mardi 22 avril 2014

Life on Mars


Il y a des romans qu’on aime en dépit de la faiblesse de leurs qualités littéraires ; "The Martian", d’Andy Weir, est de ceux-là.

Blessé et assommé pendant une violente tempête de sable, Mark Watney, ingénieur et botaniste, est abandonné sur Mars par le reste de son équipage, laissé pour mort à l’issue d’une frénétique évacuation d’urgence. Quelques instants après le décollage du module martien - trop tard donc - Mark se réveille. Le réveil est rude.
Plus de radio, provisions et énergie insuffisants pour tenir jusqu’à un très éventuel sauvetage, le dénouement logique de cette regrettable aventure ne peut être qu’une mort solitaire, mort qu’un hasard malheureux et cruel aurait simplement retardée dans le temps. Mais Mark est ingénieux, doté d’une volonté de vivre hors du commun, et, une fois la situation comprise, la communauté spatiale terrienne va déployer des moyens colossaux pour le récupérer. Qu’adviendra-t-il ? (honnêtement, on se dit que ça devrait bien finir), et surtout Comment ? (c’est là la vraie question, et le vrai point du roman).
"The Martian" est le journal de Mark Watney. C’est aussi Robinson Crusoé dans un environnement bien moins aimable que celui où Defoe avait placé son héros.

Commençons par les faiblesses afin que ne restent ici que les lecteurs qui se sentent l’estomac d’y résister.
"The Martian" n’est le lieu d’aucun développement de personnage. Les protagonistes ont des noms, des fonctions, et c’est tout. Pour chacun des astronautes, on a vaguement connaissance d’une famille, dans le lointain ; les ingénieurs spatiaux n’ont même pas cette chance.
Mark, le Robinson martien, n’exprime que deux traits de personnalité au long des 400 et quelques jours de son aventure : un humour pince-sans-rire qui est sans doute ce qui lui permet de tenir, et une détermination, que rien n’érode jamais, à aplanir, un après l’autre, les obstacles qui se dressent sur la long chemin de sa survie (ses coups de blues, toujours consécutifs à une difficulté, ne durent jamais que le temps de les entrer dans son journal). C’était sans doute la clef du succès de l’aventure mais un peu de faiblesse ou de doute aurait humanisé le personnage ; Weir ne l’a pas souhaité. Le roman est focalisé sur les problèmes concrets que posent survie et sauvetage, et sur la résolution de ceux-ci.

Même cause, même conséquence, ni spéculation ni description dans le texte. La caméra est mise au point sur ce que font les personnages, pas sur ce qui les entoure, ni sur ce qu’ils pensent ou leurs relations hors-champ. Chaque acteur du roman n’existe qu’en tant qu’il accomplit une action.
Et de l’action il y en a. Dans un souci de maintien de la tension, Weir accumule sur la pauvre tête de son héros tous les ennuis possibles. Il est clair que le caractère inédit de la situation appelle des difficultés, et qu’aucun des problèmes techniques qui assaillent Watney ne paraît invraisemblable (c’est même le contraire), néanmoins on ne peut s’empêcher de penser qu’il fallait que Watney, par la récurrence de ses tribulations, démontre au lecteur à quel point survivre dans un tel contexte était héroïque.

On l’a donc compris, "The Martian" n’approche pas Weir du Nobel de Littérature. Et pourtant, j’ai vraiment apprécié ce roman, en technogeek que je suis.

Enfant, j’avais relu plusieurs fois Robinson de l’Espace de Gianni Padoan. Histoire d’un astronaute perdu sur la Lune et de sa lutte désespérée pour survivre et rentrer sur Terre, avec l’aide d’une mission soviétique (et oui !) ; j’avais adoré. "The Martian", c’est le même sur Mars, avec une technologie plus avancée, réaliste néanmoins et à portée de notre main. Pour survivre, Watney dispose d’un module base, de Rovers martiens, de cartes imprécises (car il n’était pas censé se déplacer), des ressources restantes de la mission martienne, et d’un système de survie perfectionné (récupérateur d’humidité, purificateur d’air, générateur de carburant ou d’oxygène) alimenté par énergie solaire. Pour espérer quitter Mars, il doit compter sur une délicate récupération qui nécessitera aussi des trésors d’ingéniosité.

