Conan L'heure du dragon - Blondel - Sécher

" L'heure du dragon " est le seul roman de Conan écrit par Howard. Il a été adapté dans les années 70 par la fine équipe Roy Thomas - Gil Kane. Il l'est une nouvelle fois ici par le duo Julien Blondel (scénariste de Elric, décidément! il aime les personnages myhthiques)  - Valentin Sécher (dessinateur de Méta Baron) . On peut rêver pires adaptateurs. Conan est roi d'Aquilonie. Plus pour longtemps quand le roman commence. Car trois nobles ambitieux ont tiré le très maléfique empereur Xaltotun de Python d'un sommeil de 3000 ans en usant pour ce faire du légendaire Cœur d'Ahriman. En échange ils lui demandent de les aider à usurper les trônes de Némédie et d'Aquilonie. Pour cela Conan doit mourir. Mais si, sur le champ de bataille, Xaltotun tient parole et offre aux félons une victoire écrasante sur l'armée aquilonienne, il a, en revanche, d'autre projets pour un Conan qu'il préfère emprisonner secrètement. De fait il a plus globalement d'

Notre part de nuit - Mariana Enriquez


Janvier 1981. Juan et son très jeune fils Gaspar quittent Buenos Aires en voiture. L'ambiance est à la fuite plus qu'au tourisme, à l'inquiétude plus qu'à la sérénité.

La femme de Juan et mère de Gaspar, Rosario, est morte il y a peu, écrasée par un bus. De la petite famille ne restent donc que Gaspar et Juan. De la petite famille, certes, mais pas de la famille élargie. Car Juan et Gaspar sont membres, pour le meilleur mais surtout pour le pire, de la famille Bradford-Reyes à laquelle appartenait Rosario. Ils sont aussi, d'une certaine façon, membres de l'Ordre, un culte noir multiséculaire dont les Bradford-Reyes sont l'un des piliers. Et Juan ne veut plus en être. Surtout il ne veut pas que son fils Gaspar en soit, quel que soit le prix à payer pour cela.


"Notre part de nuit", de Mariana Enriquez, est un roman-fleuve de près de 800 pages – prix Herralde 2019 – qui se lit comme un page turner en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. D'un écriture simple, fluide et, c'est paradoxal, lumineuse, Enriquez emporte le lecteur vers un mystère, né au XVIIIe siècle, qui ne cesse de se développer jusqu'aux années 90, à travers, entre autres, les affres de la dictature argentine.

Mais "Notre part de nuit" n'est pas – ou pas principalement – un roman politique. « Être riches nous rend semblables à tous les riches. Mais être fondateurs de l’Ordre nous distingue du monde entier. », dit Rosario un jour, à contrario des analyses hallucinées du site Diacritik qui, tout à ses lubies, voit surtout dans le texte du capitalisme et de l'extractivisme. Tchin-tchin. Bois frais, ça va aller !

Non, si "Notre part de nuit" peut se passer en Argentine, si les épisodes de dictature et les exactions associées en sont partie, c'est d'abord parce que le mal est une part de l'homme, partout et toujours. « Le malin et le faible ne peuvent sombrer aussi bas que ce qu'il y a aussi en nous de plus vil » écrivait Khalil Gibran. Dont acte. L'argentine Enriquez serait allemande que le roman se serait peut-être passé dans l'Allemagne nazie. Et il aurait été aussi fort, dans un autre espace-temps. Car il est d'abord une histoire fantastique et une très étrange histoire d'amour(s).


Précisément, qu'est donc "Notre part de nuit" ?

C'est l'histoire de Juan. Enfant mourant et presque abandonné qui devint à son corps défendant le Médium, maître des cérémonies et vecteur des rêves fous d'immortalité d'une coterie sans morale prête à toutes les abjections pour atteindre son but – prête même à certaines abjections pour le simple plaisir de les commettre sans être jamais inquiétée. Juan qui aime son fils, a peur pour lui, veut le protéger, ne sait pas comment l'aimer sans le violenter.

C'est l'histoire de Gaspar, l'enfant de Juan et Rosario, fils d'une mère morte et d'un père sans cesse mourant qui le cache à la famille, à l'Ordre et au monde pour qu'il ne devienne jamais le jouet d'ambitions perverses, comme lui même l'a été. Gaspar qui aime son père mais paie le prix élevé de vivre avec un tel homme.

C'est aussi l'histoire de Rosario, fille mal aimée – haïe ? – d'une mère à la folie criminelle, une mère prête comme Cronos à dévorer autant d'enfants que nécessaire pour arriver à ses fins. Rosario qui aime Juan et Gaspar, puis ne sait plus comment se situer quand il s'avère que Gaspar pourrait devenir le nouveau Juan.

C'est encore l'histoire d'Esteban, ami et amant de Juan, de Tali, amie et maîtresse, de Luis, frère de Juan et tuteur de Gaspar, de tant d'autres encore, parmi lesquels Laura à l’œil arraché ou Adela au bras coupé, tous parties, victimes et complices de ce qui se joue dans l'Ordre depuis plus de deux siècles.

