jeudi 30 mars 2017

Seven surrenders - Ada Palmer - Epoustouflant


Je déteste chroniquer des tomes 2,3, n... Plus de monde ni de système à décrire (alors que c'est ce que je préfère), et puis il y faut dire sans dire, autant pour ceux qui ont lu le 1 et voudraient continuer par le 2 que pour ceux qui n'ont même pas encore lu le 1. Qu'importe ! Lançons-nous encore une fois dans ce difficile exercice, "Seven surrenders" le mérite.

Too like the lightning était la statique de l'histoire, la lente ascension du lourd rocher du récit vers le sommet de la montagne narrative. Avec "Seven surrenders", on est dans la dynamique. Le rocher redescend, il roule de plus en plus vite, il va bien finir par écraser quelque chose, quelqu'un, le monde entier. Sysiphe, fais attention !

Au paradis, la chute est proche. Le monde de Terra Ignota a commis l'erreur de vouloir commencer par le plus simple, et maintenant il craque.

Explication : trois rêves utopiques habitent cette Terre de notre avenir. Terraformer Mars et partir y installer l'humanité (rêve des Utopiens), numériser la conscience (rêve des Brillistes), et « améliorer » la société en la conduisant vers la paix, une certaine égalité, et l'abondance (concerne toute l'humanité).
Devant la difficulté des deux premières tâches, et après l'horreur des grandes guerres religieuses, l'humanité a fait ce qui été le plus facile, le plus rapide, le plus directement visible aussi. Elle a « progressé » sur le plan sociétal dans l'attente d'une progression technologique bien plus longue à réaliser. L'abondance, l'abolition des distances, une justice pénale bienveillante, plus de religion, plus de genre, plus de sexisme, plus de nations, plus de cette majorité potentiellement tyrannique qui minaient les systèmes politiques les mieux intentionnés. L’animal humain, indifférencié, n'a plus que les affinités qu'il s'est choisi lui-même, dont il peut changer à tout moment, et dont aucune n'est assez forte seule pour s'imposer aux autres. Une domestication du parc humain qui craque en 2454.

Car, hélas, il ne suffit pas de balayer la poussière sous le tapis pour la faire disparaître.

Supprimer les religions ne détruit pas l’angoisse métaphysique d'une humanité douloureusement consciente de sa finitude et de sa présence au sein d'un univers dont il faut comprendre l'existence.

Interdire toute allusion au genre n'empêche pas l'appel lancinant du sexe biologique dans tout ce qu'il a d'évolutionairement déterminé. Mycroft a souvent du mal à choisir le genre d'une personne dans sa narration, il l'adapte à ses actes ; la communauté des Cousins doit accepter la féminitude de sa nature profonde ; Madame d'Arouet bâtit son pouvoir sur la différence des genres et la sexuation de la sexualité. Les habitus sont in-corporés depuis si longtemps que trois siècles sont bien peu pour les faire changer. Est-ce même possible ? Parce que les structures sont structurées elles sont aussi structurantes.

Quand à la guerre, on la croyait dissoute pour toujours dans une paix perpétuelle assurée tant par la fin des assignations identitaires que par la mise à l'écart des religions dans un monde de Hives fédéralisées par fonction (dans une forme macro de solidarité organique). Erreur. Le monde va vers la guerre. Une guerre qui sera aussi terrible – et pour les mêmes raisons – que le fut la Première Guerre Mondiale : une très longue paix (la paix de cent ans de Polanyi, de trois siècles ici) qui a laissé du temps aux armes pour progresser et a fait oublier leur bon usage aux responsables. De plus, l'intrication des affinités au sein des mêmes lieux, territoires, villes, implique qu'une guerre sera civile, terrible, l'ennemi n'étant plus hors les murs mais en-dedans, parfois juste de l'autre côté de la cloison.

Dans ce cadre, tout s'explique, toutes les question du tome 1 trouvent leurs réponses. Le lecteur comprend progressivement qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Le cambriolage, la liste falsifiée, les meurtres atroces de Mycroft, tout trouve une explication, tout est raconté et expliqué par ce narrateur non fiable qu'est Canner. Non fiable car il ne sait pas tout jusqu'au dernier détail, non fiable aussi car ses propres doutes, questionnements, et angoisses métaphysiques colorent l’interprétation qu'il fait des événements.

