dimanche 9 septembre 2018

Anatem - Neal Stephenson - Della Rosa


Erasmas est un jeune homme de moins de vingt ans qui vit sur une planète appelée Arbre. Un détail, Erasmas est un 'fraa', une sorte de moine, qui vit dans le très ancien et prestigieux monastère de Saint Edhar depuis qu'enfant il a été 'recouvré' par la confrérie. Sa vie, réglée par la Discipline, le travail intellectuel, et une forme de routine aussi, subit un bouleversement complet lorsque se produit un événement inimaginable qui remet en cause les certitudes acquises, l'équilibre des pouvoirs temporels, et la survie même de l'espèce humaine peut-être.

Là, tu te dis, lecteur – car je connais ta propension à tirer des conclusions hâtives –, que tu es en terrain de fantasy connu et que manque juste une prophétie. Erreur grave. Tu prends l'écume pour la vague.

Pour lever tout doute, plongeons-nous dans le monde d'Erasmas. Arbre est une planète dont la chronologie remonte environ à 7000 ans avec la révélation de Cnoüs. Elle connaît aujourd'hui un calme relatif après quantité de misères et de tribulations dont la principale, il y a presque 4000 ans, porte le nom d'Evénements Horrifiques. Ce cataclysme, jamais vraiment détaillé, fut suivi peu après d'une Reconstruction qui permit la préservation – peu ou prou – du monde et la survie de l'espèce jusqu'à maintenant, en dépit de convulsions explosives récurrentes visant surtout les confréries.

Pour comprendre le monde d'Erasmas, imagine, lecteur, un monde dans lequel vivraient côte à côte et à grande échelle société séculière et société régulière (le Moyen-Age européeen pouvait ressembler à ça). D'un côté, les confréries (j'y reviendrai), de l'autre, le monde (pour parler comme alors).

Dans le monde vivent les séculiers : bourgeois, artisans, et pécos (populace ahurie par les médias et l'entertainment). Le monde est dans l'Histoire. Les nations naissent, s'affrontent, changent, meurent. Les régimes et les gouvernants passent et trépassent. Les idéologies prospèrent et inspirent vies et conflits. Des religions concurrentes structurent une partie de la vie sociale et offrent des Weltanschauung clé en main aux séculiers. Le niveau technique et le capital disponible sont à la fois avancés (on a connu, même si c'est largement interdit maintenant, les manipulations génétiques et les nanomatières, on a des armes sophistiquées, des réseaux informatiques, du matériau nucléaire, et des fusées) et dans un état de délabrement général qui évoque autant le post-apo que les conséquences des guerres ou des exodes environnementaux. On dirait un monde lotek qui vit sur la dépouille d'un monde hitek et qui en fait usage, entre Mad Max et la Compagnie des Glaces.

Au milieu du monde séculier, mais aussi visibles et distinctes que les pépites de chocolat dans les cookies, se trouvent les abbayes.
Ici, imagine, un rêve de Pythagoricien. Imagine un lieu, à l'écart du tumulte extérieur, dans lequel les plus brillants des hommes (et des femmes. Comme l'école de Crotone, les confréries sont mixtes et égalitaires) passent leur vie à chercher la vérité du monde, dans les mathématiques notamment.
Imagine des confréries composées de quatre groupes séparés physiquement, entre eux et du monde : les unétariens entrent en contact (lors de l'aperte) avec les autres groupes et aussi le monde extérieur (pour s'informer, se distraire, « recouvrer » des membres, ou y partir sans retour) une fois par an seulement, les décénariens tous les dix ans, les centénariens tous les cent ans, et les millénariens tous les mille ans. Plus la claustration est longue, plus les spéculations sont profondes ; les millénariens forment l'aristocratie symbolique des confréries.
Imagine que le tout est réglé par une Discipline très stricte qui régit chaque aspect de la vie monastique, et punit les crimes les plus graves d'anathème, une expulsion définitive vers un monde mal connu et en partie hostile.

C'est donc à un érémétisme extra-mondain d'un niveau presque inconnu dans notre propre monde (les Météores peut-être) que se donnent les fraas et soors des communautés. Mais un érémitisme qui, s'il est absolument régulier et professe un dénuement matériel qui rappelle la pratique franciscaine, a ceci de particulier d'être athée ou au moins très largement agnostique. La question de Dieu a été reléguée il y a des siècles dans la métaphysique, et ce sont les vérités mathématiques qu'on cherche, entre création intellectuelle pure et accès au monde platonicien des formes universelles, loin du bruit, de la fureur, des passions, et de la vulgarité court-termiste du monde.

Les confréries ne sont néanmoins pas complètement coupées de l'extérieur. En plus des apertes, elles commercent un peu avec lui, et, de plus, en dépit d'une sorte d'immunité de clergie, elles peuvent être, en cas de besoin, mises à contribution par les pouvoirs séculiers par le biais d'une procédure obligatoire nommée Voco qui consiste à convoquer dans le monde un membre dont on pense qu'il serait utile à la résolution d'une crise mondiale. On ne revient pas d'un Voco, une occurrence triste donc.

