place pour la culpabilité collective et individuelle ? Chacun est-il porteur d’une part de la responsabilité ? Quel rôle pour la repentance? Quelles illusions faut-il bâtir sur soi et sa lignée pour pouvoir vivre heureux (voir The Truth of Fact, the Truth of Feeling de Ted Chiang) ? Individuellement et collectivement, vaut-il mieux tourner la page et aller de l’avant ou affronter les passés qui ne passent pas ?

Le style documentaire permet à Liu d’enfiler les questionnements en présentant un panel exhaustif des points de vue et des réactions. Par la brièveté des interventions, il évite l’écueil du voyeurisme. Par l’inclusion des acteurs, il met de la chair dans ce qui aurait pu n’être qu’un sec document administratif . Très documentée, la novella est bien plus qu’un simple témoignage sur un fait peu connu des Occidentaux ou un monument aux victimes. Elle remet les auteurs d’atrocité dans la sphère humaine donc dans celle de la responsabilité, pointe la forme de dissociation cognitive qui permet la banalité du mal (Arendt, J. G. Gray, ou Genefort dans Ethfrag), et dénonce l’illusion consensuelle d’une Histoire oublieuse.

"L’homme qui mit fin à l’Histoire" était dans la shortlist du Hugo 2012 pour la meilleure novella. Moins politique et plus consensuel, Johnson gagna. Qu’importe. Le Liu est aussi un grand texte qui prouve que la SF est d’abord une littérature d’idées.

L'homme qui mit fin à l'Histoire, Ken Liu

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