Something is Killing the Children t1, Tynion IV, Dell’Edera, Muerto

Juste quelques mots (et cette fois vraiment pas plus) sur le TPB 1 du Something is Killing the Children de l’énorme James Tynion IV, illustré par Dell’Edera et Muerto. Commençons par donner le résumé éditeur : Lorsque les enfants de la petite ville d'Archer's Peak se mettent à disparaître les uns après les autres - certains sans laisser la moindre trace, d'autres dans des circonstances extrêmement violentes - la peur, la colère et la suspicion envahissent l'entourage des victimes et laissent la police locale dans le plus grand désarroi. Aussi, quand le jeune James, seul témoin oculaire du massacre de ses trois camarades, sort de son mutisme pour parler de créatures terrifiantes vivant dans la pénombre, le coupable semble tout trouvé. Son seul espoir viendra d'une étrange inconnue, Erica Slaughter, tueuse de monstres capable de voir l'impensable, ce que l'inconscient des adultes a depuis longtemps préférer occulter. Something is Killing the Children est l’

Le Monde de Julia - Baret - Bellagamba


Le Monde de Julia est un roman écrit à quatre mains par Ugo Bellagamba et Jean Baret. Un roman initiatique que l'enseignant en Histoire du droit et des idées politiques Bellagamba portait en lui depuis des années et dans lequel l'avocat Jean Baret a sauté en marche (Jumping someone else's train aurait chanté Robert Smith). A quatre mains certes, mais quand on connaît les œuvres de l'un et l'autre en tant qu'écrivains on peut identifier sans grand risque d'erreur ce qui revient à l'un ou à l'autre (et ainsi rendre à César ce qui est à César et à...).


Le Monde de Julia est l'histoire de la jeune Julia, une petite fille puis préadolescente qui vit dans la montagne, loin de la folie de la société en déliquescence achevée que ses parents ont fui (un décor à la Laurine Roux pour une histoire bien différente). En la seule compagnie du robot tuteur Roland-17 depuis que ses parents sont partis pour une mystérieuse mission, Julia grandit sous la férule bienveillante du compagnon mécanique qui lui enseigne l'Histoire et les sciences comme un précepteur l'aurait fait à l'enfant d'un honnête homme. Mais les années passent et Julia ressent de plus en plus douloureusement l'absence de ses géniteurs, le manque d'autonomie qui résulte du caractère de mère juive de R-17, et la privation de facto du vaste monde que ce caractère lui impose. Vient un problème avec R-17, et le temps du départ pour Julia.


Le Monde de Julia est aussi l'histoire des frères Darius et Artaban, deux membres du clan des Laboratoires, le clan qui croit qu'il n'en est pas un – car il faut dire que, civilisation effondrée, les rares survivants du monde se sont regroupés (Ο άνθρωπος φύσει πολιτικόν ζώον) en unités organisées, les clans, dont le nombre fluctue car il n'est pas rare qu'un clan en absorbe un autre ou le détruise.

Darius poursuit un mystérieux Projet 45, et Artaban de son côté veut organiser un Voile d'ignorance, deux programmes concurrents. L'un et l'autre, indépendamment, sortiront des Labs et parcourront le monde des clans, ce qui donnera au lecteur l'occasion de découvrir le musée virtuel et déformé de la pop culture des auteurs. Des THX 1138 (fusionnés avec les Brazil) aux Men Devil (qui doivent tout à Baret) en passant par les Terra Ignota et leurs huit lois fondamentales ou les Mouches et leur religion archaïque, les déambulations inquiètes des deux hommes sont l'occasion d’affirmer quelques immuables simples : les hommes vivent en société, les sociétés ont besoin d'idéologie (au sens de noms pour discriminer et d'histoire structurantes servant tant à relier le groupe à son passé et à son idéal qu'à organiser les relations entre les sous-groupes résultant des opérations de nomination), les codes sont une façon d'actualiser dans le réel les structures idéologiques sous-jacentes, le droit est l'un des moyens de nommer et donc tant de discriminer que de rendre effectif le sous-jacent idéel (Bourdieu le montre dans le magistral La force du droit, ARSS 64), il est donc au cœur de la construction de la société par elle-même puis de sa persistance c'est à dire de l'entreprise qui consiste, en nommant, à faire sortir les individus, les lieux, et les situations de l'indétermination pour leur assigner une place, une fonction, et un rôle qui définissent un éventail de possibilités et d'impossibilités c'est à dire de liberté encadrées.

Mais le droit formel ne peut rien sans le sens civique (nous le savons bien ici où depuis que plus grand monde n'est civique tout est devenu « citoyen »), c'est de le perdre qui effondre la société comme organisation sociale pérenne (ce n'est pas le Bellagamba préfacier de la nouvelle édition de Starship Troopers qui me contredira) car alors les lois ne sont plus que des coquilles vides à contourner ou détourner ; certain président qui utilise la Constitution de manière purement procédurale ferait bien de lire Le Monde de Julia.


Par-delà les histoires d'une jeune fille en quête de ses origines et de deux hommes poursuivant des objectifs de connaissance, Le Monde de Julia est pensé comme une forme d'initiation à l'Esprit des lois que, d'ailleurs, jouant sur l'homonymie spirite, les auteurs mettent en scène pour accompagner un temps Julia dans son périple. Car c'est in fine la Justice que Julia cherche, à travers une pérégrination intellectuelle qui doit lui permettre de comprendre ce que sont de bonnes lois, c'est à dire, comme l'énoncerait le bon Charles-Louis, des lois dont le but principal est « de respecter l'esprit général des sociétés qu'elle doivent régir ».

Si mon âme de positiviste pur et dur a frémi plusieurs fois devant les assauts de jusnaturalime des auteurs, je dois à la vérité d'admettre que la ballade fut néanmoins plaisante et plutôt bien troussée. Julia est émouvante, l'histoire intellectuelle qu'elle traverse, entre Egalité et Liberté, des grands juristes aux contractualistes, ne fait pas l'impasse sur les origines théologiques du droit naturel même si c'est du côté de la Raison que penchent les hiérarques des Labs – une Raison qui ne va quand même pas jusqu'à leur faire admettre qu'un Voile d'ignorance serait peut-être une bonne idée et que c'est alors John Rawls qui détiendrait une part de la vérité cherchée par ces derniers humains.


Léger, amusant, et éclairant, Le Monde de Julia est imho un texte au public potentiel restreint. Bellagamba et Baret sont de parfaits exemples de la culture omnivore décrite par Peterson au début des années 2000 et ce texte ciblent leurs semblables. Alors je ne sais pas combien des lecteurs d'Imaginaire (ou de ces « auteurs » français qui se targuent de ne pas lire les classiques) auront l'envie de revisiter dans les pas de Julia tant la pop culture que l'histoire des idées politiques. J'espère qu'ils seront nombreux, ce petit opuscule le mérite car c'est un ouvrage d'honnête homme (de deux en l'occurrence).


Le Monde de Julia, Baret, Bellagamba

Commentaires

Baroona a dit…
"Léger, amusant" : tu fais bien de préciser, ce n'est pas vraiment à cette conclusion que j'arrivais en te lisant, ça sonnait plutôt pointu. 😅
"un texte au public potentiel restreint" : comme souvent chez Mu, non ?
Gromovar a dit…
C'est souvent léger voire amusant, même si ce n'est pas que ça.
Et oui, ça correspond tout à fait à la ligne de Mu.