Qui est vraiment J.E.D.D. Mason ? Qui est vraiment Bridger ? Y a-t-il une divinité (de quelque nature qu'elle soit) ? Ou n'est-on en présence que d'une version dévoyée de l’Homme Rationnel de Diderot ?

Les O.S. ont-ils raison dans leur interprétation criminelle de la théorie du Grand Homme ? Les nombreux meurtres qu'elle leur a fait commettre sont-ils alors éthiquement acceptable ? Ont-ils sauvé la paix ou simplement joué à Dieu ?

L'Anonyme a-t-il eu tort d'agir en Gnome de Zurich ? Ou est-il vrai qu'un système de décision politique purement participatif est bien trop sensible aux mouvement épidermiques de l'opinion pour être laissé à voguer sans contrôle externe ?

Et les autres ? Les nobles libertins, les nonnes (oui, on est souvent explicitement en train de philosopher dans le boudoir), les chiens, réels ou symboliques... Madame d'Arouet surtout, qui répond au problème de Hobbes et de la suppression de toute liberté sous l'ombre du Léviathan en développant une version sadienne de la liberté – les deux visions sont assez proches pour ça. De plus, si la Guerre interne de Tous contre Tous semble – à tort – éteinte dans la Terra Ignota, reste la question de la guerre « internationale », celle des conflits inter-Hives, inconnus mais peut-être à venir. Aussi, dans la quasi « ONU » qu'elle entretient dans son bordel parisien, elle manipule patiemment les puissants, en fait ses obligés, et construit un réseau de pouvoir dont elle use plus par désœuvrement que par ambition. Elle y a élevé un Léviathan mondial qui doit assurer la paix entre les Hives, une sorte de despote éclairé qui conduirait l’humanité vers un avenir meilleur au prix d'une part conséquente de sa liberté.

Toute ces questions qui pourraient sembler très (trop) théoriques sont traitées au fil d'une aventure passionnante. La difficulté d'immersion du tome 1 est passée maintenant, le lecteur connaît bien le monde et les acteurs, il peut se laisser porter par l'histoire. Et quelle histoire !

L'action est rapide, soutenue, limpide dans sa clarté et souvent impressionnante dans son ampleur.  Les personnages sont construits et profonds, émouvants souvent aussi, y compris les plus puissants d'entre eux. Le world-building est, disons-le encore, époustouflant. C'est très érudit (la quantité de références, y compris celles que j'ai ratées, est énorme), très brillant, très riche dans le foisonnement des interprétations possibles et des accroches potentielles. Palmer ouvre des pistes innombrables - presque de ligne à ligne - et témoigne ainsi autant de la complexité du monde que du foisonnement des interprétations qu'on peut apporter à celui-ci. Ca virevolte d'une idée à une autre et une autre encore. Chaque lecteur lira sans doute une « version » différente de ce roman, en fonction de ses centres d'intérêts ou de sa culture propre, jusqu'à la question de savoir si on « prend » comme fait acquis la partie du récit qui concerne le « surnaturel » Bridger, ou si, comme le ferait Hume, on considère que c'est la faillibilité des témoins qui « crée » le miracle.

Et même si on ne voulait lire le roman que comme un récit bien construit d'une enquête qui porte sur plusieurs machinations très anciennes, sur les bouleversements d'un avenir de paix qui fonce vers la guerre, ce serait possible aussi. Les personnages et l'histoire se suffisent à eux-mêmes, la construction époustoufle, les monologues enflamment et les dialogues enchantent. Tout est accessible, le soubassement philosophique n'est que cela justement, un soubassement qui fait tenir le tout ; il n'est pas nécessaire de visiter les fondations pour apprécier la beauté d'un palais.

Seven surrenders, Ada Palmer

dimanche 19 mars 2017

The last novelist - Matthew Kressel


"The last novelist" est un court récit de Matthew Kressel, téléchargeable sur le site Tor.com.

Cet émouvant texte raconte, dans un style âge d'or, l'histoire du dernier des romanciers. Parti finir ses jours sur une planète éloignée, il y rencontre une petite fille qui pourra peut-être reprendre le flambeau.
Dernier romancier et dernier lecteur, ou pas ? Crépuscule, ou éclipse, ou passage de témoin ? C'est court mais touchant, à fortiori pour nous qui, d'une manière ou d'une autre, sommes gens de livre.

