Roger Zelazny - Le temps d'un souffle, je m'attarde

Ressortie aujourd'hui dans la toujours pertinente collection Dyschroniques du "Destination fin du monde" de Robert Silverberg qui n'était plus disponible en français depuis longtemps. Rappelons que la maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.  Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu. On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de

Les Rufians - Santullo - Ginevra


Après Notre part de nuit et Le tango des ombres, voici que je chronique "Les Rufians". Décidément, je ne quitte plus l'Argentine !

"Les Rufians" donc. Un petit album de Rodolfo Santullo et Dante Ginevra, recueil de petites histoires qui semblent indépendantes avant qu'on réalise que les personnages y sont récurrents et qu'il y a une progression chronologique à la chose.


16 juin 1955. Un groupe de militaires factieux décide de renverser le président régulièrement élu Juan Peron – sobrement surnommé Le Général par les Argentins. Le premier acte du coup est un bombardement de la place de Mai – où se trouve la Casa Rosada, le palais présidentiel argentin – à l'occasion d'une cérémonie en hommage à José de San Martín, le héros des indépendances sud-américaines. L'objectif était de tuer Peron dans son palais puis de prendre le pouvoir en investissant un certain nombre de lieux sensibles ; un coup d'Etat parfaitement classique donc.

L'opération, mal préparée et accélérée par crainte de fuites, échoua car Peron, prévenu peu avant les faits de l'existence de mouvements militaires suspects, s'était réfugié à temps dans les locaux du ministère de la guerre. Le bombardement – en deux vagues – et les combats au sol qui suivirent firent néanmoins plus de 300 victimes avant que les mutins consentent à se rendre. Les organisateurs de cette tentative séditieuse, eux, seront pour la plupart réintégrés dans l'armée par le gouvernement issu du coup d'Etat – réussi celui-là – du 16 septembre 1955, seulement trois mois plus tard.

Cette histoire, Santullo et Ginevra la raconte par le petit bout de la lorgnette, du point de vue des sans-grades, des pauvres, des putes, lui donnant, dans une ambiance de milongas, une humanité nouvelle sans plonger dans le pathos des faits historiques eux-mêmes.


C'est donc au ras du sol que nous entraînent les deux gaillards, sur les pas d'une galerie de personnages hauts en couleurs.

  • Ils mettent en scène les familles mafieuses Caraciollo et Renko, lancées dans une lutte à mort.
  • Les gouapes Carucha ou Calzada, impliquées, par hasard et à corps défendant, aux marges du complot qui se trame jusqu'à y jouer un rôle capital.
  • La prostituée amoureuse Paloma, belle et sensible, en voie de rédemption peut-être, le mac Beltran qui la frappe quand elle ne gagne pas assez et ne peut se résoudre à laisser partir sa meilleure « colombe », le pianiste uruguayen Osiris, amoureux et prêt à mourir pour elle.
  • Le caporal Atilio Guzamn, fidèle d'entre les fidèles, qui tente désespérément de prévenir Peron de ce qu'il a compris et se heurte sans cesse aux lenteurs bureaucratiques.
  • Les officiers félons qui sont plus qu'un quarteron.
  • Le salopard veule et corrompu Davinsky qui une fois, mais vraiment une seule, trouvera en lui la volonté de se comporter dignement.


C'est donc ces toutes petites vies mêlées qui s'entrechoquent loin de la politique mais se retrouvent aussi inévitablement affectées par les remous de celle-ci que nous donnent à voir les auteurs dans une succession de petites histoires nerveuses narrées d'un trait rageur sur des fonds ombreux désespérément noirs. Des trognes inoubliables posées sur le noir de la nuit et le noir des secrets, c'est à telle messe que nous convient Santullo et Ginevra. A lire, pour l’émotion autant que pour l'Histoire.


Les Rufians, Santullo, Ginevra

Commentaires

Anonyme a dit…
C’est noté .Merci.Cette période de l’Argentine de Perón et sa galerie de personnages m’interesse.
Gromovar a dit…
You're welcome.