L'hypothèse du lézard - Moore - Canévet



"L'hypothèse du lézard", d'Alan Moore, est l'un des deux titres (avec La guerre des trois rois, de Jean-Laurent del Socorro) qui inaugurent la collection de textes courts illustrés d'ActuSF, ActuSF Graphics.

"L'hypothèse du lézard", écrite en 1988 et nominée World Fantasy Award pour les nouvelles, prend place dans la ville « partagée » (avec d'autres auteurs, dont Nancy Kress ou Robin Hobb) de Liavek. Magique, merveilleuse, dangereuse, Liavek est aussi la ville de la chance, une chance qui, ici, est un actif dont chacun est doté de façon inégale et qu'on peut « investir » pour réaliser ses objectifs. Une ville aussi baroque et cruelle dans son propre genre que l'est la Imrrir d'Elric.
"L'hypothèse du lézard" est donc la contribution d'Alain Moore a cet univers partagé initié par d'autres en 1985. Elle fut adaptée en comic en 2004 chez Avatar Press et arrive aujourd'hui chez ActuSF Graphics en texte intégral illustré par Cindy Canévet.

Som-Som est une petite fille de grande beauté que sa mère vend, à l'âge de cinq ans, à un bordel nommé La Maison sans Horloges. Dans La Maison sans Horloges, les prostitués des deux sexes ont tous des particularités physiques stupéfiantes, innées ou manufacturées pour satisfaire les désirs et les fantasmes les plus étranges. Après quelques années d'observation, Som-Som, destinée à assouvir les désirs de magiciens pour qui la confidentialité est primordiale, se voit imposer le Don du Silence. Lors d'une opération chirurgicale à la longue et pénible convalescence, on pratique sur elle une callosotomie puis on lui pose sur le visage un demi-masque aveugle et sourd du côté droit. Som-Som ne voit et n'entend plus que de la gauche de sa tête, mais, collosotomie aidant, elle ne peut plus rien communiquer de ce qu'elle voit ou entend. Ne lui restent comme conversation que des souvenirs qui sortent, impromptus, et font de tout « dialogue » avec elle une juxtaposition de monologues dont la confrontation sonne absurdement.

Les jours, mois et années passent, et Som-Som se lie d'une amitié étrange avec Raura Chin, très beau prostitué androgyne auquel elle pense comme à « Elle ». Raura Chin, qui est par ailleurs l'amant de Foral Yatt, un autre pensionnaire de la Maison, ne rêve que de théâtre et de gloire au point qu'il finira par quitter la Maison et accessoirement Foral Yatt.

Cinq ans plus tard, devenu riche et célèbre, Chin revient rendre visite à Yatt. Commence alors une sordide histoire de vengeance sous le regard impuissant de Som-Som.

"L'hypothèse du lézard" est un ouvrage de fort belle réalisation. Couverture rigide, jaquette, signet. Il embellira une bibliothèque.

Les illustrations de Cindy Canévet, certaines pleine page, certaines sur papier glacée, font pénétrer le lecteur dans l'univers inquiétant et profondément exotique de Liavek, et singulièrement dans La Maison sans Horloges, sur les traces de Som-Som, la pour toujours silencieuse. C'est un très beau travail, tout en nuances, d’une grande précision sans jamais verser dans le réalisme.

Le texte, sorte de grimdark dans une ambiance qu'on sent orientalisante sans vraiment pouvoir le justifier, est intrigant. Interrogeant – sans excès – l'identité, le ressentiment, et l'identité, il propose, un peu comme dans le Elise et Lise d'Annocque, une histoire toxique de dépossession ultime, ici motivée par la vengeance.
Trois limites au texte imho : d'abord il promet puis ne donne rien sur la question des magiciens (cet aspect n'étant que le prétexte au Silence de Som-Som), ensuite il avance vers une fin qui devient rapidement prévisible, enfin il peut sembler surécrit.

L'hypothèse du lézard, Alan Moore, Cindy Canévet

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