mercredi 27 février 2019

Rosewater - Tade Thompson - Qui trop embrasse


"Rosewater" est un roman SF – afrofuturiste même car prenant place au Nigéria des décennies à venir – de Tade 'Molly Southbourne' Thompson. Sa novella étant absolument excellente, je me suis plongé avec optimisme dans ce premier roman. J'en sors plutôt déçu, même si tout n'est pas à jeter dans "Rosewater".

2066, Nigeria.
La ville de Rosewater s'est construite autour du dôme alien (une « entité » appelée Wormwood par les humains) apparu quelques années plus tôt. Nul n'y entre ni n'en sort mais l'objet a au moins deux effets positifs qui expliquent qu'une communauté humaine se soit agrégée autour de lui. D'abord, une fois par an, le dôme s'entrouvre quelques instants et émet des quantités énormes de micro-organismes qui ont le pouvoir de soigner les maladies (non sans effet secondaire désastreux parfois), ensuite, le dôme soutient deux « ganglions » qui fournissent une électricité abondante et gratuite à la population environnante. Ces deux points n'étant pas anodins, la ville est un grand centre de vie autant que de pèlerinage.

Autour de Rosewater, si Thompson décrit un Nigéria bien plus avancé qu'aujourd'hui – avec implants cyber et drones automatiques –, 40 ans n'ont pas suffit à changer drastiquement le pays. La misère y est grande, les inégalités et la violence aussi. Des groupes terroristes parcourent le pays, le gouvernement est pour le moins autoritaire, l'Etat de droit une vue de l'esprit plus qu'autre chose. Et puis il y a les scories culturelles qui ont survécu à la modernisation du pays : condamnation de l'homosexualité ou supplice du pneu pour les voleurs ou autres déviants.

Du monde hors Nigéria on sait une seule chose : les USA ont disparu des radars (nul n'y entre ni n'en sort plus hormis quelques réfugiés) du fait du contact alien, et le leadership mondial est passé, notamment, à une Chine bien absente du roman.

A Rosewater vit et travaille Kaaro. Loin d'être un homme ordinaire, il est un « sensitif ». Il a donc le pouvoir rare d'accéder aux informations et aux sensations placées involontairement par chaque être humain dans la xénosphère, une sorte de réseau mondial qui relie entre eux les systèmes nerveux par le biais de micro-organismes aliens présents tant dans l'atmosphère que sur la peau des individus. Apportée par le (les?) aliens présents sur Terre depuis au moins l'incident de 2012, la xénosphère relie les consciences, mais il faut être l'un des très rares « sensitifs » pour pouvoir l'utiliser. Si tu as lu du cyberpunk, lecteur, vois la xénosphère comme la matrice et les « sensitifs » comme des netrunners. Recherche d'information, accès aux souvenirs – et sous certaines conditions – jusqu'à ceux des morts, localisation, le don de Kaaaro et des siens permet espionnage, interrogatoires, escroqueries, vols, manipulations mentales, etc. Un vrai netrunner. D'autant que le garçon est peut-être le meilleur « sensitif » vivant.

Kaaro travaille un peu pour une banque dont il protège les secrets des clients et beaucoup pour un service secret gouvernemental – la section S45 – qui fait du contre-terrorisme notamment. Il est un homme seul que des missions précédentes ont grillé émotionnellement, un homme qui trouve l'amour (sans doute) en même temps qu'il apprend que ceux de son espèce meurent les uns après les autres. Commence alors pour lui une quête pour la compréhension et la survie – c'est l'aspect thriller du récit.

Kaaro est un personnage vraiment intéressant qu'on suit par le biais de nombreux flashbacks de sa jeunesse à 2066. L'enfant Kaaro, qui découvrit un jour son pouvoir puis apprit progressivement à le maîtriser, devint un jeune type, voleur, sexiste, matérialiste, lâche, insensible, une belle raclure.
Puis, au fil des ans et des expériences, obligé de se regarder en face, il change, s'humanise, et gagne en qualités humaines tant il n'aime pas ce qu'il voit.

L'histoire elle-même est clairement intrigante. Du point de départ – un dôme alien aux pouvoirs étranges et la xénosphère qu'utilise Kaaro et ses semblables – le lecteur est progressivement amené à découvrir l'histoire secrète des (et non pas du) contacts aliens, et à comprendre comme Kaaro quel est le but de ce contact, de quelles contradictions il est porteur, et incidemment ce qu'il est advenu des isolationnistes USA. Ces découvertes, Kaaro les fait morceau par morceau, dans le fil 2066 et dans celui qui le précède de dix ans alors qu'il traque l'activiste politique Bicycle Girl pour le S45. Le tout est surprenant, bien amené, agréable à découvrir au fil des pages.

Qu'est ce qui pêche alors ? Trois choses.

D'abord, les éternels aller-retours très courts entre présent et passé peuvent (ce fut mon cas) détacher émotionnellement des événements. Pas le temps de s'accrocher à une timeline, certaines pistes évoquées puis vite oubliées, et, pour le passé, la certitude que rien de dramatique n'arrivera car le présent est là.

Ensuite, le texte est souvent très – trop – elliptique dans sa narration. Avec les aller-retours du dessus, ça crée parfois une sensation d'accumulation et/ou de désorientation qui est peut-être voulue mais que j'ai trouvée désagréable.

Enfin, certains éléments sont un peu too much pour ma suspension d’incrédulité : univers de poche quantique, « anges » ou assimilé, pouvoirs quasi magiques de certain personnage, etc. Il y a un peu trop d'emprunts à trop d'univers différents dans le monde de "Rosewater" pour que l'ensemble parvienne à former un tout digestible.

Dommage alors, car après avoir apprécié les deux premiers tiers, j'ai trouvé que le dernier, celui où arrive le plus de rebondissements et d'explications, était à la fois sans doute trop long et en tout cas pas totalement convaincant.

Il y aura deux suites, je ne sais pas encore si j'en serai.

Rosewater, Tade Thompson

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