C'est aussi l'histoire d'un pays en proie à l’inégalité extrême et à la violence politique, d'une épidémie qui va son chemin meurtrier (pas besoin de surnaturel ici) et d'une famille qui, presque littéralement, possède le pays.

C'est enfin l'histoire de l'Obscurité. Un dieu ? Un lieu ? Une force primordiale ? Qui tue, dévore, mutile, séduit, transforme, bouleverse. Une Obscurité que Juan contrôle sans doute mieux que tous ses prédécesseurs. Que Gaspar pourrait peut-être contrôler aussi. Dont Juan veut absolument tenir Gaspar pour toujours à l'écart, car il sait la pollution de l'âme qu'elle amène et le prix exorbitant qu'elle exige.


Sur le plan de la structure, "Notre part de nuit" est un récit non linéaire qui se déroule dans plusieurs espace-temps narrés consécutivement. Buenos Aires 81, puis 83, puis 85 à 86. Argentine et Londres de 60 à 76. Argentine 93. Argentine 87 à 97.

Ce récit en miettes, Enriquez le raconte comme si le lecteur savait déjà tout ce qu'il contient. Les faits étranges d'un moment trouvent leur explication des dizaines voire des centaines de pages plus loin quand un mot ou un acte rend lumineux ce qui était jusque là obscur voire ésotérique. Et jamais le manque ne se fait sentir. Jamais on n'a l'impression que ce qui est obscur l'est trop. Nul ne comprend vraiment l'Obscurité, ni l'Ordre, ni Juan ni personne.

Quelques éléments la racontent et l'expliquent, mais la part ignorée surpasse de loin celle qui est connue – Juan doute même de l'intelligibilité de la chose. Aussi le flou qui entoure certains actes ou certains moments, loin d'être frustrant, paraît simplement logique, et lorsque parmi ces faits quelques-uns trouvent un sens, le plaisir est grand d'avoir saisi un petit bout de ce qui s'est joué.


Dans le même ordre d'idées, Enriquez donne la parole à tous ses personnages, même si Rosario, bouleversante, est la seule écrite à la première personne. Il est alors particulièrement émouvant d'entendre, comme un écho à travers le temps, les désirs, les peurs, les souhaits, les sentiments de personnes dont on sait qu'elles sont déjà mortes ou dont on a compris que la mort est certaine.

Qu'on parle ici de l'Argentine noire de la famille et de l'Ordre ou du Swinging London merveilleusement dépeint des 60's, qu'on aborde les conséquences terribles de la dictature ou celles de la folie criminelle de l'Ordre, le lecteur a sous les yeux de vraies personnes très finement caractérisées dans un environnement qui ne l'est pas moins, des personnes avec lesquelles il fait un bout de chemin alors qu'il sait très bien comment comment se terminera la route de ces êtres qu'il accompagne un moment.

Dans Apocalypse Now, il y a une scène dans laquelle un jeune soldat est tué alors même qu'une cassette déroule en voix off la lettre enregistrée de sa mère qu'il vient de recevoir. C'est une scène particulièrement sinistre. Et c'est ce même sentiment qui étreint chaque fois qu'on réalise que la personne qui vit sous nos yeux de lecteurs est promise à la mort. Enriquez ajoute une mise en abyme à son procédé en racontant le calvaire télévisé d'Omayra Sanchez (les plus âgés se souviendront) qui était vivante sous les yeux du monde entier alors qu'elle était, de fait, déjà morte car rien ne pouvait plus la sauver. Combien ne mourront pas dans le roman ? Très peu.


"Notre part de nuit" est enfin le récit d'un anéantissement. Un anéantissement qui nécessitera trois étapes. Sur cela je ne dirai pas plus, il faudra lire pour savoir et voir à quel point le roman va quelque part et aboutit sur une conclusion nette et définitive, même si pendant des centaines de pages il semble voguer à la dérive de souvenirs en souvenirs et de moments en moments. Précisons pour qu'il n'y ait pas d’ambiguïté que cette dérive est si agréable et si réussie dans sa narration que lorsque qu'elle prend fin, comme Baudelaire avant nous, nous avons envie de crier un « Déjà ! » de dépit.


Récit palpitant, dur, violent, régulièrement éprouvant, "Notre part de nuit" est un roman fantastique qui a saisi ce que troubler veut dire. Un roman qui a compris que le fantastique – intrusion de l'anormal dans le normal – doit choquer sous peine de n'être que mascarade. Alors pas de trolls barmans ni de vampires au néon chez Enriquez, non. L’autrice raconte une horreur primordiale que Ligotti ou Evenson pourraient faire leur, une altérité absolue qui tangente le monde des hommes pour son malheur et le pervertit sans rime ni raison. Et elle le fait sans oublier de rappeler que si on meurt sous les assauts assassins de l'Obscurité ou de l'Ordre, on meurt aussi de maladie ou de violence humaine, on meurt tout simplement parce qu'on vit et que mourir est la seule chose que tous les vivants sans exception savent faire.

Voilà. Vie puis mort. Kurtz et « l'horreur ». Le fantastique c'est ça. Enriquez le maîtrise absolument.


Notre part de nuit, Mariana Enriquez

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