dimanche 23 septembre 2018

Bonheur™ - Jean Baret - Veux-tu du sexe oral ?


Pas loin d'ici, dans un futur pas trop éloigné.
Toshiba – du nom de son sponsor de vie – est une sorte de flic. Lui et son partenaire Walmart traquent les fraudeurs à la consommation. Malfaiteurs sans foi ni loi aux motivations variées, ces criminels violent la seule règle qui s'impose à l'ensemble de l'humanité : il est obligatoire de consommer. Consommer amène le bonheur – c'est un fait avéré. Et consommer est utile socialement car consommer fait tourner la machine économique globale et rend donc nécessaire les emplois qui permettent la production. Donc c'est bon et civique. De plus, c'est cette production qui, je le rappelle, est le préalable indispensable à la consommation et donc au bonheur. CQFD.
Toshiba est un homme aussi. Un homme marié avec une femme robot qui ne manque jamais de commencer la journée en lui proposant du « sexe oral ».
Toshiba est un U-Man enfin. Un de ces hommes étranges qui n'ont ni adhéré à une philosophie de changement corporel (le transhumanisme par exemple), ni rejeté celles-ci en se déclarant « pur » c'est à dire exempt de toute transformation. Des tièdes.

Lors d'une enquête de routine chez un « vampire » (qui ne vit que la nuit), Toshiba et Walmart croisent un Netrunner (qui ne vit réellement qu'en virtuel) qui inspire des soupçons à Walmart. La petite affaire vampirique bouclée, Walmart commence à chercher, à temps perdu, ce qui pourrait confirmer son intuition. De fil en aiguille, et parce que Walmart avait raison, les deux flics se retrouvent peu à peu à démêler l'écheveau complexe d'une possible révolution.

Bonheur™, le premier roman d'anticipation de Jean Baret, est passionnant par ce qu'il nous dit de notre monde.

Poussant à leurs limites notre réalité et ses tendances, il en tire un roman délirant – un genre de Transmetropolitan littéraire en mieux – qui est une démonstration par l'absurde de l'inanité suicidaire du capitalisme consumériste individualiste contemporain. Qu'on en juge.

Une seule loi pour toute l'humanité : consommer est une obligation. Tout le reste est déclaratif ou contractuel.
Nations, Etats, groupes sociaux, on se regroupe comme on veut pour faire ce qu'on veut, jusqu'à des choses qui contreviennent à tout ce que nous considérons aujourd’hui comme des droits fondamentaux, du moment que tout le monde est content. Le principe de dignité humaine n'est plus indisponible.
Corporellement, on fait ce qu'on veut. On modifie son corps chimiquement, biologiquement, chirurgicalement, mécaniquement, plus si affinités. On vit à deux, à trois, à dix, à vingt, avec un homme, une femme, un robot, etc. On a des enfants ou pas d'enfant, on en fabrique ou on en achète. On détruit son corps si on veut, l’essentiel c'est de vouloir.
Socialement, on fait ce qu'on veut. On est vampire nocturne, netrunner à qui une aide sociale permet de vivre intégralement dans des mondes virtuels, nain tribal, ou tant d'autres choses. La limite c'est l'imagination. Et si on est plusieurs, tant mieux, sinon, qu'importe ? On est soi-même le seul membre de son propre groupe. Qui oserait faire obstacle à ce droit ? Et de quel droit ?

Mais il faut consommer, là pas de décision possible, it's mandatory. Ce qu'on veut (ma consommation c'est mon choix, c'est moi, qui je suis ou qui je veux devenir), mais il faut consommer, tous les jours, un montant acceptable socialement. Alors on est baigné matin midi et soir dans l'injonction de consommer. On est environné partout et tout le temps de pubs holos qui poussent à l'achat. On consomme n'importe quoi, par routine et devoir, comme la femme de Winston Smith faisait son « devoir envers le parti » en écartant les cuisses une fois par semaine sans jamais déroger. On consomme trop, des choses inutiles, il le faut bien car il n'y a pas de guerre perpétuelle pour entretenir la pénurie comme dans 1984. Il faut donc bien consommer tout ce qui a été produit, car c'est produire qui compte ; qu'importe l'utilité, qu'importent la planète et les ressources. Et en plus, consommer rend heureux (ça rime presque avec Arbeit macht frei). Et on doit être heureux, sous peine de sanctions, la police de la consommation y veille.

Et puis on est stupide, car le « temps de cerveau disponible » est accaparé par la pub et l'achat. Mais comme on n'est en fait pas stupide (ça non, les stupides c'est les autres), on regarde jour après jour une racoleuse émission de « débat » visible partout jusque dans les ascenseurs qui, à coup d'experts et de spectaculaire, traite les questions de fond sur le mode de l'émotion irraisonnable, du conflit manichéen, et de l'outrance improductive (jusqu'aux battle de rap du genre des pathétiques Keynes contre Hayek, qu'à ma grande honte certains profs utilisent et trouvent cool). On se croirait sur BFM ou Fox, sur quantité de médias aussi qui se croient de meilleure tenue. On ressasse pareil, on buzze pareil, on simplifie pareil, on idiotise pareil.

