La défense du paradis - Thomas von Steinaecker


Au commencement de "La défense du paradis" nous découvrons celui qui en sera le « héros », Heinz, qui fête – même si le mot n'est guère approprié – ses quinze ans. Onze ans plus tôt s'est produite la « Chute ». Le monde, semble-t-il, a été détruit, et Heinz n'a dû sa survie qu'à une heureuse rencontre. Depuis, il vit au sein d'une petite communauté retranchée dans un ancien resort des Alpes bavaroises près de Berchtesgaden.

Auprès d'Heinz, il y a Cornélius, le chef/sage de groupe, qui fut CEO du Council ?, Anne, la plus âgée et la plus douce, un peu baba, un peu new age, Jorden, un combattant efficace mais toujours à cran, et enfin Chang et Özlem, un couple constitué d'un ex-journaliste et d'une ex-présentatrice qui ont trouvé le jeune Heinz alors que les catastrophes liées à la Chute faisaient rage, lui sauvant donc la vie et l'intégrant à ce qui deviendra leur petite communauté. Près d'Heinz il y a aussi son robot-fennec, F-87, qui le console et lui raconte des histoires apaisantes.
Une communauté axée sur sa survie qui, depuis onze ans, parvient aux prix d'efforts importants et de beaucoup de sacrifices à perdurer – toujours au bord de la disette – dans le resort, loin d'un monde détruit.

Disons, pour être complet, que le monde n'était déjà guère folichon avant la Chute. Les effets délétères du réchauffement climatique (pas développés) et des inégalités sans cesse croissantes (guère développées non plus si ce n'est par l'évocation de cités d'élite et de vieilles villes bien moins confortables) se combinaient pour en faire un environnement déplaisant (sauf pour les plus riches), du type vers lequel nous nous dirigeons peut-être. On y vivait sous dôme ou engoncé dans des combinaisons protectrices lorsqu'il s'agissait de circuler à l'extérieur des dômes.

Arriva la catastrophe, on ne sait vraiment ni quoi, ni pourquoi, sauf qu'elle détruisit tout et que la petite communauté ne dut sa survie qu'à la proximité d'un resort sous dôme dans lequel elle s'installa, isolée et cachée de ce qui restait du monde.

Et, maintenant, pour ses quinze ans, Heinz se voit offrir par Cornélius quatre cahiers et des crayons afin qu'il devienne le chroniqueur du petit groupe. Une tâche dont Heinz s'acquittera avec un sérieux et une gravitas exceptionnels ; il faut dire qu'il aime écrire et qu'il cite des phrases de livres qu'il n'a jamais lus (là aussi, pendant très longtemps on ne sait pas comment c'est possible). Mais ce que les survivants ignorent, c'est que le resort est proche de céder et qu'il leur faudra se lancer dans l'inconnu vers un hypothétique camp de secours qui se trouverait en France. Un voyage au contact de gangs et de mutants menaçants, en terre inconnue et dangereuse, rendu plus périlleux encore par l'état mental vacillant d'Anne, les effets de l'âge sur Cornélius, et la charge qu'impose le bébé de Chang et Özlem.

L'objet de ce blog a toujours été de conseiller d'éventuels lecteurs. Ici, la quatrième de couverture étant volontairement vague, il est nécessaire de préciser quelques points à l’intention d'un acheteur potentiel.

Le début (jusqu'au 15 derniers pour cent peut-être) est volontairement flou.
Qu'a été exactement la catastrophe ? Par quoi a-t-elle été causée ? Que signifie le tatouage sous le bras de Heinz ?
On n'en sait pas plus que le petit groupe, c'est à dire presque rien. Le but est de garder les révélations pour la fin. Comme elles changent radicalement l’interprétation des faits, on les prendra – suivant son goût pour ce type de procédé – comme un twist plaisant ou comme un tour de passe-passe décevant.

De ce début jusqu'à la presque toute fin, on est avec Heinz, avec ses doutes sur son utilité, sur sa place dans le groupe, sur les sentiments que les uns et les autres éprouvent pour lui, sur son rôle de « grand frère » du bébé ou d'archiviste du groupe voire du monde. Il faut dire qu'il n'est, lui, l'enfant de personne, et que ses compétences sont encore bien maigres.

Dès ce début, on comprend que, si le monde est mort, sont mortes avec lui les créations de l'esprit humain. Perdus à jamais, les romans, la musique, les œuvres. Se souvenir autant que possible, transmettre – pour qui ? – deviennent alors des missions d'importance. Même pour cet Heinz qui, lui, ne se souvient de rien et n'aurait donc rien à regretter. Ici on se dit qu'on est proche d'un Cantique pour Leibowitz et on est content. Mais on déchante vite. Car de préservation possible il n'y a pas, même si on essaie de réveiller des mots anciens ou si on écoute une dernière fois Le clavier bien tempéré.