The last novelist, Matthew Kressel

jeudi 16 mars 2017

Luna - Ian Mcdonald - VF


Sortie en VF aujourd'hui, dans une traduction de Gilles Goulet, de l'excellent "Luna" de Ian McDonald - on peut en lire ma chronique là.
Ce n'est hélas qu'un tome 1, il faudra attendre encore un peu pour avoir le fin mot de l'histoire. Mais la commencer est déjà un vrai plaisir.

Luna 1, Nouvelle Lune,  Ian McDonald

mercredi 15 mars 2017

Swastika Night - Katharine Burdekin


Ami lecteur, tu as échappé au nazisme, ne t'inflige pas "Swastika Night". Pas inintéressant d'un point de vue intellectuel, ce roman de 1937 est d'abord très ennuyeux. La postface de Bertrand Campeis sur l'uchronie en est la partie la plus agréable.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 87, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Inédit en France, Swastika Night est la première mise en garde romanesque contre le nazisme, écrite par une militante féministe peu après l'ascension d'Hitler au pouvoir.
Sept cents ans après la victoire d’Hitler, le Saint Empire germanique a soumis la moitié du monde à l’idéologie nazie. La nouvelle société, empreinte de mythologie et d’ignorance, repose sur une stricte hiérarchie : les chevaliers et les nazis en occupent le sommet, tandis que les étrangers servent de main d’œuvre servile et les femmes, uniquement destinées à la perpétuation de la race, sont réduites à l’état animal. Lorsqu’Alfred, mécanicien anglais en pèlerinage en Allemagne, est impliqué dans une rixe, il est conduit devant le chevalier von Hess, gouverneur du comté. Séduit par sa personnalité, von Hess ne tarde pas à lui révéler un secret qui le bouleverse. Mais la connaissance a un prix : celui du sang.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 12 mars 2017

Lettre ouverte à ma bibliothèque - Eric Bonnargent


"Lettre ouverte à ma bibliothèque", d'Eric Bonnargent aux éditions Le Realgar. 24 pages (mais seulement 22 de texte), format 10,5 x 21. Peu de mots donc, par contrainte. Mais des mots, ceux de Bonnargent, que tout amoureux des livres peut partager sans honte.

Amour des textes, de la rencontre qu'ils permettent avec de grands penseurs, éloignés ou morts, quand tant de petits nous environnent. Amour du voyage immobile qu'offre la littérature, vers des terres lointaines, disparues, ou imaginaires. Amour du style aussi, de tout ce qui dépasse le dire pour aller vers le comment dire.

Amour de l'objet aussi. De la bibliothèque comme mémoire externalisée, comme expression tangible d'une vie intellectuelle, comme cristal excrété une vie durant et dont chaque ouvrage est une facette d'une personnalité et d'un cheminement. Voilà pourquoi la réduire c'est s'amputer. Photographier sa propre bibliothèque - fond et forme - c'est faire son autoportrait.

Si tu te reconnais dans ces lignes, tu peux commander ce petit livre. Tu y trouveras un compagnon.

Lettre ouverte à ma bibliothèque, Eric Bonnargent

samedi 11 mars 2017

Outcast 4 - Under Devil's Wing - Kirkman, Azaceta


Outcast, c'est lent. C'est écrit partout, et c'est vrai. Mais c'est aussi de très bonne qualité. "Under Devil's Wing", le quatrième opus ne fait pas exception à la règle.

La petite ville de Rome est bien plus concernée par la possession que les premiers moments de la série ne le laissaient supposer. Les possédés sont légion, jusqu'à des très proches des héros, et peut-être depuis longtemps.

Les possédés ne se cachent presque plus et la pression devient tangible dans la ville. Le moment de la Grande Fusion (?) approche. La nature de ce bouleversement n'est pas claire mais elle ne laisse pas d'inquiéter car on imagine bien une prise de possession massive.
Le tipping point est proche, tout le dit.

