Daughter of Crows - Mark Lawrence


Quatrième de couv : L’Académie de la Bienveillance existe pour engendrer des agents de rétribution, façonnés à l’image des Furies — surnommées « les Bienveillantes » — devant lesquelles même les dieux hésitent à se dresser. Chaque année, une centaine de jeunes filles sont vendues à l’Académie. Dix ans plus tard, seules trois en ressortiront.

Les couloirs de l’Académie ruissellent de sang. Les rares survivantes de ce cauchemar d’une décennie ont été forgées sur le sable du Jardin des Plaies. Elles ont appris des secrets ancestraux parmi les vapeurs nécrotiques du Jardin des Os. Elles franchissent ses portes en tant qu’avatars de la vengeance, liées par le serment de faire respecter la plus ancienne des lois.

Seuls les plus désespérés vendraient leur enfant aux Bienveillantes. Mais Rue… elle s’est vendue elle-même. Et aujourd'hui, une vie entière plus tard — une vie longue et sanglante — alors qu’elle venait enfin de trouver la paix, la guerre vient frapper à la porte d’une vieille femme.

C’était une erreur.


Daughter of Crows est l’histoire de cent filles vendues par leur famille à une Académie qui, chaque année, en achète cent pour n’en diplômer que trois après dix ans d’étude. Les 97 autres meurent au fil de la scolarité. C’est la règle, c’est ce qui arrive à chaque promotion.

Les trois survivantes deviendront des Bienveillantes, incarnations humaines des Furies antiques, chargées de punir les crimes qui offensent l’ordre de l’univers, quelle que soit la position sociale de celui ou celle qui a perpétré le crime. Dans l’Antiquité grecque, Oreste ne leur échappa que de justesse ; dans le monde de Lawrence, quantité de puissants ont subi la vengeance déchaînée sur eux par les incarnations terrestres de Mégère, Tisiphone et Alecto.


Le roman raconte la « scolarité » des héroïnes/victimes qu’il a choisi de mettre en lumière, parmi lesquelles la seule fille qui se soit jamais vendue elle-même pour entrer à l’Académie. Année après année, attrition après attrition, mort par l’échec après mort par l’échec, nous voyons comment des adolescentes innocentes et banales deviennent des survivantes et des tueuses puissantes.

Il raconte parallèlement, des décennies plus tard, la vengeance d’une de ces filles, entre-temps devenue bien vieille. La femme âgée dont il est question vivait paisiblement depuis dix ans dans un village isolé lorsque celui-ci fut littéralement anéanti par une troupe de mercenaires. Faisant fi de son âge et de capacités amoindries, elle part néanmoins accomplir une dernière fois sa mission de Bienveillante en trouvant le responsable du massacre et en le faisant payer à tous les sens du terme. Elle est accompagnée dans cette tâche par un corbeau parlant possédé par l’âme d’une de ses voisines tuées dans l’attaque (déjà l’image est étrange). Je n’omets pas de dire – ce serait criminel – que la vengeresse elle-même a été tuée lors de l’assaut initial avant d’être ramenée à la vie par la déesse qui la lance par ce simple fait dans une mission qui n’est jamais explicitement décrite, ni pour elle ni pour toi, lecteur.

Le roman raconte enfin une histoire d’enfants martyrs dont on comprend qu’ils sont formés, par la torture et la privation, à quelque chose qui n’est pas explicitement décrit avant très tard dans le roman mais qui est, bien sûr, lié à tout le reste.


De Mark Lawrence, j’avais vraiment aimé la première trilogie, L’empire brisé. Dark fantasy brutale, cruelle, pleine de sang, de meurtres de sang froid, de torture planifiée et de fureur libérée, sans oublier d’être imaginative dans son déroulement et son background, elle m’avait ravi.

J’ai donc commencé Daughter of Crows, son dernier roman et premier tome d’une nouvelle trilogie, avec espoir et confiance. Mal m’en a pris.

Les premières pages, voire dizaines de pages, furent agréables. J’y retrouvais le style de Lawrence, capable de dire beaucoup de choses, parfois cruelles, en très peu de mots. Une parcimonie qui implique que chaque mot a été finement pesé et qu’il a trouvé sa place idéale dans la phrase et le déroulement des faits. Tout commençait donc bien (et le resta en ce qui concerne le style).

Mais, au fur et à mesure que défilaient les nombreuses pages du roman, un ennui sourd commença à m’envahir, que je voulus mettre d’abord sur le compte de mon impatience avant d’accepter d’admettre qu’il devait plus au texte qu’à son lecteur.


