samedi 23 mars 2019

Le chant mortel du soleil - Franck Ferric


Il y a quatre ans, Franck Ferric marquait un essai avec Trois oboles pour Charon. Le transforme-t-il aujourd'hui avec "Le chant mortel du soleil".
« Est vivant celui qui se bat » disait Charon à Sysiphe dans le roman précédent. Ici c'est Macbeth qui s'adresse au lecteur pour lui dire : « Aux incrédules qui déjà fourbissent leurs doutes, je demande qu’est-ce que l’Histoire ? Ceci ; ce qu’en rapportent les survivants aux oreilles des imbéciles ». C'est un des points du livre, peut-être pas le seul.

Ailleurs, dans les Plaines, au pied de la Montagne.

Araatan est le Tyran de l'Avalanche. En Mance Rayder, il a uni sous sa bannière les clans nomades des montagnards, ces hommes monstrueusement grands et forts qui vivent depuis toujours de razzias sur leurs voisins sédentaires. Après des années à prélever un tribut sur ceux-ci, Arataan décide de rompre la paix achetée et de se lancer dans une guerre dont l'objectif avoué est la Fin de tous les Dieux.
Alors qu'il s'apprête à lancer la campagne sur la capitale druje pour y éteindre la flamme du dernier dieu et inaugurer le règne de l'Homme, il reçoit l'aide inattendue de Kar-Koshig, un mystérieux sorcier dont les buts sont obscurs.

Kosum est une esclave sukaj, au dernier rang des humains, juste avant les bêtes. Laissée à mourir pour avoir blessé le fils de son maître druje qui tentait de la violer, elle est sauvée par un petit groupe de cavaliers-flèches qui l'emportent avec eux pour préserver sa vie et lui rendre la liberté, sous les ordres d'un des lieutenants d'Araatan néanmoins.

Ces deux destins – plus ceux de quelques autres dont les quatre sauveurs de Kosum – vont se trouver liés, plus colinéaires que vraiment similaires. Jusqu'à la Fin ? des dieux et jusqu'au bout du monde.

Dans Trois oboles pour Charon, Ferric mettait en scène un Sysiphe ballotté de guerre en guerre pour accomplir le fond de la nature humaine. Très bien écrit, le roman pouvait lasser par la récurrence des situations. Ici, il y a bien une progression, rendant le roman plus captivant au-delà de sa forme même. Et on y trouve de nouvelles interrogations qui s'ajoutent à celles qu'illustrait le roman précédent.

D'abord, c'est de l'Histoire qu'il s'agit. Ecrite par les vainqueurs qui disent ce qui fut en sélectionnant les faits, et par là-même affirment le bon droit des uns et la vilenie des autres.

C'est aussi de l'Humanité comme espèce guerrière qu'on parle. Tuer et mourir pour un principe, une idéologie, une religion – qui cachent parfois, mais pas toujours, des intérêts plus directement matériels –, est le propre tragique de l'Homme. Les deux romans l’illustrent. Mais ici, dans cette guerre-là que décrit Ferric, il y a but affiché. C'est de libérer l'Homme du joug des dieux qu'il s'agit. De rendre l'Humanité libre de ses actes – même s'ils se résument à crier en vain à la face silencieuse du monde. Si le Ciel est vide, guerre et ambition sont métaphysiquement absurdes. S'il ne l'est pas, l'Homme est l’esclave et le jouet des dieux. D'un côté comme de l'autre, la condition humaine est décidément peu enviable.

D'autant qu'on réalise – trop tard – l'absurdité intrinsèque de toute entreprise humaine. Qu'on comprend que les villes et les empires s'effondrent, que les noms et les hommes sont oubliés, emportés par la marée du temps et remplacés par d'autres, tout aussi convaincus que ce qu'ils font est pour toujours. Rien ne dure. Les empires remplacent les empires, les religions les religions, les rois les rois. Les souffrances imposées par les puissants aux misérables ne sont même pas justifiées par la postérité.

Sortir de l'éternel retour est donc un rêve voué à l'échec. Donner un sens à l'Histoire, vouloir la rendre linéaire, est voué à l'échec. Quand nous redoutons la fin de notre civilisation, nous choisissons d'oublier que les Egyptiens anciens n'imaginaient pas que leurs pyramides seraient un jour prises en photo par des Allemands en short.
D'autant que la toute fin – la plage – nous amène à nous interroger sur ce qui précéda le monde qui nous est raconté dans le roman.

C'est enfin des hiérarchies instaurées par les Humains que parle l'ouvrage. De la volonté de se dire Homme en désignant des sous-hommes, qu'on peut au mieux réduire en esclavage et au pire exterminer jusqu'au dernier – hommes, femmes, enfants. Et cela, l'idéologie le fait bien, la religion encore mieux, deux faces d'une même pièce. Il y a le peuple élu, ou le peuple qui sait, ou le peuple qui se soumet, et les autres. Qui méritent la mort car ils refusent – par idiotie ou malveillance – la vérité représentée par toute révélation divine ou science de l'Histoire. Un châtiment encore plus « justifié » si ceux qui le subissent portent sur leur corps même les stigmates physiques de leur malfaisance intérieure.

La seule solidarité véritable est à trouver dans les petits groupes, dans la décence dont certains, individuellement, font montre, dans des actions personnelles qui ne doivent rien à la croyance ou à l'idéologie. Kosum le découvrira au fil des pages.

Et puis, quand tout est éteint, détruit, tué, les dieux reviennent toujours, sous une forme ou l'autre, car l'Homme ne sait pas rester seul face à un univers si grand et si puissant qu'il ne peut qu'effrayer.
Much ado about nothing.

Intelligent et superbement écrit dans un style archaïque, "Le chant mortel du soleil" est un bon roman qui accomplit la promesse de Trois oboles pour Charon.

Le chant mortel du soleil, Franck Ferric

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