Pour un non-antiquiste, L’Odyssée commence vraiment au chant IX du poème d’Homère. C’est le récit du voyage de retour d’Ulysse vers son foyer d’Ithaque auprès duquel l’attendent, depuis dix ans et son départ pour la Guerre de Troie, son trône, sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Un voyage long et tourmenté, plein de merveilles et d’effroi, de périls et de monstres.
C’est cette partie aussi que Laurent ‘old Conan’ Mantese a choisi de redire dans son roman Ithaque, dont le Livre Premier vient de sortir.
L’histoire, tous la connaissent, ou au moins en ont une idée. Ulysse, le Rusé, est parti pour les rivages de Troie à la tête d’une flotte de douze vaisseaux. Joignant les troupes grecques assemblées autour d’Agamemnon, il est allé reprendre Hélène, la plus belle femme du monde, enlevée par Pâris fils de Priam, et venger l’honneur de son mari Ménélas, et par extension celui de tous les Grecs.
Guerre gagnée après dix ans et pléthore de hauts faits, d’aristies et de massacres, Hélène reprise – sauvée ou récupérée selon comment on l’analyse –, Troie détruite, les héros rentrent en Grèce, Ulysse à la tête de sa flottille qui compte plus de 700 marins dont plus d’une douzaine de compagnons proches, capitaines et héros.
Le voyage de retour, tant espéré et prévu pour être court, durera dix ans durant lequel Ulysse, de plus en plus seul, sera confronté à des horreurs qui seront autant d’épreuves sur le chemin de retour à soi et à une normalité que la guerre avait suspendue.
Disons-le tout net, ce Livre Premier d’Ithaque est un véritable chef d’œuvre.
Comme L’Odyssée originale, Ithaque s’ouvre sur une invocation qui appelle le protagoniste du récit à la lumière du jour. Suivent cinq chants qui narrent le massacre des Ismaréens puis quatre mouillages funestes : au pays des Lotophages, sur l’île de Polyphème, près du palais d’Eole et au pays des Géants. Le reste sera pour le Livre Second.
Ithaque est le récit d’une douloureuse transition. Il raconte le difficile retour de la guerre par les héros qui y ont survécu. Les épreuves que subissent Ulysse et ses compagnons semblent des représentations des affres d’un retour à la maison vu comme retour à la normalité alors que c’est en eux que les vétérans portent les horreurs de la guerre (les victimes de PTSD, John Rambo en tête, en savent quelque chose) et qu’ils les ramènent donc nécessairement avec eux.
On y voit les héros, unis et glorieux face à l’adversité troyenne, se désunir progressivement alors que les feux de la guerre sont éteints. On y voit, lors du massacre des Ismaréens, les atrocités qu’ils portent en eux et qui les meuvent, transformés qu’ils ont été ces hommes, dont une partie étaient de simples artisans avant le conflit, par les faits, les pertes et la suspension des limites morales qu’autorise la guerre.
On y voit la culpabilité s’inviter après quand ils réalisent que, lors de cet épisode, le combat héroïque dont ils sont fiers a dégénéré en simple meurtre de masse.
On y voit la désunion s’installer quand tous suspectent les dieux d’avoir maudit Ulysse pour ce massacre des Ismaréens auquel ils ont pourtant tous participé avec enthousiasme.
On y voit la lâcheté – et parfois le vice – redresser la tête quand ils étaient inimaginables en temps de conflit et de solidarité face au feu.
On y voit un monde qui n’a que faire des héros, qui n’a que faire des Grecs, qui n’a que faire de la guerre et de son souvenir. Un monde qui anéantit les vaillants hoplites et les marins hardis avec autant de désinvolture qu’on écrase une fourmi – les bœufs menés en hécatombe étaient au moins, eux, ornés, là où les compagnons d’Ulysse sont mangés ou castrés sans la moindre cérémonie.
Triste retour sur Terre pour les héros de Troie !
C’est donc à un renversement de toutes les valeurs qu’on assiste ici. Les héros étaient aimés des dieux, ils deviennent des bêtes traquées et effrayées. Qu’on en juge : dans ce monde comme dans tant d’autres, la flotte est une flotte d’hommes. Les viols de guerre sont admis. Ulysse pense sans cesse à sa femme mais il ne se souvient que de son corps. Et, dans ce monde (comme dans la Rome des Sabines ou le Nigéria de Boko Haram), ce sont les hommes qui enlèvent et les femmes qui sont enlevées, les hommes qui sont attendus et les femmes qui attendent (des années durant), les hommes qui violent et les femmes qui sont violées, les hommes qui massacrent et les femmes (mais pas que) qui sont massacrées. Ca c'est la norme, et pourtant, dans Ithaque, on voit l’hubris des hommes être mis à bas par des forces qui n’ont que faire de l’ordre grec du monde, des édits des dieux et de l’orgueil des hommes. Terrible désillusion.
Même les dieux ne sont plus là. Les hommes sont face à eux-mêmes et à leur propres monstres, avec leurs blessures que nul n’a soignées. Rambo encore.
Tout ceci, Mantese le raconte dans un style flamboyant qui a peu d’équivalent aujourd’hui. Ecrivant dans le ton épique d’Homère sans tomber dans le pastiche, il livre un récit époustouflant, au lyrisme flamboyant, au souffle épique qui ne retombe jamais. Il agrippe son lecteur comme dans les rets d’un pêcheur et ne le lâche plus, chaque mouvement pour se dégager du récit n’aboutissant qu’à devenir encore plus enserré par celui-ci. Il se permet même le luxe de varier les points de vue, parlant pour Ulysse et certains de ses hommes, valeureux, traitres ou psychotiques, pour des femmes lotophages qui ont résolu un jour de se protéger de manière radicale de la violence des hommes, pour un cyclope si fort qu’il blesse mais dont l’esprit est celui d’un enfant (rappelant un peu par là même le Salvatore du Nom de la rose), pour des dieux ravageurs dont la folie les place entre Médée et Thyeste, pour des brutes enfin qui détruisent sans éthique comme de simples forces de la nature.
Le texte est énorme. Il est stupéfiant, beau et percutant (si tu n’es pas percuté par le premier chant, lecteur, je te rembourse). J’ai lu 400 pages en deux jours, littéralement envoûté par ce récit.
Mantese, avec un talent rare, porte le chant d’Homère aux rivages de notre âge.
Viens, lecteur, embarque avec Ulysse et Gromovar sur les eaux d’une mer terrifiante !
Ithaque, Livre Premier, Laurent Mantese

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