Comme on s'y connaît, on peut aussi parier tous les jours sur les conflits à venir, les victimes qu'ils feront, le nombre de morts de la prochaine tuerie de masse, ou le lieu du prochain acte terroriste. Si c'est incertain, c'est probabilisable, si c'est probabilisable, ça peut donner lieu à pari. Et quoi de mieux que le pari ? Un moyen facile de dépenser, une possibilité de gagner de l'argent, une chance non nulle de se prouver à soi-même qu'on est malin et au fait des choses.
On peut aussi commenter en ligne tout et son contraire. Personne n'écoute, chacun est trop occupé à commenter ou à consommer. Mais qu'importe, c'est un droit et ça fait plaisir.

On peut se piquer de religion aussi. Il y en a pour tous les goûts pourvu que ce soit ludique et distractif. On ne va quand même pas se prendre la tête à se demander si une transcendance est imaginable. Le bonheur, c'est ici et maintenant (d'ailleurs le roman est au présent, pas de passé ni d'avenir pour les grands enfants du hic et nunc), il suffit de consommer les bons produits, qui permettent à chacun d'exercer le seul droit fondamental qui vaille : le droit d'être qui on veut être sans limite d'aucune sorte. « Je » n'est pas un autre, « Je » n'est pas grand chose de solide mais « Je » dispose d'une souveraineté personnelle.

Ce monde (bien plus riche et varié que je n'en dis), Baret le décrit entourant et pénétrant les vies de Toshiba et Walmart. Mais sont-ce bien des vies ? Répétition sans fin d'une même journée qui commence par des céréales, une offre de sexe oral, et les premiers achats de la journée. Puis, aller au bureau, voir des pubs et des débats, travailler (un job qui n'est pas bien loin du bullshit si on en regarde le rendement – mis à part le gros coup de Walmart), aller boire un verre dans un bar à thème extrême, retour maison, sexe (avec sa femme robot ou qui que ce soit d'autre ou des prostitués). Autour de cette permanence, l’approfondissement de son égotrip (être plus transhumain, plus cyber, plus vampire, etc.), ou alors, possible aussi, un complet changement de soi (qu'est ce qui pourrait bien m'obliger à être vampire toute ma vie ? qui décide sinon moi ?). La vie de Walmart est organisée un peu différemment mais le même cycle s'y observe (on passe d'ailleurs de l'un à l'autre à un moment et on voit bien à quel point ils sont, eux et tous les autres, génériques et interchangeables).

Cet éternel retour du même qui croit qu'il est différent fait du roman une immense anaphore dont l'effet est de souligner la permanence du vide existentiel par-delà l'illusion de l'utilité et de l'originalité. Prophétisé par Marcuse dans L’homme unidimensionnel, annoncé par Lipovetsky dans L'ère du vide (essai sur l'individualisme contemporain – je souligne), l'individualisme consumériste, que De Singly dit de seconde modernité, et qui, dans le roman, est bien arrivé à la troisième, détruit toute possibilité de cohésion sociale en faisant de chacun sa propre nation dans une régression a minima qui n'a aucune fin (aux deux sens du terme). Si ne reste rien de commun, rien de consensuel, rien d’obligatoire, rien de tabou, seule reste la consommation comme acte pratiqué par tous les humains. Le lien marchand tient lieu de lien social. La consommation devient le seul fait social total.

Ce monde, c'est le notre en pire ; ou le notre en est le bourgeon. Sur un ton qui rappelle souvent l'ironie désespérée de Houellebecq, utilisant pubs et débats TV afin de présenter le monde comme le faisait Brunner dans Tous à Zanzibar (récupérant même un genre de paris delphiques comme dans Sur l'onde de choc), Baret décrit un monde d'ultra individualistes, un monde de tout à l'égo pour reprendre l'expression heureuse de Régis Debray, un monde de droits illimités et de devoirs minimaux (en l’occurrence, seulement consommer, un devoir qui est bien plutôt un plaisir, Walmart le sait bien, lui), un monde dans lequel la quête, sans fin et vouée à l'échec, d'un particularisme toujours plus affirmé et la recherche d'un improbable soi ne débouchent que sur l'excès et la violence (de Toshiba sur sa femme robot, des riches sur les pauvres lors de soirées à thème, de l'Etat sur les marginaux, des voisins entre eux lors des guerres de quartier qui rappellent les guerres inter blocs de Judge Dredd, etc.), jusqu'à une autodestruction dont la dépression est la version la plus soft. Un monde d’hommes creux que leur hubris égotiste gonfle et rend visibles un moment mais que le système remplace aussi vite qu'ils disparaissent.

