Palaces of the Crow - Ray Nayler

Lituanie. 1941. L’opération Barbarossa . Toi et moi, lecteur, savons ce qui arrive. Les protagonistes du roman, assurément pas. Ces protagonistes dont je parle sont quatre jeunes personnes, entre l’enfance et l’adolescence, que le vent de la guerre emportera, transformera, cassera jusqu’à ce que ne restent que les vestiges de ce qu’ils furent ou auraient pu être. Qui sont-ils quand le roman commence ? D’abord (pas d’inquiétude, je ne spoile rien qui ne soit lisible dès l’abord du roman) Neriya, une brillante jeune fille juive de quatorze ans, qui perd sa famille quand le shtetl dans lequel ils passaient l’été est attaqué. Seule, elle fuit. Czeslaw, un très jeune soldat de l’Armée Rouge, d’origine polonaise (il a menti sur son âge pour pouvoir s’engager et soulager ainsi sa mère seule) . Czeslaw a perdu son unité et ses camarades. Déserteur, seul, il fuit. Kezia, une jeune Rom dont la famille est tuée sans motif aucun. Seule, elle fuit. Et Le Garçon, qui ne parle pas ou plus, que Kezia...

De l'autre côté du lac - Xavier Lapeyroux


Lotissement de la Colline. Sans doute à peu près maintenant, sans doute (mais est-ce sûr?) en France, quelque part.
Hermann vit avec sa femme Soma et sa fille Sam dans une belle maison proche d'une forêt et d'un lac. Leurs plus proches voisins sont les Jessen, Erik, sa femme, et leurs deux adolescents jumeaux.
Et voilà qu'un jour, dans ce paisible havre classe moyenne, le drame. En jouant avec une arme à feu, Oscar tue accidentellement son jumeau Pierre.

"De l'autre côté du lac" est un roman weird de Xavier Lapeyroux. On y plonge dans la tête d'Hermann qui s'exprime pour le lecteur à la première personne.

Rompant avec certaines conventions narratives, Lapeyroux balance son déclencheur avant toute exposition. Poursuivant dans une imprécision descriptive volontaire, il met le lecteur dans la situation du rêveur qui assiste au récit mais ne saurait jamais vraiment situer l'espace-temps dans lequel il se déroule. Il y a bien quelques indices géographiques ou musicaux mais guère plus.

Cette impression de flou cotonneux sur le hic et nunc oblige le lecteur à s'accrocher à la seule certitude dont il dispose, l'existence d'Hermann, et ce que lui et lui seul décrit du monde, des autres, des événements.

Que décrit-il donc ?

Mort d'un jumeau, obsèques, rapprochement de Sam et d'Oscar, enlèvements supposés d'enfants du quartier, contacts inédits (et suspects) entre Erik Jessen (le père) et Soma (l'épouse d'Hermann). Voilà pour la vie privée.
Pour la vie pro, Hermann, éducateur en foyer, travaille avec intérêt mais sans excès auprès d'un collègue, Denis, qui respecte bien peu les procédures de l’institution. Les deux s'occupent – tant bien que mal – d'un petit groupe d'adolescents en difficulté. Mais les problèmes personnels d'Hermann vont occuper une part de plus en plus grande de son attention et de son temps.

Quels sont-ils ces problèmes ?

« L'un des jumeaux est mort mais l'autre est toujours là, en vie, comme un fils de rechange. »
C'est par cette phrase que commence le roman. C'est de ces quelques mots que naissent le trouble d'Hermann et la solution qu'il finira par entrevoir à l'issue d'un parcours éprouvant de bascule mentale.

De l'autre côté du lac est un chemin de paranoïa. Sur un terreau sûrement propice (Hermann joue à un jeu schizophrénique avec Sam dans lequel chacun prend la parole pour l'autre), le choc initial d'une mort qui s'invite comme un coup de tonnerre dans un ciel pur lance Hermann sur une trajectoire paranoïaque qui ne cessera de s'aggraver. Hermann, peu à peu, prend peur de tout. Peur de l'orage, des ondes électromagnétiques, de l'hypothétique infidélité de Soma (sa drogue apaisante), d'un enlèvement que subirait sa fille, des faits et gestes d'Erik et d'Oscar, d'Ossip, le frère violent d'une des pensionnaires du foyer où il travaille, d'un molosse qui rode, etc.

Hermann, de page en page, va de plus en plus loin dans une inquiétude qui se nourrit d'elle-même. D'autant que l'homme est impacté plus que de raison par les soucis du quotidien ; « tout l'afflige et lui nuit et conspire à lui nuire ».
Le monde, tant celui qui existe que celui qu'il imagine, lui pèse comme une menace constante dont il doit se protéger.

Et puis il y a cette nouvelle maison qui « apparaît » de l'autre côté du lac, cette maison qui ressemble étrangement à la sienne et où vit une femme seule.
Et Chan, cette nouvelle ado en difficulté placée dans le foyer pour jeunes, qu'Ossip, son frère violent, tente de récupérer manu militari.

Incapable de supporter une tension de plus en plus hégémonique, passionné, obsédé même, par le Blow Out de De Palma dans lequel l'amour ne suffit pas à sauver l'objet aimé, et où la confiance donnée conduit à la mort, ainsi que par cette Invasion des profanateurs dans lequel des doubles étrangers prennent la place de chaque être humain sur Terre, Hermann, contrairement au héros du Bugs de Friedkin que sa paranoïa délirante conduit au suicide et au meurtre, trouve inconsciemment la solution à son problème dans une substitution qui est tout sauf prosaïque.
Lâcher la proie pour l'ombre, pour Hermann le joueur d'échec en solitaire, ce n'est jamais que tourner l’échiquier pour prendre l'autre couleur et passer ainsi du camp perdant au camp gagnant. Quand on n'a pas de jumeau disponible, on peut s'en imaginer.

Intrigant, tendu, nerveux, "De l'autre côté du lac" est un livre prenant, un rêve dérangeant et doux-amer qui éveillera sûrement chez son lecteur des souvenirs ou des angoisses propres.

De l'autre côté du lac, Xavier Lapeyroux

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