Le récit décrit par le menu les innombrables tâches que Watney accomplira pour modifier son environnement technique afin de le mettre au service de la survie étendue d’un seul homme. L’histoire du roman, c’est celle d’une succession ininterrompue de problèmes concrets à résoudre sans aide extérieure (du moins au début) afin de continuer à vivre. Se nourrir, boire, se déplacer, communiquer, gérer l’adversité, respirer parfois, tous ces actes qui nous sont naturels ne le sont pas sur Mars et impliquent un travail pour les rendre possibles, sous l’épée de Damoclès d’un échec qui signifie la mort à plus ou moins long terme. Chacun de ces actes obligera Watney à calculer ce que l’entropie lui vole, puis à concevoir et créer un système technique (souvent caractérisé par une succession d’opérations dont chacune est le prérequis de la suivante) lui permettant de repousser le moment où celle-ci deviendra trop grande pour lui permettre de vivre.

En dépit d’une narration qui peut faire penser à la description d’une jeu de gestion économique (« je veux ça, donc il me faut d’abord ça, et pour cela je dois me procurer ça, etc. »), le niveau de difficulté à vaincre (filons la métaphore), le caractère crédible des solutions, et le soulagement ressenti à voir toujours la mort s’éloigner un peu, rendent la lecture captivante. On est avec Watney, on est atterré par l’énormité du problème concret auquel il doit faire face, on se félicite de la solution trouvée et de sa mise en œuvre, puis on se prépare, avec délectation anticipée, à la survenue de la difficulté suivante.
Il faut, je le redis, une âme de technogeek, mais si c’est le cas, quel plaisir !

"The Martian" est donc un vrai page turner pour peu qu'il ait trouvé son lecteur. Il lui offrira un plaisir intellectuel intense, et la joie, devenue très rare, de côtoyer un (des) héros qui mettent tout en œuvre (même au péril de leur vie) pour accomplir un acte qui les dépasse. On notera avec amusement que la Chine aide la NASA, là où c’était l’URSS dans Robinson de l’Espace. Le relais est passé.

The Martian, Andy Weir

14 commentaires:

Tigger Lilly a dit…

Tu penses que ça a une chance d'être traduit ?

Escrocgriffe a dit…

"On notera avec amusement que la Chine aide la NASA, là où c’était l’URSS dans Robinson de l’Espace. Le relais est passé »

Effectivement, c’est amusant. Tout comme Tigger Lilly, j’espère que cet ouvrage sera traduit !

Gromovar a dit…

Pas d'info sur une éventuelle traduction. Désolé.

Hélène Louise a dit…

(mais si, mais si...)
Excellente synthèse, d'après ce que j'ai pu en lire ailleurs.
Je ne pense pas que ça me plairait, malgré la séduction du côté pratique bien développé : il me faut des personnages crédibles, ceux trop stéréotypés me font décrocher.
Je ne dois pas être assez geek. Ou alors pas assez technophile, qui sait ! ;)

Gromovar a dit…

Mieux vaut ne pas se forcer quand on ne le sent pas dès l'abord. La surprise est rarement bonne.

Master-Blerow a dit…

Critique canon (je suis venu là en lisant la critique que tu as faite de la VF). J'achète right now -- même si je sais que tu t'en fiches parce que tu ne touches pas de pourcentage, je le dis quand même, na...

Gromovar a dit…

Et bien, bonne lecture :)

Escrocgriffe a dit…

Je viens enfin de lire "Seul sur Mars" et je comprends mieux ton enthousiasme ! Quel page turner ! Je suis complètement d'accord sur l'idée que l'astronaute aurait pu être davantage humanisé, cette dimension m'a un peu manqué, mais d'un autre côté je crois qu'Andy Weir voulait un héros hors normes pour cette intrigue haletante façon Apollo 13. En tout cas, c'est l'un des meilleurs livres de SF que j'ai lus !

Gromovar a dit…

Et on peut espérer que ça sera un très bon film de Ridley Scott bientôt.

A.C. de Haenne a dit…

"Et on peut espérer que ça sera un très bon film de Ridley Scott bientôt."

J'habite à côté de Lourdes, je vais y mettre un cierge tout de suite, ou quoi ?

Oui, j'ai eu la même réaction : pas super bien écrit (l'effet journal de bord, peut-être), mais quel suspense ! Et aussi quel humour !

A.C.

Gromovar a dit…

Vas-y. Ca peut pas faire de mal ;)

A.C. de Haenne a dit…

De toute manière, ça ne sera pas pire que les films cités plus haut (même si je n'ai pas vu Exodus).

A.C.

arutha a dit…

Étant encore novice dans la lecture en anglais, la pauvreté stylistique ne m'a pas sauté aux yeux. Mais il est vrai que j'ai trouvé ça très facile à lire. Ceci explique peut-être cela. En tout cas, tu m'as révélé ma propre identité : je suis donc un technogeek. Hé hé.

Gromovar a dit…

Voila, tu es renseigné ;)