Un léger bruit dans le moteur, de Gaet’s et Jonathan Munoz, est un album one-shot, adaptation du roman éponyme de Jean-Luc Luciani. Il a obtenu le Prix SNCF du Polar en 2013. Il ressort aujourd’hui chez Petit à petit.
Un léger bruit dans le moteur se passe intégralement dans un minuscule village complètement coupé de l’extérieur. Personne ne s’y arrête jamais, personne n’y vit qui n’y était pas déjà depuis longtemps. Les seuls contacts du lieu avec le reste du monde sont assurés par le facteur qui apporte à intervalles réguliers les pensions qui permettent à la plupart des quelques habitants de survivre, et par l’épicière qui achète à l’extérieur les produits qu’elle « revend ensuite trois fois plus cher », dixit.
Dans ce village sans nom, guère plus qu’un hameau, il y a un enfant, sans nom lui aussi. Il a une dizaine d’années. C’est lui qui raconte, ou plutôt qui se raconte. L’enfant sans nom est orphelin de mère, morte en couches, il a un père qui vit des aides sociale, une belle-mère et un demi-frère.
Alentour il y a quelques autres familles, deux ou trois copains (parmi lesquels la jeune Laurie, abusée encore et toujours), un pasteur qui réunit tous les dimanches ses ouailles, une institutrice sans titre, une famille noire qui vit à l’écart car on ne veut pas d’elle dans le hameau. Il y a encore la catin, qui vit aussi à l’écart et que les femmes détestent car leurs maris vont la voir.
Il semble qu’on soit dans le Midwest, on se croirait un peu après la Grande Dépression ou dans les années 50. C’est la misère économique, doublée d’une crasse intellectuelle illustrée par la manière de s’exprimer du jeune narrateur.
Dès l’ouverture de l’album, l’enfant, qui nous parle et ne cessera jamais de le faire durant les 113 pages du récit, tue son frère en simulant un accident de balançoire. Suit alors, pour le jeune psychopathe, une dérive mortifère, une perte de contrôle complète qui va l’entrainer à tuer tout le monde, ou presque. Ce n’est pas une erreur, c’est volontaire et assumé. Ces assassinats, il y pense, en rêve, les organise, les planifie. Il le dit lui-même : « Je suis un enfant qui tue les gens ». Jusqu’où pourra-t-il aller ?
Un léger bruit dans le moteur est un album captivant. Sur le rythme régulier d’un métronome, l’enfant tue, tue, et tue encore. Tous ces gens qu’il hait. Sans explication énoncée. La régularité de la chose et la froideur du coupable créent une litanie, lancinante, qui saisit le lecteur et le captive.
Le mode d’expression du narrateur, imparfait au-delà même de son caractère enfantin, font pénétrer dans un monde dément, parallèle, où chacun est haï, chacun est laid, chacun mérite de mourir, pour ce qu’il fait, ou juste pour ce qu’il est s’il ne fait rien de particulier.
L’ingéniosité que déploie le tueur, les changements de plan qu’il improvise pour améliorer la réalisation de son objectif à long terme, créent, autant que son jeune âge et son absence de motivations explicitées, une sidération qui stresse autant qu’elle impressionne (pour le dire vite, on est bien plus captivé par ce qui se déroule ici qu’on ne l’avait été dans le récent Hyde Street).
C’est nerveux, c’est vif, c’est paradoxalement surprenant car on ne parvient pas à croire au caractère inéluctable de la chose.
Et c’est très joliment dessiné. La crasse, la noirceur, le caractère déformé de cette humanité qui vivote sont parfaitement rendus par les dessins réalisto-naïfs de Munoz. Le tout constitue une belle réussite.
Sera-t-il possible de nuancer un peu la noirceur extrême de l’histoire ? Sortira-t-il du positif du killing spree qui saisit notre guide dans ce village oublié de Dieu et des hommes ? Pourras-tu, lecteur, comprendre un peu l’enfant ? Il faudra lire pour le savoir.
Un léger bruit dans le moteur, Gaet’s et Munoz

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