Spectres - Thomas Gunzig

Futur pas trop lointain. Léa est une physicienne brillante, de ces esprits qui révolutionnent le monde en initiant ce que Kuhn nommait un changement de paradigme. Ces esprits sont extraordinairement rares ; ils ont façonné l’état de la science telle que nous la connaissons aujourd’hui. Poussée par un mandarin qui l’inspire avant de lui voler sa découverte, Léa met au jour une autre dimension, à côté de la nôtre. D’abord profondément déprimée, Léa est remise en selle par une autre physicienne avec qui elle va travailler à « envoyer » de la matière de notre dimension dans le Plan Dimensionnel Secondaire. Financée à hauteur de plusieurs milliards de dollars par un milliardaire démesuré, l’expérience réussit au-delà de toutes les espérances. On peut envoyer et ramener de la matière entre les plans, on peut aussi le faire avec des êtres vivants sans conséquence négative. Il devient alors temps de rentabiliser l’investissement par l’envoi d’un complexe d’extraction minière lancé da...

L'homme qui mit fin à l'Histoire - Ken Liu - Retour de Bifrost 84


Futur proche. Evan, un historien, et Akemi, une physicienne, en couple, inventent un « scanner » quantique qui permet à un « témoin » de revivre un moment du passé du monde comme s’il y était lui-même. Limite : un moment revécu devient inaccessible à toute observation ultérieure (problème de la mesure en physique quantique). Mais qu’observer ? Et avec quels observateurs ? Pour Evan, d’origine chinoise, la réponse est vite évidente. Il faut exhumer la mémoire de l’Unité 731, l’Auschwitz – en pire – d’Asie, en y « renvoyant » des familiers des victimes. La néantisation des suppliciés est leur seconde mort ; elle doit cesser. De plus en plus obsédé par ce qu’il considère comme une mission, Evan ruine sa vie, met le monde en émoi – au point qu’un moratoire international finit par être instauré sur l’usage de la machine –,  et interroge le statut de l’Histoire comme science et idéologie.

Il y a tant d’idées dans ce texte qui se présente comme un documentaire qu’il est illusoire de vouloir les développer ici. On peut au moins en citer les objets :
∞1 : révéler aux lecteurs occidentaux les atrocités commises par l’armée japonaise à l’Unité 731.
∞2 : mettre en lumière le double déni de la Chine et du Japon sur les évènements de l’époque.
∞3 : pointer la responsabilité morale des USA dans le recyclage des tortionnaires.
∞4 : mettre en évidence le rôle éminemment politique de l’Histoire.
∞5 : discuter l’identité entre peuple concret et entité politique souveraine.
∞6 : questionner l’épistémologie historique.
∞7 : interroger la validité des témoignages directs.
∞8 : bouleverser le rapport entre Histoire et Mémoire au risque de détruire la première.

Ici, nous sommes dans l’intellectuel. Mais il y a aussi la partie humaine. Qu’éprouvent la nippo-américaine Akemi et l’en abyme sino-américain Liu ? Quelle place pour la culpabilité collective et individuelle ? Chacun est-il porteur d’une part de la responsabilité ? Quel rôle pour la repentance? Quelles illusions faut-il bâtir sur soi et sa lignée pour pouvoir vivre heureux (voir The Truth of Fact, the Truth of Feeling de Ted Chiang) ? Individuellement et collectivement, vaut-il mieux tourner la page et aller de l’avant ou affronter les passés qui ne passent pas ?

Le style documentaire permet à Liu d’enfiler les questionnements en présentant un panel exhaustif des points de vue et des réactions. Par la brièveté des interventions, il évite l’écueil du voyeurisme. Par l’inclusion des acteurs, il met de la chair dans ce qui aurait pu n’être qu’un sec document administratif . Très documentée, la novella est bien plus qu’un simple témoignage sur un fait peu connu des Occidentaux ou un monument aux victimes. Elle remet les auteurs d’atrocité dans la sphère humaine donc dans celle de la responsabilité, pointe la forme de dissociation cognitive qui permet la banalité du mal (Arendt, J. G. Gray, ou Genefort dans Ethfrag), et dénonce l’illusion consensuelle d’une Histoire oublieuse.

"L’homme qui mit fin à l’Histoire" était dans la shortlist du Hugo 2012 pour la meilleure novella. Moins politique et plus consensuel, Johnson gagna. Qu’importe. Le Liu est aussi un grand texte qui prouve que la SF est d’abord une littérature d’idées.

L'homme qui mit fin à l'Histoire, Ken Liu

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