La Justice des rois - Richard Swan


L’Empire Sovan. Dirigé par l’empereur Kzosic IV. Constitué à partir du royaume de Sova par une succession de conquêtes militaires. Faiblement menacé dans ses marches par des contrées non encore conquises, et en interne par de sporadiques rébellions. Un genre d’Empire romain, à fortiori quand on sait que l’Empereur est affublé d’un Sénat où siègent essentiellement des patriciens, et surtout que, consolidation politique accomplie, la common law (qui est celle de l’Empire) s’applique partout et à tous.

Deux différences importantes : l’existence d’un clergé puissant et à visée hégémonique (là où Rome tolérait les « religions invitées ») et l’existence d’un ordre de magistrats itinérants (Imperial Magistratum, proche de la pratique anglaise médiavale) aux pouvoirs presque illimités chargés de faire respecter la loi commune, y compris en usant de pouvoirs magiques circonscrits mais impressionnants.


Sir Konrad Vonvalt est l’un des juges de cet Ordre. Quand le roman commence il est engagé avec sa suite dans une tournée de l’empire, entamée deux ans auparavant, qui l’amène de ville en ville afin que la common law, qu’elle prescrive ou proscrive, s’applique partout avec la même efficience et la même rigueur. Et, pour ce qui est de la rigueur, on peut compter sur Konrad, un homme honnête, droit, obstiné, presque une incarnation de la loi et de son application égale à tous, si puissants soient-ils. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve de discernement lorsque, dans le lointain village de Rill, il tombe sur des pratiquants de l’ancienne religion devenue interdite. Alors que les peines prévues par la loi sont bien plus définitives, il règle au plus simple le cas de ces inoffensifs traditionalistes en leur imposant une simple amende. Cette décision est la cause d’un conflit juridique violent entre le juge et Bartholomew Claver, le prêtre qui l’accompagne depuis peu, conflit qui se conclut vite par le départ de ce dernier.


La compagnie du juge revient donc vite à sa composition initiale : Konrad Vonvalt, Juge de l’Ordre, originaire d’un territoire conquis et dépositaire dorénavant d’une part de l’autorité impériale, Dubine Bressinger, son homme d’armes, issu d’un territoire conquis aussi et vétéran comme lui des Reichskrieg qui ont construit l’Empire au prix de nombreuses atrocités, et Helena Sedenka, une orpheline de guerre, originaire aussi d’un territoire conquis, que Konrad a pris sous son aile après qu’elle eut tenté de le voler, dont il a fait son assistante administrative et qu’il forme, eu égard à sa grande intelligence, pour devenir juge elle-même.

Après avoir rendu la justice rendue d'une manière humaine (car à Rill on est loin de la capitale et les coutumes anciennes tendant à perdurer en dépit du syncrétisme dont la religion officielle fait montre en agrégeant et absorbant les religions des nations conquises), le petit groupe reprend sa tournée et se dirige vers la prospère ville de Galen’s Vale, plus au Sud et plus proche du cœur de l’Empire. Alors que les trois approchent de la ville, ils sont interpellés par un messager qui leur demande de se hâter car un meurtre vient d’être commis dans la ville sur la personne de Lady Natalija Bauer, la femme d’un riche homme d’affaires de la ville. L’affaire va se révéler effroyablement complexe, mettant à jour des enjeux qui menacent la pérennité même de l’Empire.


La Justice des rois est le premier roman de Richard Swan, volume 1 de la trilogie de L’Empire du Loup. C’est un texte de fantasy à bas niveau de magie, sans créatures non humaines (pour l’instant). C’est une histoire, racontée par la jeune Helena devenue vieille, qui emprunte aussi au genre policier – comme l’excellent cycle Shadow of the Leviathan de Robert Jackson Bennett, bientôt chez Albin Michel Imaginaire. C’est enfin un récit éminemment politique, qui peut rappeler, par sa construction, Game of Thrones ; on y voit en effet comment une succession de faits mineurs démarrant aux marges de l’Empire s’agrègent à bas bruit jusqu’à engendrer une avalanche qui pourrait emporter tout le corps politique dans le feu et le sang.


Le roman est tiré autant par son histoire, captivante, que par sa construction dont le rythme maîtrise parfaitement l’équilibrage mystère/découvertes/révélations. Un vrai page turner qu’on ne peut lâcher avant d’enfin savoir, d’autant que les risques et les enjeux ne cessent de l’élever au fil des pages.


