Zona Cero - Gilberto Villarroel

Le Chili est un grand pays d’Amérique du Sud. Grand par son impressionnante longueur, 4300 km tout le long du Pacifique, du Pérou au Cap Horn, grand par une histoire longue et tumultueuse faite de colonisation, de bruit, de fureur, d’indépendance et d’un nombre non négligeable de périodes autoritaires plus ou moins explicites. Le Chili est le pays d’origine de Gilberto Villarroel et, après l’avoir longé par la mer dans Lord Cochrane et le trésor de Selkirk , il lui rend un hommage appuyé et dirais-je amoureux dans Zona Cero , son dernier roman publié en français Aux Forges de Vulcain. Chili, aujourd’hui. Gabriel, un ex-journaliste de guerre un peu rangé des voitures couvre un championnat de surf à Valparaiso. C’est alors qu’un très violent tremblement de terre secoue le pays. Gabriel échappe au tsunami qui suit le séisme mais son inquiétude est grande, tant pour l’état de la capitale, Santiago, que pour la santé de Sabine, sa compagne, qui y est coincée à l’avant-dernier étage d’un de

Little Eve - Catriona Ward


1920. Jamie MacRaith est le jeune boucher du village de Loyal, au nord de l’Ecosse. En ce jour, proche de la fête de Hogmanay, on lui a passé commande d’une grosse pièce de bœuf à livrer sur la presqu’île de Altnaharra, un bout de terre isolé à marée haute sur laquelle se tiennent un vieux château en piètre état, une église détruite et un cercle de pierres dressées. Sur la presqu’île vit une étrange famille avec laquelle les villageois n’ont que peu de contacts. L’Oncle, une femme, deux adolescentes, et une plus jeune fille y vivent en quasi-reclus, pratiquant de curieux rites, du moins on l’imagine.

Mais ce qui est sûr, et dont Jamie est le premier témoin, c’est que de rites il n’y aura plus. Passé le château vide, vers la plage, auprès du cercle de pierres, le jeune boucher trouve les membres de la famille installés en étoile sur le sol, morts, chacun l’œil droit crevé. Que s’est-il passé ? Que fait Sarah Buchanan parmi les morts alors qu’elle est une villageoise sans lien spécial avec la famille ? Et où est passée la jeune Evelyn, l’un des deux adolescentes ? Mystère.


Little Eve, Shirley Jackson Award 2018, est un roman gothique d’enquête et d’ambiance qui se déroule dans l’Ecosse des années 20. Catriona Ward y développe deux fils distincts séparés par quelques années de distance, deux fils centrés sur deux protagonistes différentes.

Comme dans le très bon La dernière maison avant les bois (dont je vous offrirai la chronique demain), il importe de spoiler le moins possible car la découverte des tenants et aboutissants de l’affaire ainsi que de (des) twists font partie intégrante de la découverte du roman. Je vais donc être cryptique sur les faits.


Parlons ambiance alors, laissons de côté le meurtre collectif en chambre presque close.

Ce que décrit Catriona Ward dans Little Eve est un cauchemar domestique très supérieur à ce que le gothique – auquel le roman ne se réfère que par ses aspects visuels – offre d’habitude. Comme dans La dernière maison avant les bois, l’enfer est à l’intérieur, là où normalement devrait se trouver la sécurité. Mais si c’est à une « famille » que les lecteurs sont confrontés, on ne parlera pas ici de famille dysfonctionnelle. D’abord parce que les liens familiaux entre les uns et les autres sont longtemps obscurs, ensuite parce que le mot dysfonctionnel laisse présumer un caractère involontaire alors qu’ici la famille a clairement été conçue par L’Oncle dans le but de fonctionner telle qu’elle est décrite. Pas de dérapage donc mais la mise en œuvre de la volonté totalitaire d’un homme.


L’Oncle, qui se fait aussi appeler l’Adder, est à l’origine du culte qui organise toute la vie de la famille. Millénariste, la foi professée enseigne qu’un serpent géant vivrait dans l’océan et transmettrait une partie de ses pouvoirs à celui de ses adorateurs qui en est digne, en l’occurrence L’Oncle. Tout vient de lui et de l’océan, tout y retourne, les corps et les âmes.