Qui plus est, le robot-fennec donne une autre coloration au roman. Plus question de Leibowitz ici, le couple Heinz/F 87 évoque Le petit Prince et son renard, c'est bien d'un regard naïf sur le monde qu'il est question, ainsi que de voyage, d'amitié vraie, de responsabilité, entres autres. Car tout ceci sera testé et mis à mal lors du voyage en terre ravagée, entre périls mortels, meurtres froids pour survivre, trahisons, et sacrifices ; la transhumance et ses péripéties confronteront le groupe aux horreurs dont on est témoin ainsi qu'à celles auxquelles on doit sacrifier.
On aime ou pas le Petit Prince ; moi je vous passe mon exemplaire si vous en voulez.

Mais on est aussi dan la fantasy du Collodi de Pinocchio (Heinz l'évoque lui-même), d'abord avec les singes, dans le resort, puis surtout avec les innombrables robots animaliers ou organiques plus baroques les uns que les autres qui, omniprésents et privés des humains qu'ils servaient, sont devenus dangereux ou secourables. On est entre l'île des plaisirs de Pinocchio et le pays des jouets de Oui-Oui.

Et ceci est le nœud du problème qu'on peut avoir avec ce roman. Volontairement très baroque, usant d'une langue « future » qui consiste surtout en adjonction d'anglicismes guère heureux, le récit, en dépit de son caractère noir et tragique, est toujours sur le fil d'une ambiance qui rappelle plus Alice au Pays des Merveilles ou les droogies clownesques des concerts de Bérurier Noir que Mad Max ou La route. Il est alors difficile de le prendre au sérieux, ce qui est surprenant au vu des enjeux et du prix du sang que paient les survivants ; impossible aussi – en dépit de la meilleure volonté du monde – de compatir vraiment aux incessantes interrogations existentielles geignardes qu'Heinz exprime tout du long sur un ton le plus souvent puéril.

Et puis il y a la fin, quand on apprend enfin ce qu'il en était, de l'identité de Heinz (une révélation assez inutile), de la Catastrophe, de son étendue, de ses suites. Et, sans spoiler trop, je peux dire qu'il était plus question d'une histoire de migrants matinée d'une dénonciation des passeurs et/ou des sweatshops du moment que d'un récit post-apo stricto sensu.
Cerise sur le gâteau, la fin ouvre à double interprétation à la manière de ces textes de Priest dont je ne suis guère friand.

Alors "La défense du paradis" donne l'image d'un roman pompeux qui a décidé de dire des choses importantes et, de surcroît, souhaite le faire de façon innovante, mais qui, ce faisant, ment un peu à son lecteur sur son propos affiché et donne le sentiment qu'à trop vouloir en faire dans le bizarre il passe la frontière du weird pour entrer dans le domaine du ridicule, moralisateur qui plus est.
Il ne faudrait pas qu'à force de vouloir asséner le beau et le bon sous forme métaphorique, la littérature de l'Imaginaire échoue sur les rayons des bibliothèques entre apologétique classique et fables de La Fontaine.

La défense du paradis, Thomas von Steinaecker

Commentaires

gepe a dit…
Déception dans l’ensemble, je l’ai lu jusqu’au bout mais avec difficulté, une première partie correcte mais la suite tombe dans un peu dans le n’importe quoi je trouve.
Effectivement le côté post-apo n’y est pas, d’ailleurs tu aurais 2/3 livres post-apo que tu affectionnes et que tu conseilles ? ( c’est l’un de tes genres préférés je crois) d’avance merci

Gromovar a dit…
"La Terre demeure" est un classique.
"Une pluie sans fin" est plutôt sympa et original.
"Notre fin sera si douce", très sympa aussi.
"Au nord du monde" sympa et surprenant.
"Un cantique pour Leibowitz" ultra classique must-read.

"Exodes" est indispensable imho, peut-être le plus impressionnant.

Ca fait déjà une bonne culture de base.
gepe a dit…
Merci pour ces conseils, j’en prends note, « exodes » j’ai beaucoup aimé ( j’ai d’ailleurs Aqua du même auteur, pas encore lu)
et désolé pour la phrase ratée du dessus, c’est ça quand on se relit pas.
J’ai hésité à le lire et au final je pense que je ferais l’impasse... j’aime pas l’idée de vouloir lire du post-apo et qu’au final ca n’en soit pas vraiment et puis le côté moralisateur me saoule beaucoup en ce moment.
Je note Exode dans tes recommandation 😉
Gromovar a dit…
Ah oui, lis Exodes, c'est le jour et la nuit.