Palaces of the Crow - Ray Nayler

Lituanie. 1941. L’opération Barbarossa . Toi et moi, lecteur, savons ce qui arrive. Les protagonistes du roman, assurément pas. Ces protagonistes dont je parle sont quatre jeunes personnes, entre l’enfance et l’adolescence, que le vent de la guerre emportera, transformera, cassera jusqu’à ce que ne restent que les vestiges de ce qu’ils furent ou auraient pu être. Qui sont-ils quand le roman commence ? D’abord (pas d’inquiétude, je ne spoile rien qui ne soit lisible dès l’abord du roman) Neriya, une brillante jeune fille juive de quatorze ans, qui perd sa famille quand le shtetl dans lequel ils passaient l’été est attaqué. Seule, elle fuit. Czeslaw, un très jeune soldat de l’Armée Rouge, d’origine polonaise (il a menti sur son âge pour pouvoir s’engager et soulager ainsi sa mère seule) . Czeslaw a perdu son unité et ses camarades. Déserteur, seul, il fuit. Kezia, une jeune Rom dont la famille est tuée sans motif aucun. Seule, elle fuit. Et Le Garçon, qui ne parle pas ou plus, que Kezia...

Certains ont disparu et d'autres sont tombés - Joel Lane - Filigree and shadows


"Certains ont disparu et d’autres sont tombés" est un recueil de 30 nouvelles de l'auteur anglais Joel Lane. L'ouvrage, inédit, est le fruit du travail aussi patient que passionné de Jean-Daniel Brèque, anthologiste et traducteur.

Que trouvons-nous dans ce recueil ?

30 textes fort joliment écrits, une prose poétique mélancolique, d'un genre qu'on pourrait qualifier de fantastique interstitiel pour ne pas le dire aickmanien. Car le fantastique de Lane est aux marges du récit, parfois subliminal comme une 25ème image, parfois résidant seulement dans l'étrangeté intrinsèque d'un monde en déréliction.

Un fantastique qui trouve son épicentre dans le Black Country, autour de Birmingham, ce cœur de la Révolution Industrielle que son histoire même prédisposait à devenir le lieu sacrificiel de la désindustrialisation.

Des récits touchants qui donnent à voir l'étendue de la désintégration d'une société anglaise victime du thatchérisme, du post-thatchérisme, du post-post-thatchérisme, jusqu'à des futurs ou des réalités possibles bien pires encore.

Entrez dans le monde de Lane.
Une violence constante à bas bruit n'attire plus l'attention d'une police sous budgétée.
Entre paupérisation et privatisation, les transports publics ou l'hôpital ne valent guère mieux.
Le travail ne fait plus lien social. Entre usines fermées et restructurations qui n'épargnent personne, si on n'en meurt pas, on se retrouve à errer, à vivre à l'hôtel, à boire du mauvais alcool ou à s'abrutir de drogue frelatée.
Pas de repli sur la famille. Elle est au mieux dysfonctionnelle, au pire disparue.
L'amour est un espoir futile. Seul le sexe vainc parfois la solitude. Il est indifféremment échange de bons procédés sans lendemain, achat de services proposés par des pauvres à des pauvres, ou défouloir à la frustration d'une vie sans contrôle.
Et puis la maladie rode, qui souffle sur les flammes et les éteint souvent. La maladie ou le malheur, cancer ou catastrophe industrielle, séparant les couples qui auraient pu durer.

Tout ceci, Lane le décrit au fil des presque 400 pages du recueil.
Il montre le durcissement des relations humaines qu'une civilisation en fuite ne police plus.
Il narre la solitude, le désespoir, la folie, l'envie de s'étourdir, le besoin de faire souffrir comme on souffre ou d'associer les deux dans le suicide.
Il raconte l'intrusion discrète de créatures que la rationalité du monde moderne tenait à l'écart jusqu'alors ; le sommeil de la raison engendre des monstres. Antigens et fantômes hantent les rues sales, les terrains vagues, les voies de chemin de fer désaffectées, les friches industrielles, les pubs et les clubs dans lesquels subsistent, le soir, les derniers lambeaux de vie sociale, si misérables soient-ils. Ils tourmentent les humains ou s'en nourrissent ; qu'importe, ceux-ci sont déjà morts. Même les vampires sont au bout du rouleau.

Tout ceci, Lane le raconte sans grandiloquence, sans hurlement. Même quand il faudrait hurler, ce sont les actes ou les faits qui hurlent, pas les personnages et pas l'auteur non plus. Au fil des textes (et même s'il m'en a fallu deux ou trois pour entrer dans le rythme), Lane impose une poésie de l'effondrement, de l'anomie réalisée, du réensauvagement. Il raconte la dissolution des liens sociaux, et pose sur les relations condamnées qui demeurent un regard d'un cynisme aussi glacial que pertinent – et souvent drôle, de cette drôlerie qui est la politesse du désespoir.

Certains ont disparu et d’autres sont tombés, Joel Lane

Commentaires

artemus dada a dit…
Oui, un bien chouette recueil.

Comme je le disais ailleurs, les quelques nouvelles qui font parties du cycle policer/fantastique sur la trentaine proposée, m'ont rappelé le John Constantine (Hellblazer) du court run de Warren Ellis.

Et ta description de l'ensemble, rejoint mon propre sentiment.

Une très belle découvert.
Gromovar a dit…
Une belle découverte en effet.

Et je n'ai jamais lu Hellblazer mais j'irai voir à l'occasion.

Merci.
zen arcade a dit…
Je suis en pleine lecture et je trouve que ta chronique montre parfaitement bien ce qui fait la singularité de l'univers de Joel Lane.
Très chouette découverte.
Gromovar a dit…
Alors, impec'. Merci.