Le livre écorné de ma vie - Lucius Shepard


Thomas Cradle est un écrivain à succès. Il tombe un jour par hasard sur Amazon sur un roman, La forêt de thé, écrit par un homonyme dont il ignorait l’existence. Même si l'ouvrage est très mal classé dans la liste des ventes Amazon, il reçoit néanmoins des éloges dithyrambiques des quelques lecteurs qui ont pris la peine de le reviewer. Curieux, Cradle le commande. Il découvre alors, à sa stupéfaction, que le Thomas Cradle qui est l'auteur de La forêt de thé a une bio qui ressemble trait pour trait à la sienne, et que même physiquement il y a une ressemblance certaine entre les deux hommes : « Rasez-lui la barbe, coupez-lui les cheveux, ajoutez-lui six ans et douze kilos, et ce type aurait pu être mon frère jumeau. A lui seul, son regard méprisant trahissait notre ressemblance. »

Convaincu d'abord qu'on lui a fait une blague, Cradle est peu à peu obligé de se rendre à l'évidence, il y a bien un autre Cradle qui a décrit, dans un livre dont il ne peut plus trouver le moindre exemplaire supplémentaire, un long voyage le long du fleuve Mékong entre Cambodge et Vietnam. Un voyage que Cradle décide d'entreprendre, comme le fit sa contrepartie, alors qu'il comprend et adhère progressivement à la théorie de Cradle 2 selon laquelle l'univers est constitué de milliers de mondes presque identiques qui s’entremêlent parfois tel des rubans de papier de riz mouillé déplacés par le vent qui se frôlent, se collent, se décollent, échangeant alors, souvent à l'insu de tous, objets matériels ou phénomènes physiques.

Tiré du recueil Five Autobiographies and a Fiction, "Le livre écornée de ma vie" est une autobiographie inventée, une autofiction où il n'est pas à son avantage et exprime peut-être des pulsions qu'il a réussi à canaliser sa vie durant.
On pense évidemment à l'immense Bret Easton Ellis de Lunar Park.
On pense aussi à tous les créateurs d'univers multiples, de Moorcock à Priest en passant par Nina Allan, même si on est bien plus près de la violence baroque de Moorcock que du style toujours un peu éthéré de Priest.
On pense enfin, naturellement au Conrad d'Au cœur des ténèbres, explicitement cité comme nom d'un bar à putes, et à ses multiples avatars.

La descente du Mékong de Cradle vers la forêt de thé, sur les traces de son prédécesseur inconnu et pourtant si proche, est pour lui une dévolution, un épluchage progressif de son vernis civilisationnel, jusqu'au noyau de ce qu'il est – de ce que sont tous les Cradle de tous les mondes semble-t-il –, un très sale type, cynique, abject, sexiste, raciste, et autocentré. Comme si l'abrasion du voyage le dépouillait morceau par morceau des oripeaux de la civilité, comme si son surmoi vaincu devait céder la place à son ça dans l'orientation de sa conscience.

Plongeant de plus en plus profond tant dans l'aspect peu ragoutant de lui-même que dans les méandres du fleuve qu'il descend, Cradle croise les signes d'autres Cradle antérieurs, poussés – vers quoi ? – par la même quête. Des Cradle qui ne sont pas des alliés et pour qui il n'en est pas un non plus dans une scénographie d'échouage qui peut évoquer La Tempête de Shakespeare. Jusqu'à la révélation finale – un peu obscure imho – qui est l'occasion de faire montre une fois encore de son manque de courage autant que de sa vénalité – péchés véniels par rapport au reste de ce qui serait possible.

Le texte de Shepard est d'une grande beauté formelle, qu'on pourrait qualifier de vénéneuse. Par de longues phrases très descriptives il fait pénétrer le lecteur tant dans une nature de plus en plus sauvage que dans l'esprit de moins en moins civil de Cradle ; on croirait par moment lire un Proust qui n'aurait que cynisme et acrimonie à offrir. Ses incantations internes, la langueur résignée et fanatique qui l'envahit, sa manière de traiter ses compagnes de voyage et les autochtones qu'il croise – tous comme des outils –, témoignent d'une perte lente de ce qui fait l'humanité, même s'il a par moments de brefs sursauts de bienveillance.
Il offre aussi une description acerbe des regrets que peut avoir un homme quand à la manière dont il a mené sa vie, et pour un écrivain dont il a réalisé son œuvre. Il n'oublie d'ailleurs pas de récriminer contre son éditeur, ses agents, ses comptables, ses lecteurs, les critiques, qui ont contribué à faire de lui ce qu'il est devenu comme écrivain à succès
Dans plusieurs passages à la charge érotique forte, il propose également une vision très fine de ce qu’est le sexe sous drogue, entre consentement et abandon accepté à la licence de l'autre, entre conscience de l'acte et oubli des détails dans une ambiance de vulnérabilité acceptée.
Il accepte enfin de signifier que, chacun a sa manière, tous les Cradle sont mauvais, comme peut-être le seraient tous les Shepard s'ils n'avaient pas bénéficié d'une socialisation civilisatrice. « Le mal n'exige pas le génie, seulement le pouvoir, l'absence de toute conscience et une nature avide telle que j'en avais vu à l’œuvre dans la forêt de thé. »

C'est donc un texte fort, dur, puissant, que propose Shepard ici, superbement traduit par JD Brèque.
Un texte qui met mal à l'aise – et à quoi sert la littérature si ce n'est à sortir du safe space, sinon autant se contenter d'avaler des Marshmallows.
Un texte qui mériterait tellement de trigger warning qu'il y faudrait  deux pages entières ;) Mais un texte très réussi dans lequel Shepard  fait œuvre de littérature et c'est tout ce qui compte.

Le livre écorné de ma vie, Lucius Shepard

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