Un soupçon de bleu, Ken Liu dans Bifrost 104

Dans le Bifrost 104 , en plus de la critique de toutes les nouveautés SFFF et des rubriques habituelles, on trouve une nouvelle de Ken Liu absolument somptueuse : « Un soupçon de bleu » Uchronie draconique, « Un soupçon de bleu » réussit l’exploit d’aborder la théorie de Gaël Giraud sur le lien entre énergie et croissance économique, de métaphoriser les externalités négatives qu’elle engendre sur les hommes et l’environnement, de parler effet d’agglomération et attractivité des territoires, sans oublier la destruction créatrice chère à Aghion (ça change un peu) ni le Nimby. Le tout en étant compréhensible par quiconque n’est guère familier avec ces concepts et en étant aussi émouvant que franchement drôle. De la très belle ouvrage d’un grand maître de la forme courte.

Les chiens et la charrue - Patrick K. Dewdney


"Les chiens et la charrue" est le troisième tome du cycle de Syffe, après La peste et la vigne et L'enfant de poussière.

Je n'aime guère chroniquer les t2, alors les t3... Prenons notre courage à deux mains, car il y a des choses à dire.


Après les événements narrés dans "La peste et la vigne", Syffe, anéanti, est à la dérive. Errant sans but d'un lieu à l'autre jusqu'à en être chassé par des locaux qui ne supportent plus ni son ivrognerie ni surtout son allogènéité, le jeune homme cherche un oubli qui se refuse à lui et une fin qu'il n'ose pas provoquer.

Fuyant l'un de ces lieux après une nouvelle altercation, Syffe est recueilli, presque par hasard, sur un bateau qui fait la contrebande le long de la Brune. Un bateau sur lequel ne s'affairent que deux personnes : sa propriétaire, l'Ecailleuse, et un matelot taiseux. C'est auprès de ces deux que Syffe commence une longue et lente reconstruction dont la première étape est d'accepter de continuer à vivre après les événements du Vraak.

La parenthèse ne dure pas. De nouveau seul du fait des hommes et de nouveau soumis aux caprices de la violence et de la chance il retrouvera Aidan Cojourg, un aristocrate qui lui en doit une énorme depuis le tome précédent. De là, sa vie prendra un tour inédit, se poussant elle-même vers l'avant avant de faire un étonnant – et partiel – retour aux origines.


Dans "Les chiens et la charrue", Dewdney donne à voir un double voyage. Le voyage de Syffe dans l'espace-temps du monde, qui l'emmène du Vraak à Bourre en passant par Corne-Brune, puis jusqu'à Puy-Rouge (non loin de Louve-Baie) en passant par Franc-Lac. Et un autre voyage, intérieur celui-ci, qui lui permet progressivement de tourner la trop longue page de son enfance et de devenir peu à peu un adulte capable d'une véritable autonomie.


Au fil de ce double voyage, Syffe reste Syffe, l'homme torturé à l'ascendance incertaine qu'il a toujours été.

Toujours en accord avec la philosophie anarchiste des Vars, le jeune homme conteste autant qu'il subit dans sa chair un ordre du monde, fondé sur l'or et l'acier, dans lequel l'opulence des uns est assise sur la misère des autres, et dans lequel le Jeu des trônes est joué par la volonté des Grands mais payé par le sang des petits.

Toujours aussi hostile aux fastes de la richesse qu'aux hiérarchies instituées, Syffe devient, par la volonté d'Aidan, le chef d'une « coterie » hétéroclite de combattants, un motley crew qu'il mène de façon « collaborative » – autant du moins que c'est possible dans ce type d'activité.

Et s'il aime toujours aussi peu tuer – parce qu'il n'oublie jamais qu'un adversaire tué est aussi l'ami, le frère, le fils de quelqu'un –, Syffe retrouve néanmoins toujours dans le combat la « glace » que lui enseigna son instructeur Var, Uldrick, et le « plaisir » ressenti à se trouver dans une situation où il n'y a plus aucun faux-semblant. Une situation rendue simple par une enjeu aussi immédiat qu'évident, survivre, même si ça implique de tuer, sans haine ni plaisir. Une situation dans laquelle s'exprime seulement une volonté de vie que ne polluent dans son ipséité ni la culture ni l'ordre social – les animaux aussi en vivent de telles, tout aussi self-contained.


Mais, au fil de ce voyage, Syffe change aussi.

Vainquant très lentement la dépression qui l'habite, le garçon ballotté par les événements, l'adolescent agi par l'extérieur, devient peu à peu un individu autonome qui décide lui-même de ses alliances – ne pas dire « allégeance », il n'apprécierait pas et ce serait inexact –, de ses buts, des moyens de les atteindre.

Entrant avec méfiance dans le monde comme un acteur à part entière – c'est à dire ni comme esclave, ni comme descendant, ni comme jouet d'une prophétie –, Syffe, s'il conserve son intégrité, apprend à composer et comprend qu'il est plus utile d'avoir des alliés que de combattre seul, même s'il faut accepter de céder un peu à son allié pour obtenir la réciproque.


De ce voyage entamé deux tomes plus tôt, les enjeux de long terme commencent à se préciser vraiment.

Pendant que les Etats luttent entre eux et contre la menace des marchands qui ont commencé à les supplanter, la vraie menace, encore imprécise et indistincte, arrive de l'Ouest, inexorablement. Pour la première fois, Syffe en entrevoit toute l'ampleur, et pour la première fois aussi, il gagne – pas d'autre mot – le mince espoir de parvenir à être écouté des Puissants ; même si la toute fin du roman est un motif probable de désenchantement.


Entre des Etats englués dans de stériles querelles de pouvoir et une « multinationale » qui ne rêve que de leur place, le « lanceur d'alerte » Syffe parviendra-t-il à éviter le pire avant qu'il ne soit trop tard ? Ce sera la question des prochains tomes, d'autant plus épineuse qu'un nouvel acteur semble prêt à entrer en scène.

Savourons celui-ci en attendant, et prenons un plaisir encore renouvelé à une écriture magnifique, très travaillée sans jamais être lourde. Prenons plaisir à arpenter avec Syffe une nature que Dewdney décrit avec force détails, qu'elle soit sauvage ou domestiquée par l'homme. Apprécions de passer tant de temps dans les pensées de Syffe, dont les étapes du voyage physique sont les étapes d'une reconstruction lente et difficile tant le monde a jusque là été globalement hostile au jeune homme. Allons à la rencontre de deux femmes fortes qui choisissent toutes deux leur destin, faisant montre d'une liberté que leur univers n'accorde généralement pas à leur genre, et à celle du fils d'un gueux inconnu qui devient peu ou prou l'ami d'un noble sans perdre son intégrité.

Voyageons sur les traces de Syffe, au fil d'un chemin que d'aucuns pourront trouver trop long ou lent, mais que je trouve toujours aussi captivant, tant par la façon dont il est raconté que par les progressions qui s'y déroulent, dans la personne de Syffe comme dans un monde au bord de la catastrophe qui danse encore alors que le Titanic coule.


Les chiens et la charrue, Patrick K. Dewdney

Commentaires

Je suis en train de le lire et, vraiment, pour le moment, je me retrouve dans ton enthousiasme. Quel conteur, ce Patrick K. Dewdney !
Gromovar a dit…
Oui. Très impressionnant de voir comme il arrive à rendre chaque lieu et chaque événement passionnant.