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The Bitterwood Bible - Angela Slatter


J'avais été plutôt impressionné par le talent et l'imagination d'Angela Slatter, tant dans son roman All the Murmuring Bones (2021) que dans son recueil de nouvelles Sourdough and Other Stories (2010).

Retour au monde partagé de ces deux ouvrages avec "The Bitterwood Bible" (World Fantasy Award 2014 pour le recueil, qui compte par ailleurs au moins deux textes primés individuellement), et retour à l'enchantement véritable qu'amène un monde tissé de magie et de surnaturel, aussi étrange et inquiétant que diablement cohérent. Que dire de plus que ce que j'ai déjà dit du monde magique créé par Slatter ? Brève tentative.


Ici, dans "The Bitterwood Bible", Slatter reprend la technique, éprouvée dans Sourdough and Other Stories, qui consiste à faire passer des personnages ou des membres de leur famille d'une histoire à l'autre afin de tisser une trame globale dont chaque histoire est un fil. Ici, elle améliore la technique en entremêlant deux fils rouges qui traversent de part en part le recueil jusqu'à une voire deux confrontations finales :

L'un concerne Les Petites Sœurs de Saint Florian, un couvent de sœurs aussi puissantes que redoutées qui aident les femmes en difficulté et parcourent le monde à la recherche de tout le savoir qu'il renferme, qu'elles stockent ensuite pour l'éternité – dans une ambiance Cantique pour Leibowitz en bien plus actif et agressif.

L'autre – narré en creux, plus par des indices que par la mise en plein lumière – est l'histoire d'un homme mystérieux et cruel, aussi vieux que redoutable, qui passe de lieu en lieu et ne recule devant aucun bassesse pour acquérir tout le savoir magique du monde.

Le recueil est donc, du fait de ces deux fils rouges, une longue histoire éclatée dans le temps et l'espace plus qu'une collection de récits indépendants.


Treize histoires + préface et postface énamourées (et intéressantes).

On y croise des femmes en fuite, des filles rebelles, des jeunes filles séduites puis trahies, qui vivent dans un monde impitoyable où les dangers sont immenses et les secours bien peu nombreux. Toutes ne survivent pas aux épreuves qu'elles traversent, mais toutes celles qui le font rendent coup pour coup, se vengent, ou vengent leurs sœurs ou leurs mères martyrisées. Pas de bienveillance ni de pardon ici, on paie le mal qu'on fait, on le paie de sa famille, de son statut, de son amour, ou de sa vie. Œil pour œil, voire plus si possible.

Toutes ces femmes sont fortes, chacune à sa manière, toutes ont de la volonté, des désirs, des vies, une individualité, donc pas de sororité obligatoire ici. Les femmes de Slatter sont de vraies personnes ; dépassant leur sexe elles peuvent choisir de s'entraider mais aussi de se trahir ou de s'assassiner. Seules les Petites Sœurs de Saint Floriant constituent une organisation non mixte solidaire, qui par-delà sa mission de conservation du savoir, aide, forme, entraîne, retape, des femmes en difficulté temporaire ou définitive.


Au fil d'histoires toutes excellentes et toutes liées par les personnages et les deux fils de trame, tu croiseras, lecteur :


La fille du fabricant de cercueil, dont une des missions est de s'assurer que l'âme des morts ne pourra pas s'échapper, et qui porte en elle de bien lourds secrets.

La fille du roi d'en dessous violentée par les hommes en raison de sa beauté et exilée par son père en raison de sa désobéissance.

Une copiste talentueuse chargée par un inquiétant client de copier le plus puissant des livres de magie.

Une jolie fille violée, puis accusée de sorcellerie et brûlée vive. Une injustice qui se paiera d'une vengeance terrible.

Une amoureuse trahie qui se venge d'abominable façon.

Un exorcisme destiné à empêcher qu'un harcèlement sexuel se poursuive après la mort du harceleur.

Une terrifiante histoire de vampire et de fille de substitution (no spoil, on le comprend au bout de trois pages) qui renouvelle joliment le genre.

Une histoire d'aventure à la Ray Harryhausen où s'opposent une capitaine pirate et une créature monstrueuse, la moins bonne  peut-être mais qui s'insère néanmoins parfaitement dans l'ensemble que constituent les treize récits en apportant des réponses à quelques questions en suspens.

Une Sœur  infiltrée sous couverture dans une école d'empoisonneuses. Du dressage des filles comme extensions de la volonté familiale, et de la cruauté de rombières qui exploitent un élémentaire à leur profit. Un court et fort Harry Potter pour adultes.

La femme (exploitée aussi, puis libérée ensuite) qui fondera le corps des Blessed Wanderers, les scribes et voleuses itinérantes des Petites Sœurs de Saint Floriant qui parcourent le monde à la recherche des ouvrages les plus rares et les plus dangereux. Trois siècles plus tard, c'est l'une des Wanderers qui s'illustre dans l'histoire précédente, au milieu des empoisonneuses.

Les derniers mots de l'assistante de la dernière Mère supérieure des Petites Sœurs de Saint Floriant, alors que l'ordre tombe sous les coups de son ennemi et que – horreur – il faut éparpiller les livres et même en détruire certains.

Une mère maquerelle et ses filles prostituées, toutes trahies par une promesse de bon mariage et d’ascension sociale. Une histoire d'horreur et de mort, de vengeance et de destin pire que la mort, qui se poursuit dans la dernière histoire alors que quatre ans de chasse ont passé et que les protagonistes malfaisants des divers récits vont peut-être enfin recevoir un châtiment mérité et trop longtemps retardé.


Tout est cohérent, tout est ciselé, tout se situe dans un entre-deux magique entre conte pour le ton et fantasy pour l'omniprésence d'une altérité radicale. Le monde de Bitterwood Bible est cruel et dur, il n'y a jamais vraiment de happy end, mais il y a rétribution.

Durkheim écrivit que la sanction sert à soigner la blessure de la conscience collective. Ici, le mal qui est fait ne peut être défait, mais la sanction qui tôt ou tard s'abat sur les coupables soulage les vivants, permet enfin le repos des morts, et applique un baume bienvenu sur le cœur du lecteur. De la très belle ouvrage.


The Bitterwood Bible, Angela Slatter

Commentaires

Anonyme a dit…
Tiberix : J'avais beaucoup aimé le premier tiers de Murmuring Bones et j'avais une attente à la hauteur de cette introduction. Mais quelle déception par la suite avec un voyage initiatique qui s'arrête à peine commencé (histoire de justifier un futur deus ex machina) et la bascule dans une sorte d'Agatha Christie vaguement médiéviste (où les péons savent reconnaître le bon maître du mauvais). Erf. Je vais néanmoins tenter les nouvelles en espérant que le format court redonnera de l'intérêt narratif à un style qui par ailleurs, oui, est fort agréable.
Gromovar a dit…
Commence par ce recueil-ci alors, les deux sont bons imho mais je trouve celui-ci meilleur.
Connexe : Je suis presque au milieu du Langan et c'est très classique et bien sympa, comme un vieux King plutôt réussi.