La nature des "esprits" eux-mêmes est toujours aussi imprécise. Non-humains c'est sûr, surnaturels, pas évident ; en tout cas hors de la métaphysique chrétienne, n'en déplaise au troublé révérend Anderson. Loin d'être tout blanc ou tout noir en tout cas.
De fait, ils ressemblent de plus en plus à un troupeau - dont Sidney serait le pasteur - en marche vers une terre promise. Mais si on peut comprendre les "esprits", il semble impossible de les cautionner. En effet, qu'advient-il du libre arbitre des possédés ? Il ne faudrait pas les oublier dans l'histoire.

Ce qu'on sait c'est qu'il y a eu une guerre dans les cieux, c'est certain, et que Kyle en a été partie. Il l'est toujours aujourd'hui, dans notre monde. Lui, et les membres de sa famille. Mais, si on découvre dans ce tome le mécanisme de son pouvoir d'exorcisme, on ne sait toujours pas quelle est la nature exacte du jeune homme ni l'enchainement des événements qui l'ont conduit à être ce qu'il est.

La narration prend son temps. Elle est toujours aussi maitrisée. Elle installe une tension qui monte progressivement puis explose régulièrement dans des scènes de violence éruptive qui libèrent le trop-plein d'énergie accumulé dans le ressort. Du nouvel équilibre créé, la tension recommence à grimper vers le palier suivant. Toujours plus près du sommet, de l'explication, de la confrontation.
Captivant.

Outcast t4, Under Devil's Wing, Kirkman, Azaceta

samedi 4 mars 2017

Elise et Lise - Philippe Annocque - Avers et revers


"Elise et Lise" est un court roman français contemporain – c'est presque un pléonasme – qui raconte une histoire qui croit qu'elle est une alors qu'elle est autre.

Elise et Lise (ces noms sont-ils fiables ? il est permis d'en douter) sont deux étudiantes parisiennes, qu'on dira sorbonnardes. Qu'importe ! Ce sont deux jeunes filles, vierges non, en couple non plus. L'une devient, par volonté, l'amie de l'autre, qui devient son amie. L'une et l'autre, rapidement, partagent un logement, de l'air, des loisirs, et presque une seule famille, celle d'Elise.

C'est un conte de fées que dit Annocque. Un de ces contes structurels éternels, décrits par Vladimir Propp dans son Morphologie du Conte. Ce conte, d'autres l'ont déjà dit avant lui ; il n'est ici que le dernier locuteur en date d'une histoire qui lui préexiste et qui réside dans la psyché humaine, en attente de manifestation.

Personnages de conte de fées, Elise et Lise enfilent des masques déjà portés par d'autres avant elles. L'héroïne et la fausse héroïne, la gentille et la méchante, l'heureuse et la jalouse, la solaire et la lunaire, Elise et Lise. Autour, il y a la famille, le prince, le monde matériel, un environnement qui n'existe que comme tel tant le projecteur est braqué sur le couple central. Car c'est au sein de ce couple que se joue l'important, l'inversion, le glissement, la substitution progressive, le remplacement de l'original par son doppelgänger. Mais, quand le rideau commence à tomber, la fausse héroïne redevient une simple potentialité, la fin le montre. Le double n'est qu'en attente de son simple, et n'existe qu'en contrepoint néfaste de celui-ci. Spiderman et Venom.

Pour dire, après d'autres, cette histoire, Annocque assonne et allitère. Il livre une temporalité imprécise. Il montre des personnages disant ce qu'ils pensent, ou ce qu'ils disent, ou ce qu'ils croient dire, ou ce qu'ils croient penser. Des personnages à la mémoire incertaine, des personnages dont les actes sont ceux qu'ils font, ou ont fait, ou ont cru faire, ou ont voulu faire, ou ont dû faire. Rien n'est certain si ce n'est le déroulement presque inévitable – mais pas complètement – du conte.
Il en ressort le sentiment fort que les personnages sont des rôles plus que des acteurs, qu'ils sont agis plus qu'ils n'agissent, selon une logique implacable qui les contraint, sans en avoir l'air, à tenir leur rôle dans la pièce. Sont-ils des personnages, leurs manteaux, ou leurs porte-manteaux ? Poser la question c'est y répondre, à fortiori dans ce livre.