Le Serpent est loué lors de cérémonies de bénédictions qui impliquent un serpent domestiqué et s’achèvent par des pertes de conscience extatiques. Louer le Serpent suppose aussi d’obéir aveuglément à L’Oncle et à toutes les règles qu’il a édictées. Peu de contacts avec l’extérieur (mis à part une scolarisation acceptée qui posera problème), des horaires et des activités strictement réglés et contrôlés, des procédures de sanction – sans appel aucun – qui vont de l’invisibilisation temporaire à la claustration dans un réduit souterrain bouche obturée à la résine, une discrimination alimentaire qui, de fait, tient tous les membres de la famille à la limite de la disette quant L’Oncle, lui, mange à volonté de bonnes choses. Et je ne parle même pas ici d’un « devoir » dont on comprend vite qu’il consiste pour les femmes et filles à assurer la reproduction du groupe.


Objectivement pauvres, les membres de la « famille », vus de l’extérieur, ont piètre apparence. Ils sont maigres, n’ont pas toujours de chaussures, portent des vêtements qui ne sont guère que des nippes. Ils forment une communauté qui ne se mélange pas avec celle du village (l’extérieur est peuplé d'Impurs) ; le village n’y tient pas, la communauté non plus. Car les membres de la petite famille vivent en régime totalitaire. Eve, qui raconte, Dinah, qui raconte aussi, disent leur croyance en le Serpent et en les temps apocalyptiques à venir, leur adoration de L’Oncle, leur peur de lui déplaire, leur ambition de lui succéder un jour, leur terreur de la mise à l’écart qui les pousse à chercher elles-mêmes, en cas de disgrâce, les punitions qui amèneraient leur retour en grâce. Et que dire de la façon dont certains membres se trahissent entre eux parfois afin de complaire à L’Oncle ? Elle traduit le même impératif de se conformer et de plaire à un tyran « bienveillant o_O » qui est le Big Brother local.

Même la rencontre d’Eve avec l’inspecteur Black, qui enquête sur l’affaire et cherche à la sortir du groupe, ne provoque que réticences chez la jeune fille. Car, elle en est sûre, la succession des bénédictions ont fini par la doter de l’Oeil, une capacité à entrer dans les pensés d’autrui. Le meilleur est donc à venir. Il suffit juste de sacrifier plus de soi et de sa liberté.


Wikipedia résume ainsi les caractéristiques du totalitarisme : d’une part un monopole idéologique, c'est-à-dire conception d'une vérité qui ne supporte aucun doute, ne tolère aucune critique, est imposée à tous et se trouve orientée par la lutte contre les ennemis du régime, et d'autre part un parti unique qui contrôle la totalité de l'appareil étatique...Le parti unique est dirigé idéalement par un chef charismatique, autour duquel est formé un « culte du chef », faisant de lui plus qu'un simple dictateur, un guide pour son peuple, lui seul en connaissant les véritables aspirations...un système à la fois policier qui a recours à la terreur avec par exemple un réseau omniprésent d'agents dormants et de surveillance des individus, basé sur la suspicion, la dénonciation et la délation...Ainsi ces systèmes ont systématiquement recours à l'emprisonnement, la torture et l'élimination physique des opposants ou personnes soupçonnées de l'être, et à la déportation des groupes de citoyens jugés « suspects », « inutiles » ou « nuisibles ». A Altnaharra on y est. Comme toute organisation sectaire, la « famille » est une société totalitaire à petite échelle qui a toutes les caractéristiques d’une grande.

C’est ce totalitarisme que décrit Catriona Ward, rendu encore plus émouvant par l'adhésion de ceux qu’il contraint. D’une belle écriture, en accumulant quantités de petits détails, Ward fait entrer très progressivement son lecteur dans un monde qu’il ne comprend que peu à peu tant il est différent du vrai et tant ceux qui le narrent sont peu fiables. C’est à un voyage en dystopie que convie l’autrice car, de fait, c’est bien d’une dystopie qu’il s’agit ici en dépit du caractère micro du récit.


Languide comme une chanson triste, Little Eve force son lecteur à assister à l’horreur d’une longue soumission et à l’approche d’un drame annoncé sans oublier de dire aussi la cruauté et l’insensibilité des bien-pensants qui vivent à côté de l’île, dans le village des gens « normaux ». Ce n’est jamais dynamique mais conté sur un rythme lancinant qui exprime justement l’espèce d’ébriété dans laquelle L’Oncle maintient son clan par la manipulation, l’isolation, la faim et même l’usage d’une forme de soma qui rappelle autant Le Meilleur des mondes que le funeste sénateur Guerriau.


Little Eve, Catriona Ward

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