Il est tiré aussi par ses personnages, tous joliment travaillés.

Helena d’abord, la narratrice, qui a échappé à une courte vie de misère et se voit promettre une ascension sociale fulgurante. Après plus de deux ans sur les routes, Helena se trouve à une intersection de sa vie. Elle doit choisir entre continuer avec Konrad et devenir ce qu’il veut pour elle ou se faire une vie indépendante, plus rude et sûrement moins excitante. Un amour naissant avec un jeune garde de Galen’s Vale, une relation parfois compliquée avec son mentor et père de substitution, une mission qui n’est pas toujours aussi passionnante qu’elle en a l’air, tout cela la fait douter de ce qu’elle veut pour elle-même, et ce doute la rend crédible et attachante.

Konrad ensuite. Un passionné de la loi et de la justice. Convaincu que la loi doit s’appliquer également pour tous, quel qu’en soit le prix. Convaincu aussi de sa légitimité et de celle de l’Empereur ainsi que de la validité de l’ordre politique auquel il appartient. Honnête et droit au point de ne pas voir la corruption chez d’autres, peut-être jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Un genre de Caton l’Ancien dans un monde en ébullition. Que l’infamie de la trahison et la douleur de la perte pousseront vers des actes de vengeance bien éloignés de la justice dépassionnée qui avait toujours été sa boussole.

Dubine Bressinger enfin est un vieux soldat bourru, fidèle, compétent, protecteur (Konrad l’est aussi) envers la jeune Helena. Il peut lui parler là où Konrad ne l’ose pas et elle l’écoutera plus qu’elle n’écouterait Konrad. Il est le roc sur lequel la paire Konrad/Helena peut s’appuyer par gros temps.


Quant à leur ennemi, le funeste prêtre Bartholomew Claver, un fanatique de la plus belle eau, il n’est pas juste un salopard. Il est un conspirateur redoutable, animé par la foi ardente qui fait les Inquisiteurs ou les Mollahs. Il parvient à convaincre et à rassembler autour de lui les vieilles familles patriciennes aux titres ronflants et aux coffres bien remplis, ainsi que ces Templiers qui jusque là se contentaient de combattre loin de l’Empire dans des expéditions motivées autant par la foi que par la volonté de piller ou de se tailler des fiefs.

Poussé par un fanatisme religieux qui, il y a peu encore, le rendait suspect même dans son Eglise, rassemblant autour de lui un patriciat en mal de pouvoir à qui il donne un vernis religieux, assisté par un chef de l’Ordre des Magistrats aussi faible que corruptible, Bartholomew Claver rejoue dans l’Empire Sovan la querelle des deux glaives (que symbolise d'ailleurs l'emblème impérial du Loup à deux têtes) quand il exige que le pouvoir civil soit soumis au pouvoir clérical.


Le roman est enfin le réceptacle d’un world building travaillé (qui contraste agréablement avec celui, étique, de Daughter of Crows).

Économie, stratification sociale, systèmes financiers, religions (officielle et officieuses), magie (discrète), politique et rapports de force au sein même du pouvoir, intégration des populations conquises dans l’Empire par le biais d’une forme d’Edit de Caracalla (dont bénéficièrent par exemple les trois enquêteurs du roman), consolidation d’empire et mise en place d’une administration organisée – notamment judiciaire avec même une jurisprudence centralisée –, tendances centrifuges aux marches, survivance des manières anciennes et syncrétisme agrégatif, royaumes non encore conquis au-delà des frontières, La Justice des rois n’est pas un essai de politique-fiction mais on sent intensément qu’il y a un vrai monde derrière de groupe qui enquête et tente de rendre justice dans la ville de Galen’s Vale. Ca fait plaisir et ça fait du bien tant il y a de fantasy carton pâte sur les étals des libraires.


Long story short, La Justice des rois est un excellent roman (lu en VO donc je ne sais pas ce que vaut la traduction), dans lequel tout est bien réalisé – on y lit même un très réaliste acte d’accusation.

Je lirai très vite ses suites, toujours en VO, et, si vous achetez ce volume en masse, nul doute que son éditeur français traduira aussi les autres.


La Justice des rois, Richard Swan

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