JC Dunyach excelle dans le Bifrost 115

Dans le Bifrost 115 , sous une couverture qui fleure bon l'Age d'or, on trouve les rubriques habituelles : édito d'Olivier Girard, critiques des sorties récentes, scientifiction (sur les Anti-Terre, par le duo Chemla Lehoucq, qui parlent même de Gor ce qui prouve, en nos temps éveillés, une liberté d'esprit méritoire) . On y trouve aussi un imposant dossier James Tiptree Jr. coordonné avec énergie et entrain par l'encyclopédique Jean-Daniel Brèque. Et, comme toujours, quatre nouvelles. Les Objets savent , de Jean-Claude Dunyach, est la première nouvelle de la revue. Petit bijou d'humour et de pétillance, elle raconte la résolution express d'une affaire de meurtre par l'IA d'un véhicule militaire reconverti en taxi qui utilise pour ce faire son immense puissance de calcul ainsi que celle de toutes les objets connectés qui l'environnent. Que font les IA sentientes de leur temps ? Elle échangent, ragotent, réfléchissent, et parfois résolvent des af

Rossignol - Audrey Pleynet


Espââââce, frontière de l'infini... Dans longtemps.

Une jeune femme, appelons-la Grom puisque l'autrice ne le nomme pas avant presque la fin, vit dans une station spatiale assez grande pour être qualifiée d'Habitat. Une vraie station de SF qui subsiste grâce au commerce des minerais extraits d'astéroïdes minés. Une station étonnante néanmoins pour qui a un peu fréquenté dans sa vie les stations SF.


Long story short, la Station de Rossignol est « réaliste » là où la cantina de Mos Esley ne l'est pas. Autant que faire se peut en tout cas. A Mos Esley, et dans toute la saga Star Wars, un « heureux hasard » fait que la plupart des espèces qui se croisent peuvent vivre dans le même biotope. Température, gravité, composition de l'atmosphère, tout semble convenir à la très grande majorité des espèces extra-terrestres qui se côtoient, commercent et s'entredéchirent. Sans oublier les nécessités lumineuses ou sonores qui paraissent aussi être les mêmes pour tous.

Rien de tout ça dans la Station d'Audrey Pleynet. Là, ce sont des machines ad hoc qui, via un algorithme presque incompréhensible et énormément d'énergie, s'assurent en temps réel que les Paramètres de l'environnement sont acceptable pour toutes les personnes présentes. La Station monte ou baisse la température, la composition atmosphérique, la gravité, etc., de manière instantanée et transparente afin de placer ces variables à tout moment dans les limites acceptables par les personnes occupant un lieu donné. Compliqué. Faisable avec l'assistance d'implants qui finalisent l'adaptation.


Dans la Station donc vit Grom. Humaine (Humania), presque mais pas tout à fait. Quand même 18% de gènes Spics dans son génotype.

Elle y vit avec sa mère (relation difficile, la mère aurait rêvé d'une fille pure Humania), son fils (encore moins pur Humania qu'elle), des amis parmi lesquels son amie d'enfance Lou'Ny'Ha.

Elle est une fille de l'utopie consensuelle qu'est la Station. Fondée après les guerres de la Rencontre [entre espèces intelligentes de diverses origines], elle était, à l'origine, le havre des soldats qui ne voulaient plus combattre en vain pour contrôler un quadrant de la galaxie et des commerçants et contrebandiers qui les avaient rejoints, avant de devenir un lieu de vie unique où cohabitaient harmonieusement les espèces qui s'étaient fait la guerre.

J'écris « les espèces » mais il vaudrait mieux écrire « les individus » car, conséquence des expériences militaires passées, les croisements génétiques, devenus banals, ont permis d'ajouter aux enfants à naître des gènes jugés souhaitables par leurs parents et empruntés à d'autres espèces. Certains enfants partagent même les gènes de deux parents d'espèces différentes, que des généticiens expriment ou rendent muets en fonction encore des desiderata des parents. Voilà comment Grom, si elle est majoritairement humaine, peut avoir presque 18% de gènes Spics et son fils 38% de gènes minoritaires. Il y a aussi, bien sûr, des « 100% purs » qui, comme les autres, cohabitent.


De la fondation de la Station aux jours de troubles rapportés par Grom, la cohabitation des populations et l'hybridation d'une partie des statiens n'avaient jamais posé problème. Les amis de Grom sont dotés de plumes ou d'écailles, utilisent des sens que Grom ne possède pas, sont ou pas télépathes, dorment plus ou moins dans des lits plus ou moins chauds, etc. Et chaque individu se définit d'abord par ce qu'il est, plus que par sa race d'origine. Jusqu'à ce que les « purs » commencent à penser autrement...


Dans Rossignol, Audrey Pleynet construit une société utopique dans laquelle la liberté et la tolérance sont extrêmes. Une société dans laquelle on peut choisir de se définir comme être agissant plutôt que comme simple manifestation d'un patrimoine génétique – on dira que « L'existence précède l'essence ». Une société dans laquelle la fusion des gènes et des identités est si prégnante qu'elle a donné lieu à l'apparition d'un courant politique fusionniste, auquel s'oppose un courant spécien, partisan de la pureté génétique, en route vers le terrorisme et la guerre civile.

Elle le fait de manière balancée, en montrant non seulement l'idéal mais aussi les difficultés, les incompréhensions génétiques que même l'amitié ne peut surmonter, la survivance des stéréotypes associés aux espèces, l'existence même de bordels dans lesquels certains viennent profiter des autres d'une manière un peu particulière.

Elle le fait en décrivant les évolutions cycliques des aspirations fusionnelles et identitaristes, à travers une histoire du futur fictive qui peut évoquer celle de l'idée européenne par exemple.

Elle montre l'inanité qu'il y a à lutter contre une hybridation qui finit toujours par revenir sur scène, car la vie s'hybride, la reproduction sexuée en est le démonstration constante. Vouloir le contrôler ou l’empêcher est, hors de toute considération morale, voué à l'échec. C'est vrai pour les espèces aliens, c'est vrai tout simplement pour les enfants qui sont fondamentalement des êtres hybrides porteurs de gènes dont l'origine n'est pas unique. Et de même qu'il est illusoire de prétendre contrôler le devenir de ses enfants il l'est tout autant de vouloir orienter les rencontres entre espèces ou d'espérer les séparer.

Elle décrit enfin, comme Franck Ferric le faisait dans Trois Oboles pour Charon, les effets ravageurs du passage du temps, en montrant que les grandes guerres ou les grands projets finissent tous par devenir des notes de bas de page dans de poussiéreux livres d'Histoire.


Si les voyageurs d'Au carrefour des étoiles venaient tous du même endroit, ce serait sans doute de la Station de Rossignol. Pleynet s'en fait l'architecte avec une grande maîtrise, tant sur le plan sociétal que politique, livrant un texte de SF en double hélice comme on en voit trop peu dans la littérature française. Elle y place un personnage de fille blessée et de mère aimante qui n'hésite pas, pour ses convictions, à aller au bout du risque et des tabous. On ne naît pas héroïne, on le devient. Et peu importe si, après, tout le monde a oublié. L'important était d'être là quand c'était nécessaire.


Rossignol, Audrey Pleynet

L'avis d'Apophis et de Feyd Rautha

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