L'Homme sans tête - Gene Wolfe

Dans le Bifrost 124 , il y a les rubriques habituelles. Critiques des nouveautés, scientifiction (dans laquelle Roland Lehoucq décortique le film Projet Dernière Chance ) , etc. Il y a un édito d'Olivier Girard qui parle de confiance dans le monde du livre, confiance entre les petites mains, par-delà la valse des généraux, confiance qui permet de travailler et de continuer à le faire en dépit des vicissitudes capitalistiques. Chroniquant le Trois Oboles pour Charon de Frank Ferric, j’écrivais « L’absurdité du conflit des hommes est le seul spectacle que l’éternité lui offre » . Je m’y tiens. Dans le Bifrost 124 , il y a un volumineux dossier sur le très prolifique et insaisissable Antoine Volodine. L’homme a ses fans, je n’en suis pas, je n’ai donc pas grand-chose à en dire si ce n’est que le dossier semble vraiment très complet, comprenant notamment une longue interview réalisée par Hugues Robert. Il y a aussi dans le Bifrost 124 , une très courte nouvelle de Gene Wolfe. L’H...

Ormeshadow - Priya Sharma


"Ormeshadow" est une belle novella de Priya Sharma qui reprend et développe les thématiques fortes de son recueil All the Fabulous Beasts.

Passé pré-industriel de l'Angleterre. Gideon Belman est un paisible petit garçon de sept ans. En compagnie de ses parents, John et Clare, il s'installe dans la ferme familiale des Belman. Une ferme qu'il ne connaît pas, une ferme que son père avait quittée pour étudier à l'université puis s'installer dans la ville de Bath que la petite famille quitte aujourd'hui comme en fuite.
A Ormesleep Farm, dans la vallée d'Ormeshadow, John retrouve son frère Thomas, qui était resté sur l'élevage de moutons familial, sa belle-sœur Maud, et ses neveux et nièces Samuel, Peter, et Charity. Commence alors, pour Gideon le déraciné et ses parents, une vie nouvelle, loin de la ville et de son confort, dans une ruralité rude, fruste, et souvent cruelle.
Pour résister à l'exil, Gideon peut compter sur l'amour constant de son père ainsi que sur sa foi en la légende du dragon – Orme – qui dormirait sous la colline et cacherait en son sein un trésor de roi. Sera-ce suffisant ?

"Ormeshadow" est un beau roman d'apprentissage mâtiné de fantasy. Dans le huis-clos oppressant de la ferme familiale, Gideon apprendra à la dure ce qu'est la famille traditionnelle rurale.
Y prospèrent les névroses familiales que pointaient Mustapha Menier dans Brave New World ainsi que les mécanismes de domination qu'Engels avaient identifiés dans  la famille patriarcale monogame centrée autour de la propriété des terres. Aucun de ces traits ne sera épargné à Gideon ; s'y ajouteront l'anti-intellectualisme de la population locale, la pression constante d'une communauté fermée, la violence pas toujours contenue d'une ruralité pas encore entrée dans le processus de civilisation décrit par Norbert Elias.

Gideon, à qui on a généreusement attribué une chambre qui n'est qu'un cagibi, se trouve au milieu de relations méphitiques. Thomas est une brute, tout de violence contenue, qui méprise ouvertement  Maud et témoigne plus d'affection à sa chienne qu'à quiconque dans la maisonnée. Samuel et Peter sont odieux et méprisants. John et Clare ne s'aiment plus guère. De vieux contentieux opposent Thomas et John. L'argent et le travail sont plus sources de tension que d'apaisement.
Les années passent. Les événements, certains tragiques, adviennent. Gideon grandit comme une plante malingre dépourvue de nourriture spirituelle, vers un âge adulte dont nul ne sait encore ce que son entourage le laissera être.

Très joliment écrit, finement descriptif, "Ormeshadow" est un texte aussi dur que poignant. Mêlant Shepard à Hardy, Pryia Sharma livre ici une nouvelle itération de la tragédie familiale, exacerbée par l'impossibilité de fuir vers un ailleurs dont le souvenir même finit par s'estomper.
C'est un texte subtil, tout de tension contenue et de rage libérée, qui a la délicatesse de ne pas proposer d'explication définitive sur la véracité du mythe. A lire (et à traduire).

Ormeshadow, Priya Sharma

Commentaires

Baroona a dit…
Dis-moi qu'on n'a pas seulement envie de se tirer une balle à la fin et je prends tout de suite la route de Saint Mammès pour obliger qui de droit.
Gromovar a dit…
Non, à la fin on n'a pas envie de se tirer une balle, promis (et c'est même un petit poil trop rapide si je devais émettre une légère critique).