Explications :


Daughter of Crows alterne plusieurs fils narratifs à des époques différentes. On en compte cinq différents, plus ou moins vite interrompus (certains de ces fils étant coupés définitivement par une mort prématurée). Les cinq fils sont bien sûr liés, même si, au début, on ne sait pas comment ; c’est le jeu. Problème : la surprise que ces fils sont censé créer est éventée très vite car on devine facilement qui est qui. De plus, cette alternance de fils se fait d’une manière qui empêche de s’attacher vraiment à un personnage. Trop d’aller-retours, trop de chapitres dont l’intérêt n’est que d’expliquer, par le poids du passé, une décision, une capacité ou une incapacité présente. Trop peu de vrai développement des personnages, mis à part quelques incantations récurrentes sur l’amitié possible entre les filles, le mauvais sort fait aux femmes en général, l’exécration que génèrent les instructrices impitoyables de l’école, la vengeance à exercer sur ceux qui tuèrent les deux dernières amies de la dernière Bienveillante, etc.


Le roman pourrait être sauvé par le world building. Il ne l’est pas. Étique, il se limite à une très vague cosmogonie et c’est à peu près tout. Sur l’ordre social, l’ordre politique, l’économie du lieu, à peu près rien. Il y a un empereur très cruel qui conquiert ses voisins (étrange comment les auteurs convoquent toujours des empereurs plutôt que de simples rois quand il s’agit de suggérer la cruauté). Et cet empereur brûle des villages pour provoquer une guerre. Un monde Potemkine – dans lequel s’affronteront dans les tomes à venir, on le comprend, les déesses anciennes et cet empereur qui touche à la divinité ; toujours par le biais de proxys.


Enfin, si on pose sur une feuille les faits importants du roman, ils sont finalement peu nombreux. La partie roman d’internat mortelle, convenue, a été bien mieux réalisée dans Vita Nostra par exemple ou dans Le Nom du Vent. Quant à la partie vengeance, elle est d’une simplicité qu’en jeu vidéo on dirait « trop linéaire ».

Et ne parlons pas de l’héroïne de l’époque présente dont l’âge cacochyme rend difficilement crédibles les combats épiques dans lesquels elle s’engage (de ce point de vue, la sorcière ménopausée de A Forest Darkly est cent fois plus crédible) – à moins d’accepter l’explication « c’est magique » qui permet à maintes reprises dans le roman d’expliquer qu’une chose impossible arrive, un gimmick particulièrement pénible et critiquable (le nombre de fois dans le roman où c’est la seule explication disponible est hallucinant).

Et que dire de son amie atteinte d’Alzheimer qu’elle retrouve par le plus grand des hasards (ou pas, complot, complot) et qui l’aide dans sa quête ? Il y a une limite au narrativement incroyable, quelque explication magique ou complotiste que fournisse par ailleurs l’auteur dans des développements ultérieurs.


Il y a, je le croyais, des limites au foutage de gueule. Et je me disais qu’elles avaient toutes été franchies avant de réaliser qu’il en restait d’autres encore à passer car – roulement de tambours – la fin est moliéresque. Précisions ci-dessous :

Mariane : Hélas ! à vos paroles, je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connaître clairement que vous êtes mon frère.

Valère : Vous, ma sœur ?

Mariane : Oui, mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche[...]

Anselme : Ô ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles ! Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

Valère : Vous êtes notre père ?

Mariane : C'est vous que ma mère a tant pleuré ?

Anselme : Oui, ma fille ; oui, mon fils ; je suis dom Thomas d'Alburci [...]

Harpagon : C'est là votre fils ?

Anselme : Oui.


Cet extrait un peu édité de la scène 5 de l’acte 5 de L’Avare de Molière est caractéristique de la forme de résolution/rebondissement dont j’ai le plus horreur en littérature, la forme moliéresque à l’issue de laquelle il s’avère que tous se connaissaient peu ou prou, que tous étaient même liés par le sang, que tous, sous de faux visages, étaient en fait de la même engeance.

Et bien sache, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère, que c’est cette forme moliéresque qui caractérise Daughter of Crows. A cette différence près que, dans Daughter of Crows, cette consanguinité explique l’enchaînement des événements plus qu’elle ne les résout dans le bonheur retrouvé ; on est auteur de Dark fantasy ou on ne l’est pas. Mais quel naufrage ! Quelle misère que de faire se retrouver tout un petit monde qui croyait n’être pas lié mais qui l’était en fait. A voir ces retrouvailles, on se croirait dans une annulation du constat de Lautréamont écrivant : « s’écartent l’un vers l’Orient, l’autre vers l’Occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l’amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire ». Hélas, la citation littéraire est ici involontaire.


Voilà. Grosse déception que ce roman. Je pourrais continuer mais j’ai, je crois, assez tiré sur l’ambulance. Crois-moi, lecteur, ne perds ni ton temps ni ton argent.


Daughter of Crows, Mark Lawrence

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