Something is Killing the Children t1, Tynion IV, Dell’Edera, Muerto

Juste quelques mots (et cette fois vraiment pas plus) sur le TPB 1 du Something is Killing the Children de l’énorme James Tynion IV, illustré par Dell’Edera et Muerto. Commençons par donner le résumé éditeur : Lorsque les enfants de la petite ville d'Archer's Peak se mettent à disparaître les uns après les autres - certains sans laisser la moindre trace, d'autres dans des circonstances extrêmement violentes - la peur, la colère et la suspicion envahissent l'entourage des victimes et laissent la police locale dans le plus grand désarroi. Aussi, quand le jeune James, seul témoin oculaire du massacre de ses trois camarades, sort de son mutisme pour parler de créatures terrifiantes vivant dans la pénombre, le coupable semble tout trouvé. Son seul espoir viendra d'une étrange inconnue, Erica Slaughter, tueuse de monstres capable de voir l'impensable, ce que l'inconscient des adultes a depuis longtemps préférer occulter. Something is Killing the Children est l’

La Sonde et la Taille - Laurent Mantese bluffant


« Entre l'époque où les océans ont englouti l'Atlantide et l'avènement des fils d'Arius, il y eut une période de l'histoire fort peu connue dans laquelle vécut Conan, destiné à poser la couronne d'Aquilonia, ornée de pierres précieuses, sur un front troublé. C'est moi, son chroniqueur, qui seul peut raconter son épopée. Laissez-moi vous narrer ces jours de grandes aventures. »

Hélas, pour Conan, qui fut aussi Amra le Lion, il n’y a plus de grandes aventures. Le poids de la couronne et les outrages du temps ont eu raison de la force primordiale du barbare. De sa force mais pas de sa volonté.


Cimmérie, il y a longtemps. Dans l’antique forteresse de Kadré se termine la Septaine durant laquelle le roi Conan reçoit les puissants de son empire et transige avec eux. Venu de Tarantia avec sa cour, le barbare devenu roi par ses propres mains réinvestit, quelques jours durant, une Cimmérie natale que les guerres ont vidé de toute population et une citadelle que nul n’utilise plus depuis longtemps. Mais le roi est vieux – plus de huit fois le compte de tous ses doigts – et il est malade. La justice qu’il a fait régner un temps dans son royaume conquis par le fer et la ruse n’est plus qu’un souvenir ; il en est de même pour la prospérité du peuple. Le corps du roi est double, la maladie de l’un entraîne celle de l’autre. Terre et roi sont un, en grande Aquilonie comme sur les terres d’Arthur ou dans les pages de Kantorowicz.


« Ecraser ses ennemis, les voir mourir devant soi, et entendre les lamentations de leurs femmes », tout ceci est derrière lui. Il s’efforce juste maintenant de préserver l’empire paisible et prospère qu’il a créé de toutes pièces, et son corps, qui fut son atout maître, ne l’y aide plus guère.

Affligé d’un calcul dans l’urètre et d’un kyste infecté au testicule, Conan souffre le martyre. Alors qu’une intervention chirurgicale délicate et dangereuse s’impose, le roi, affaibli – et pas seulement à cause de ses muscles fondus et de son corps fatigué –, doit tenir tête à des prêtres fanatiques qui visent à l’hégémonie, et à des nobles qui, sentant l’homme vulnérable, rêvent de lui arracher la couronne dont il s’était ceint lui-même.

Près de lui Tokaiev, son plus proche ami et conseiller, Colin, son fils adoptif handicapé mental et physique à l’âme d’enfant, Cassius, le capitaine de la garde royale, sept tabellions, tous hauts fonctionnaires conseillers et notables, et le vieux Badr, son chien. Les autres ce sont des soldats et des serviteurs, amenés pour l’occasion de Tarantia et destinés à y retourner avec leur roi dès la Septaine finie.

Mais l’entrevue avec les prêtres se passe mal, la maladie du roi Conan s’aggrave au point qu’il faut opérer d’urgence, et le duc Jafar et ses hommes, qui avaient quitté la citadelle deux jours auparavant, sont repérés revenant vers celle-ci à travers la neige et le froid de la glaciale Cimmérie. La tempête approche. Elle risque d’emporter le royaume de Conan voire sa vie même.


La Sonde et la Taille raconte 600 pages de bruit et de fureur. Commençant de façon aussi forte que violente, le roman se poursuit sans temps mort jusqu’à un apaisement final qui teste une dernière fois la volonté du héros. Une bonne partie de ces pages est lue les yeux écarquillé, comme en apnée tant la tension y est forte.


Que dire ?