C'est ce qui arrive à Erasmas et à ses proches, alors que dans le ciel est apparue une chose largement incompréhensible. Et ceci peu après qu'Orolo – le mentor d'Erasmas – ait subi l'anathème pour avoir observé la dite chose en dépit d'une interdiction claire des tenants de la Discipline. Le petit groupe autour d'Erasmas va devoir sortir, se confronter au monde extérieur, en affronter les risques banaux alors que le ciel apporte peut-être un risque bien plus définitif, et découvrir peu à peu que l'intelligence se trouve aussi au dehors, même si elle a accepté de se laisser distraire de la réflexion pure et de négliger la théorétique pour se contenter de la pratique.

Avec "Anatem", Stephenson offre un vrai roman de Stephenson. A la fois érudit et drôle sur un mode pince-sans-rire. La première centaine de pages (sur presque 1000 quand les deux tomes seront dispos) décrit la règle, le monastère, l'architecture du lieu et sa raison d'être, la fameuse horloge mécanique (car pas d'électronique dans le monastère) qui dit même les millénaire et dont la version nôtre inspira parait-il Stephenson. On peut trouver ça long, mais on ne s'ennuie jamais. On entre dans ce qui constitue toute la vie d'Erasmas et c'est fascinant. Et puis qui suis-je, moi, pour reprocher cent pages à des hommes qui réfléchissent à une question pendant mille ans ? Passé cette longue mise en bouche, vient une aperte, avec son lot d'incidents, puis un premier Voco, suivi de l'anathème d'Orolo, jusqu'au Voco collectif qui sort Erasmas de Saint Edhar pour un long voyage qui met en danger son corps et ses certitudes.

Au fil des plus de 500 pages du tome 1, Stephenson présente son monde au lecteur tout en faisant progresser, en corps et en esprit, Erasmas. Il balaie une sorte de récapitulation de l'histoire de la pensée philosophique. Je ne vais pas donner ici les correspondances que j'ai vues – tu dois faire l'effort, lecteur – et a fortiori celle que je n'ai pas vues, mais on croise le rasoir d'Occam, la controverse des universaux, l'interrogation métaphysique, les poussées schismatiques, le sectarisme, la question de l'agnosticisme, l'opposition fidéistes/théistes, le paradoxe de Fermi, j'en passe et des meilleures. Stephenson fait par là même de ces questions, qui se sont posées sur Arbre comme sur Terre, des invariants de la nature humaine.

Le tout arrive par le biais de dialogues, au fil de l'eau, et il faut accepter de ne pas tout comprendre au début (voire à la fin) et de se laisser porter par la beauté paisible du récit puis par le tumulte qui lui succède lorsque le trouble entre dans la vie d'Erasmas.

On y sera séduit par les descriptions que donne Erasmas de sa vie et de ses interrogations, par sa naïveté de jeune homme cloîtré qui ne comprend pas grand chose à la « vraie vie » (mais qui s'efforce d'apprendre), par la grande aventure sans retour dans laquelle il est projeté quand l'existence même du monde est menacée, par l'inventivité lexicale qui donne à lire une langue qui n'est pas la nôtre mais l'est quand même beaucoup, ainsi que par certaines scènes typiques de l'ironie de Stephenson (l'homme qui se fit connaître avec un livreur de pizzas cyberpunk, sous-titra un roman nanotek « A Young Lady's Illustrated Primer », et propose ici un avatar de Spock parmi les figures archétypiques de la pensée humaine, ou une sorte d’immense combat de kung-fu très Bruce Lee-style).

Avec "Anatem", Neal Stephenson manie l'aisance de celui qui maîtrise assez son sujet pour ne pas devoir le traiter avec révérence. Il livre alors un roman philosophique qui est aussi un page turner. Il n'y en a pas tant que ça, profitez-en !

Anatem, Neal Stephenson

8 commentaires:

GILLES DUMAY a dit…

Bon, je suppose donc que tu es partant pour le lire la seconde partie ?

Gromovar a dit…

Je suis cher mais si l'offre est correcte... ;)

Anonyme a dit…

Il a été traduit ! Ça n'a jamais pris que dix ans... Quand Reamde a été traduit je pensais que c'était mort pour Anathem, mais c'est cool ! Faut dire que ça doit être plus compliqué à traduire mais je trouve celui-ci bien mieux.
Merci de l'info !

Un abonné récent

Gromovar a dit…

Et oui. Et il sort très bientôt, le 26 septembre.

Baroona a dit…

À voir si la seconde partie est à la hauteur, mais c'est fort tentant.

Gromovar a dit…

C'est excellent.

John Warsen a dit…

...et il faut que je sois en mission à l'étranger (à Bourges, c'est à dire à 4 heures de chez moi) pour avoir vent de celui_là.
Moi qui ai donné mon Reamde à un nécessiteux tellement c'était navrant.
merci pour l'info !

Gromovar a dit…

Celui-là il faut le lire, d'autant que le tome 2 sort prochainement (enfin après le 1 qui sort bientôt).