S'inscrivant dans une tradition qu'il actualise, Annocque offre un texte qui mérite le détour, bien plus intéressant que ces Once upon a time que propose la télévision. Quel dommage que, contrairement aux frères Grimm ou à Perrault et son fils, Annocque n'ait pas de double, la boucle serait bouclé ; à moins que, à l'insu de tous, Annocque l'original ait déjà été remplacé par Annocque l'imposteur qui s'attribuerait ses œuvres.

Elise et Lise, Philippe Annocque

mercredi 1 mars 2017

On a red station, drifting - Aliette de Bodard - Mouaip


"On a red station, drifting" est une novella SF d'Aliette de Bodard. Elle veut y « construire un empire galactique qui ne prenne pas Rome comme modèle, mais le Vietnam et la Chine, donc une culture confucéenne et bouddhiste ». Dont acte. C'est à la fois son accomplissement et, à mon avis, son problème.

Fuyant l'invasion de sa planète (la 23ème de l'Empire) par des seigneurs rebelles, la magistrate Linh arrive comme réfugiée sur la station Prosper. Elle y est recueillie par la famille fondatrice dont elle est un membre éloigné. Ses jours d'exil sur place se passeront mal, entre devoirs familiaux, culpabilité, inquiétude politique, et impératif de ne pas perdre la face.

Voulant apporter l'Asie dans l'espace, de Bodard fait un travail de copiste plutôt convaincant. C'est sur une Asie (et singulièrement une Chine) médiévale qu'elle extrapole pour créer son empire spatiopérégrin.

Loin du fonctionnalisme froid de la SF occidentale, de Bodard décrit une station où peinture, calligraphie, et poésie font partie du quotidien autant qu'ils sont moteurs du récit, sans oublier d'y mettre des vaisseaux finement ornementés.

Elle raconte un monde bouddhiste dans lequel le culte des ancêtres et le respect qui leur est dû va jusqu'à la création d'implants mémoriels grâce auxquels on peut transporter des constructs émulant ses ancêtres avec soi. Elle décrit une station dont l'IA centrale est « l'Honorée Ancêtre », une simulation plutôt convaincante de la fondatrice de la famille.

Elle installe ses personnages dans un empire qui rappelle furieusement l'empire chinois, avec ses magistrats - mi juges, mi préfets - qui sont « le père et la mère du peuple », ses seigneurs rebelles aux Marches de l'empire, sa cour impériale aveugle et autocentrée, ses crimes de lèse-majesté qui peuvent provoquer la destruction d'une famille entière. On y retrouve même ces fameux examens impériaux qui servaient de base au cursus honorum chinois et s’appuyaient largement sur la connaissance des classiques, confucéens notamment.

Décrivant un monde dans lequel la hiérarchie - stricte - est autant sociale que familiale, elle développe ces deux traits majeurs de la culture asiatique que sont le devoir filial et l’impossibilité de perdre la face. Ces deux traits nourriront l'opposition vive et finalement désastreuse entre Linh et celle qui l'a recueillie, Quyen, qui lui est inférieure en tous points mais administre la station.

Deux options :
On peut apprécier le projet et se réjouir de lire enfin une SF non occidentale, voire trouver agréable de pénétrer dans une psyché différente.

On peut aussi penser que l'exercice est très artificiel. Connaissant un peu les structures chinoises médiévales, j'ai trouvé cette transposition pure et simple dérangeante. J'ai cru lire par moments un de ces Juge Ti dont j'ai dévoré tous les volumes - jusqu'au fidèle sergent du tribunal ou ce personnage nommé Bao, comme un autre juge historique célèbre. Et je ne parle pas de la tentative de suicide dans la cuve de nuoc-mâm !

C'est la Chine ancienne, pour les structures, et l'Asie, pour la culture, qui est envoyée dans l'espace, sans la moindre transformation sociale ou culturelle. Difficile à croire. Difficile à aborder autrement que comme un amusant exercice de style.

On a red station, drifting, Aliette de Bodard

Nous - Evgueni Zamiatine - Fondateur


Sait-on qu'Actes Sud (qui focalise  avec bonheur sur la SFFF russe) sort aujourd'hui la dystopie fondatrice "Nous" (autres) d'Evgueni Zamiatine, dans une nouvelle traduction d'Hélène Henry. C'est, je crois, une lecture plus qu'utile en ces temps de défiance absolue.

Evgueni Zamiatine, Nous