  • Il y a l’enjeu, vie ou mort du roi, vie ou mort surtout de Colin, le fils adoptif de Conan, un innocent qui rachète à soi seul toute une vie de violence. Colin, aussi vide de mal et de finalité qu’un sage taoïste, que seul Conan peut sauver d’un péril mortel qu’il ne comprend même pas vraiment. Que Conan doit sauver car si Colin vit il y a alors un espoir que la noirceur ne soit pas l’avenir du monde.
  • Il y a Conan. Vieux, fatigué, aussi vulnérable mais déterminé que le Walt Kowalski de Gran Torino.
  • Il y a le mal qui rode, l’agresse, et prend tant de formes différentes :
    • C’est la maladie, qui frappe le corps et l’handicape. Qui aurait cru qu’on pouvait lire une longue opération de l’urètre, captivé et tendu comme par une scène de bataille ? C’est fait ici et c’est mémorable.
    • C’est l’âge, qui rend les muscles mous et la poigne incertaine sur la garde.
    • C’est le mal humain, fruit du malheur, qui prend la forme de Tranche-Gueule et de ses mercenaires. Meurtriers, tortionnaires, violeurs, impitoyables et cruels par plaisir, ils sont le peuple du ressentiment, des Tschandalas perdus pour toute humanité et pourtant, on le sent parfois, qui sont aussi de l’humanité. Tranche-Gueule mène une troupe de démons à forme humaine – pendant cimmérien des écorcheurs médiévaux – dans une monstrueuse parade qui n’évoque rien tant que les tableaux infernaux de Jérôme Bosch. De ces hommes et femmes rien ne sera épargné au lecteur, obligé de voir, agrippé qu’il est par le récit, sans complaisance mais avec une précision chirurgicale qui fera exploser tous les trigger warning du monde. Et pourtant, même dans cette Géhenne, une rencontre se produit. Tranche-Gueule, l’homme, aux origines incertaines, est une sorte de double plus jeune de Conan, cruauté gratuite en moins mais body count équivalent. Immense, terrifiant, doté d’un étrange sens de l’honneur, il est comme un aimant attiré une vie durant par le personnage du roi et perdant sa direction lorsqu’il le trouve, comme un aimant ayant atteint son pôle Nord ; « Je suis la montagne puissante où tu prends ta source ».
    • Le mal humain c’est aussi les nobles et puissants qui intriguent pour ravir ce qui n’est pas à eux et croit qu’en faisant faire la sale besogne par d’autres ils garderont propres leurs mains poudrées.
    • Le mal, c’est enfin la beste, le mal ancestral et invincible qui rode dans les forêts de Cimmérie, à l’affût de chair et de malheur. Subliminal, froid comme la mort, matérialisant les peurs superstitieuses des hommes, fussent-ils cimmériens, il terrifie et navre, rend fol et occis, sans espoir de merci.
  • Tout afflige et nuit et conspire à nuire. Mais il faut lutter, lutter pour sauver Colin.


De cette histoire dans laquelle Conan doit, autant que faire se peut, redevenir ce qu’il est s’il veut réussir, Mantese fait un récit hallucinant. Longues voire très longues descriptions en juxtaposition, langue vulgaire et subjonctif accotés, le style sert l’histoire et emporte le lecteur page après page au fil d’un grandiose opéra de violence comme on en lit rarement en fantasy (note : qu’on ne dise pas qu’il y a dans La Sonde et la Taille un excès irréaliste de cruauté gratuite ou de mise volontaire de soi-même au ban de l’humanité, les terroristes du Hamas n’ont pas fait moins le 7 octobre que ce qui est raconté ici ; dans le réel comme dans le roman la corde tendue entre la bête et le surhomme a cédé sous la traction de la bête).

Et s’il s’agissait de refaire de Conan un homme et des âges hyboriens des lieux véritables, alors il fallait aussi ramener du corps biologique dans la statue. C’est le cas bien sûr lors des scènes de malemort décrites de si près qu’on peut sentir le goût du sang et entendre le craquement des os, mais c’est aussi par l’omniprésence des fluides corporels, de la merde, des flatulences que cette incarnation se réalise. Violente, dure, biologique à tous les sens du terme, l’approche de Mantese est célinienne. Elle place le vieux lion au cœur d’un monde réaliste jusque dans sa laideur, sa crasse, sa monstruosité que ne rachètent que l’innocence de Colin et l’amour de Conan pour lui.


Sous-titrant son Crépuscule des Idoles, Nietzsche invitait à philosopher avec un marteau ; c’est à la hache de bataille que travaille Laurent Mantese dans La Sonde et la Taille, ce roman qu’il a écrit et présente comme la dernière aventure de Conan. En quelques jours seulement et sans jamais quitter une Cimmérie vide d’hommes mais pas de malveillance, Mantese raconte, avec un brio immense et un estomac comme on en voit peu, les derniers feux des mythes et l’arrivée prochaine des simples hommes et de leurs dieux uniques et jaloux. Par Crom, c’est brillant ! Not for the faint of heart.


La Sonde et la Taille, Laurent Mantese

Commentaires

Bon ben, hop, sur la liste des commandes.
Après une telle chronique, il faudrait être fou pour ne pas vouloir lire ce livre !
Gromovar a dit…
Welcome :)