Bangkok Déluge - Pitchaya Sudbanthad

« Krungthep mahanakhon amon rattanakosin mahintara ayuthaya mahadilok phop noppharat ratchathani burirom udomratchaniwet mahasathan amon piman awatan sathit sakkathattiya witsanukam prasit » : ville d'Asie, capitale de la Thaïlande. Aussi connue sous le nom de Bangkok . C'est dans la ville tentaculaire de ses origines que nous transporte Pitchaya Sudbanthad pour son premier roman, " Bangkok Déluge ". De la fin du XIX siècle au futur proche, Sudbanthad donne à voir, à entendre, à sentir, une ville monstre aussi fascinante qu'on cobra cracheur. Autour d'un site qui persiste d'un moment de la ville à l'autre, d'une maison qui fut mission chrétienne avant d'être une belle demeure et devint ensuite l'annexe d'un immeuble de grande hauteur, l'auteur déroule l'écheveau des vies qui en sont proches, au cœur d'une ville qui est le personnage principal du roman. Une ville que je n'avais pas lue aussi bien décrite depuis La fille a

The 22 Murders of Madison May - Max Barry

 


Felicity Staples est journaliste politique au New York Daily News. En couple avec le sympathique Gavin, elle songe parfois à changer de spécialité – la presse papier va mal. Elle se trouve un jour propulsée par le hasard de l'absence d'un collègue sur une scène de meurtre. Une maison en vente dans un quartier so so, le cadavre de l'agente immobilière poignardée à l'intérieur, un prospect comme suspect potentiel, un jeune, Clayton Hors, en fuite. Triste, et presque banal.

Mais, sur le site de l'agence qui l’employait, Madison May – la victime – est jeune, jolie, souriante, riche d'un avenir qu'elle n'a plus. Elle émeut Felicity qui va chercher à poursuivre un peu l'enquête. Jusqu'à ce qu'un homme mystérieux qu'elle traquait car il se trouvait sur la scène de crime lui jette entre les mains une sorte d’œuf minéral avant de la pousser sur les rails du métro.

Commence alors pour Felicity une traque dont on peut dire sans exagérer qu'elle l’entraîne « vers l'infini et au-delà ».


Histoire de réalités parallèles dans laquelle Felicity saute de dimension en dimension pour arrêter un meurtrier impitoyable et sauver les incarnations successives de la pauvre Madison May sans jamais y parvenir, "The 22 Murders of Madison May" peut faire penser par son pitch à Les sept morts d'Evelyn Hardcastle. Il est pourtant assez différent.


D'abord, Max Barry parvient – suspension d'incrédulité passée – à créer un genre d'explication à base d'univers-bulles qui est plus que suffisante pour soutenir son histoire de fuite en avant et de traque potentiellement infinie. C'est un thriller, pas un roman de Hard-SF.


Ensuite, Barry crée des personnages auxquels il est possible de s'attacher vraiment, ce qui permet d'ancrer le lecteur au thriller et de l'impliquer dans les heurts et malheurs tant de Madison que de Felicity.

Rapidement, on se prend à espérer que Madison – dans ses différentes incarnations, toujours un peu la même et toujours un peu une autre – s'en sorte, même si on sait depuis le titre combien de fois au minimum elle sera assassinée – et je te rassure, lecteur, tu ne verras pas les 22 fois, ça finirait par devenir lassant.

En empathie avec Felicity, on ressent la perte douloureuse de quitter un univers pour un autre proche mais différent, dans lequel sa vie, ses proches, tout ce qui fait le monde sont presque les mêmes mais pas exactement – une perte définitive car il n'y a pas de retour en arrière une fois un univers quitté pour le suivant. Felicity, par une obsession de sauvetage qui duplique celle, meurtrière, de l'assassin, brûle ses bateaux à chaque fois qu'elle abandonne une réalité pour la suivante à la poursuite toujours infructueuse de Clayton.

Même Hugo, « l'allié » intrusif de Felicity, est porteur d'une biographie et d'une personnalité qui en font bien plus que le goon de service. Lui aussi a une quête personnelle à mener de dimension en dimension, sans guère d'espoir de la voir réussir.

Et que dire de Clayton ? Clayton est un fou, obsessionnel, qui traque les Madison May à la recherche de la Madison May parfaite, celle qui n'existe que dans sa tête et à laquelle ne peut se comparer aucune des vraies Madison May. Clayton hait les vraies Madison pour ça, pour ne pas lui donner ce qu'il estime être son dû. Mécanisme tristement banal là encore de l'obsession mortifère de certains hommes pour certaines femmes, les condamnant à mourir assassinées ou à vivre une vie de harcèlement constant. Aucune Madison May n'est à l'abri car aucune n'est « à la hauteur », et chaque petite vie pas si insatisfaisante qu'elle se crée est inévitablement détruite par un bourreau qui dit et croit l'aimer, alors qu'il n'y a que lui dans son équation. En ces temps où on s'intéresse enfin vraiment aux violences conjugales, ce roman en est une approche originale.


Enfin, "The 22 Murders of Madison May" – même si ce n'est pas son point principal – est l'occasion de quelques réflexions sur l'identité, sur la difficile ligne à tirer entre la part de soi qui est innée et celle qui est acquise par les aléas des rencontres, des opportunités, des obstacles, des hasards. Madison May, comme Felicity, change d'un monde à l'autre, abandonne ou réalise tel ou tel projet, vit avec ou sans telle ou telle personne. Elle est objectivement différente et pourtant elle est toujours le même ensemble de potentiels, simplement actualisés différemment d'une vie à l'autre.


Nous le savons, elle ne le sait pas. Madison ignore tant l'existence des univers parallèles que celle des autres Madison possibles, sans parler de celle d'un tueur qui « la » traque sans cesse. Elle est ce que nous sommes, convaincus d'être uniques sur un chemin irrésistible.

C'est différent pour Felicity qui, elle, sait qu'elle perdra des choses à chaque saut, dans sa vie personnelle comme dans sa profession. Perspective terrifiante ; on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne.

De fait, Felicity, toute à son obsession de sauver Madison et de neutraliser Clayton, rappelle fortement Robert Graysmith, le dessinateur de presse qui consacra au moins quinze années de sa vie à traquer le tueur du Zodiaque, au prix de sa famille et de son boulot. Comme Graysmith dans le monde réel, Felicity est aspirée dans la folie de Clayton et ne peut pas plus arrêter que lui ne peut le faire.

Jusqu'à une fin qu'il faudra lire pour savoir si c'est un happy end.


"The 22 Murders of Madison May" est un thriller excitant et rythmé qui offre de bons moments de lecture. On pourra lui reprocher, si on veut être grumpy, une partie policière – proche de la fin – qui paraît un peu facile. Qu'importe ce détail, ce roman est un texte prenant qui implique bien plus que Les sept morts d'Evelyn Hardcastle car il dépasse l'énigme intellectuelle pour offrir des personnages dont on a envie qu'ils survivent et réussissent.


The 22 Murders of Madison May, Max Barry

Commentaires

Lune a dit…
Oh génial, j'espère qu'il sera traduit !!
ça me fait penser à La Femme intérieure, tu aimerais peut-être
Baroona a dit…
Ça donne vraiment envie. C'est la happy end qui l'empêche d'accéder au stade de bluffant, c'est ça ? =P
*va essayer de faire croire aux Éditions Sonatine que c'est la suite du Stuart Turton pour le faire traduire*
Gromovar a dit…
*va essayer de faire croire aux Éditions Sonatine que c'est la suite du Stuart Turton pour le faire traduire*

Excellente idée :)