Y a-t-il un espoir pour ce monde ? Oui, un petit, à la fin, mais rien n'est sûr, la révolte inspirées des œuvres du philosophe contemporain Dany Robert Dufour peut échouer, ne pas prendre, ne pas intéresser. Affaire à suivre.

J'ai adoré ce roman. Je l'ai pris dans la gueule. Il tourne depuis dans ma tête comme une pub holo lancée dans une boucle sans fin.
L'aimeras-tu aussi, lecteur ? Faut-il considérer que Jean Baret, à l'instar de Nietzsche, est inactuel ou intempestif ? Je le crois. C'est ce qui fait le risque de sa démarche. Car, soyons clair, il prend un risque en faisant entrer le rire de Dionysos dans la SF française.

Certains aimeront sa critique du capitalisme consumériste. D'autres sa critique de l’individualisme sociocide (pardon, je voulais écrire 'de l’extension des droits'). Or, ce seront rarement les mêmes.

Beaucoup auront donc un sentiment mitigé à la lecture du roman, car s'il critique leurs adversaires, il critique aussi leurs amis.
Auras-tu le courage, lecteur, d'admettre que l'ultra individualisme que tu aimes tant car il donne à chacun (et donc à toi aussi) le droit d'être tout ce qu'il veut est une transposition sociétale du « client est roi » cher aux commerçants ?
Encaisseras-tu, lecteur, l'absence de toute règle autre que celle du plaisir dans ce monde capitaliste consumériste qui t'agrée et qui s'est développé en préférant les vices privés aux vertus publiques comme le préconisait Mandeville ?
Comprendrez-vous que les deux ne peuvent avancer qu'ensemble ?
Que lorsque n'existe plus de règle ni de culture commune qui tienne, chacun replié sur sa petite société comme le prévoyait Tocqueville ou drapé dans sa fierté solitaire comme le regrettait Lautréamont, la seule chose qui nous réunisse encore est d'avoir tous la même carte FNAC ?
Qu'il faut au capitalisme consumériste la destruction des structures et normes sociales traditionnelles pour pouvoir avancer en terrain dégagé ?
Que le consumérisme outrancier est un acte enfantin qui ne peut se développer dans le type de monde d'adultes que créent les normes et qu'il lui faut donc les détruire pour prospérer ?
Que les libéraux économiques sont les idiots utiles des libéraux culturels et réciproquement ?
Que les deux libéralismes, chacun face de la même pièce, détruisent normes et régulations pour servir leurs propres intérêts, et que chaque coup de boutoir asséné par l'un est tout aussi utile à l'autre ?

Si tu comprends ça lecteur, ou si tu veux y réfléchir, alors achète et lis Jean Baret. Son roman est choquant, son roman est important, son roman est drôle. Même si tu n'aimes pas, au moins tu auras consommé. C'est toujours ça de pris.

Bonheur™, Jean Baret

14 commentaires:

Tororo a dit…

Personne, je crois, ne pourrait objecter au paragraphe de conclusion.

Gromovar a dit…

En effet :)

Anudar Bruseis a dit…

Je comprends mieux ;)

Gromovar a dit…

Quelques mots et tout s'éclaire :)

Si certains ont l'impression d'assister à une conversation privée, ils ont raison ;)

Lhisbei a dit…

Avec un titre de billet aussi racoleur... nul doute que ça va pousser à la consommation...

Gromovar a dit…

Tu sais bien que je ne regarde jamais mes stats ;)

Baroona a dit…

Et dire que j'ai failli ne pas cliquer devant ce titre...
Je ne sais pas si je saurai encaisser, ne serait-ce que comprendre, mais je dois signaler que tu me l'as parfaitement vendu, alors que je ne lui donnais pas la moindre chance de passer entre mes mains. On verra si je le trouve en bibliothèque, pour contrebalancer quelque peu la consommation. ^^

Gromovar a dit…

-- On verra si je le trouve en bibliothèque, pour contrebalancer quelque peu la consommation.

Tu entres en résistance ;)

Chut Maman lit a dit…

Très intriguant ce roman, le coté dérangeant le rend finalement attirant. Ta chronique donne envie de se faire son propre avis, merci ;)

Gromovar a dit…

"Ta chronique donne envie de se faire son propre avis"

C'est le but :)

Audrey a dit…

Damnation, tu m'as donné envie de le lire, mais à un point ! En revanche je crains un peu le style d'écriture.
En revanche un tel OLNI, je ne pense pas le trouver en bibliothèque ...

Gromovar a dit…

Si tu n'as rien contre l'accumulation, tu peux y aller.

Et en biblio, je ne sais pas. Mais il est abordable en numérique.

Tigger Lilly a dit…

La nouvelle dans le Bifrost avait un goût de trop peu (savamment orchestré semble-t-il). Oserait-on déjà le déclarer comme l'un des grands livres de 2018/2019? Dire qu'on n'est qu'en septembre.

Gromovar a dit…

Sans hésitation en ce qui me concerne.