Seule sur Terre - Charles Yu - Retour de Bifrost 119

Seule sur Terre est un petit recueil de Charles ' Chinatown, Intérieur' Yu qui contient trois textes de longueur à peu près similaire. On y trouve d'abord Seule sur Terre , l'histoire de Jane, seule sur Terre en l'an 3020. Jane est une fille comme il y en a tant. Elle est étudiante, elle s'entend mal avec sa mère, elle doit rejoindre après les vacances la fac de Jupiter, et, pour le moment, elle a « un job d'été ». C'est la nature du job qui rend Jane extraordinaire : elle tient la boutique de souvenirs de la Terre, un monde qui est devenu un parc d'attraction touristique puis un musée puis une simple boutique après le départ de toute l'espèce humaine vers le système solaire puis les étoiles. La jeune fille, qui cherche à attirer le client, y raconte en accéléré l'histoire de la Terre et de l'humanité, puis les différentes tentatives de rendre bankable la planète défigurée par les conséquences de l'anthropocène. Au fil des pages et ...

Elise et Lise - Philippe Annocque - Avers et revers


"Elise et Lise" est un court roman français contemporain – c'est presque un pléonasme – qui raconte une histoire qui croit qu'elle est une alors qu'elle est autre.

Elise et Lise (ces noms sont-ils fiables ? il est permis d'en douter) sont deux étudiantes parisiennes, qu'on dira sorbonnardes. Qu'importe ! Ce sont deux jeunes filles, vierges non, en couple non plus. L'une devient, par volonté, l'amie de l'autre, qui devient son amie. L'une et l'autre, rapidement, partagent un logement, de l'air, des loisirs, et presque une seule famille, celle d'Elise.

C'est un conte de fées que dit Annocque. Un de ces contes structurels éternels, décrits par Vladimir Propp dans son Morphologie du Conte. Ce conte, d'autres l'ont déjà dit avant lui ; il n'est ici que le dernier locuteur en date d'une histoire qui lui préexiste et qui réside dans la psyché humaine, en attente de manifestation.

Personnages de conte de fées, Elise et Lise enfilent des masques déjà portés par d'autres avant elles. L'héroïne et la fausse héroïne, la gentille et la méchante, l'heureuse et la jalouse, la solaire et la lunaire, Elise et Lise. Autour, il y a la famille, le prince, le monde matériel, un environnement qui n'existe que comme tel tant le projecteur est braqué sur le couple central. Car c'est au sein de ce couple que se joue l'important, l'inversion, le glissement, la substitution progressive, le remplacement de l'original par son doppelgänger. Mais, quand le rideau commence à tomber, la fausse héroïne redevient une simple potentialité, la fin le montre. Le double n'est qu'en attente de son simple, et n'existe qu'en contrepoint néfaste de celui-ci. Spiderman et Venom.

Pour dire, après d'autres, cette histoire, Annocque assonne et allitère. Il livre une temporalité imprécise. Il montre des personnages disant ce qu'ils pensent, ou ce qu'ils disent, ou ce qu'ils croient dire, ou ce qu'ils croient penser. Des personnages à la mémoire incertaine, des personnages dont les actes sont ceux qu'ils font, ou ont fait, ou ont cru faire, ou ont voulu faire, ou ont dû faire. Rien n'est certain si ce n'est le déroulement presque inévitable – mais pas complètement – du conte.
Il en ressort le sentiment fort que les personnages sont des rôles plus que des acteurs, qu'ils sont agis plus qu'ils n'agissent, selon une logique implacable qui les contraint, sans en avoir l'air, à tenir leur rôle dans la pièce. Sont-ils des personnages, leurs manteaux, ou leurs porte-manteaux ? Poser la question c'est y répondre, à fortiori dans ce livre.

S'inscrivant dans une tradition qu'il actualise, Annocque offre un texte qui mérite le détour, bien plus intéressant que ces Once upon a time que propose la télévision. Quel dommage que, contrairement aux frères Grimm ou à Perrault et son fils, Annocque n'ait pas de double, la boucle serait bouclé ; à moins que, à l'insu de tous, Annocque l'original ait déjà été remplacé par Annocque l'imposteur qui s'attribuerait ses œuvres.

Elise et Lise, Philippe Annocque

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