Je ne suis pas venu apporter la paix - Nicolas Martin

Ce roman sortira en septembre. Cette chronique fera l'objet d'une republication.


« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre! Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée, car je suis venu mettre la division entre l'homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère, et l'on aura pour ennemis les membres de sa famille. »

Cette phrase, attribuée par Matthieu au Christ, est à la fois le titre et le point du nouveau roman de Nicolas Martin.


Pyrénées, aujourd’hui. Une famille recomposée se rassemble pour veiller les derniers moments du patriarche : Ils sont venus, ils sont tous là, dès qu'ils ont entendu ce cri, elle va mourir, la mamma (ici le papa), ils sont venus, ils sont tous là, même ceux du sud de l'Italie (ici d’Indonésie), y a même Giorgio, le fils maudit (là, maudits, fils et filles le sont tous peu ou prou).


Dramatis Personae :

  • Le patriarche, veuf et remarié
  • Judith, sa seconde épouse
  • Diane, première fille du premier lit
  • Victor, premier fils du premier lit
  • Rachel, première fille du second lit
  • Pierre et Marie, jumeaux du second lit
  • Guillaume, époux de Diane
  • Anwar, époux de Rachel
  • Aluna, fille de Rachel
  • Maud, bonne apparemment aussi religieuse que limitée
  • Et deux chiens, les bêtes du patriarche qui a par ailleurs aussi un cheptel ovin et caprin


Il faut avoir vu Festen sur scène pour ressentir la violence qu’on peut mettre dans un huis-clos familial. Plus que Corneille dans sa Médée, les personnages de Thomas Vinterberg font entrer la tragédie dans le réel car il ne la médiatise pas à travers un cadre antique qui permettrait de s’en tenir à distance. C’est cette même violence que Nicolas Martin met dans son roman.


Une ferme au milieu des montagnes, loin du village, loin des antennes-relais de mobiles (mobiles qu’on doit d’ailleurs enfermer dans une boite en arrivant dans la maison, une tradition instaurée, j’imagine, pour réunir la famille à l’écart des distractions extérieures). De la ferme descendait parfois cet homme-ours (au figure) à la réputation sulfureuse. Il en remonta une fois avec une jeune fille qui devint ensuite sa femme. Puis, plus tard, avec une autre qui devint sa seconde femme. Des enfants naquirent, au fil des ans. Cinq. Tous partis au fil du temps le plus loin possible de la ferme et de la région – de la ferme à cause de ce qu’était le père, de la région car il fallait bien mettre de la distance et que de, de plus, les villageois ne valaient guère mieux.

L’homme-ours, c’est le patriarche, les enfants, ses rejetons réunis pour assister à son dernier souffle en compagnie de sa deuxième épouse, la mère de trois d’entre eux.


Si les enfants ont fui, hors de la région, hors du pays, hors de la raison, c’est qu’il était trop étouffant, trop stressant, trop dur de vivre coupé de tout, entre un homme dur et une femme soumise. Tous ont peu à peu retrouvé une forme d’équilibre. Tous reviennent avec peine sur les lieux de leur enfance. Car les souvenirs ne sont pas heureux, car les rancœurs sont vives, à l’endroit des parents et même entre les enfants, car, en dépit d’un mieux, les vies des enfants ne sont guère heureuses ; on ne sort pas indemne d’un tel contexte familial.


Lisant la première partie d’un roman en cinq actes dont chacun se termine par une scène de dialogue théâtral, on pense qu’on sait où on va, que les secrets familiaux vont surgir et exploser, comme dans Festen justement. On se trompe.

Car, par-delà le no love lost qui imprègne chacune des relations bilatérales de la famille (à l’exception notable de celle qui unit les jumeaux), par-delà les névroses qui teintent chaque interaction dès les premières secondes, il y a des secrets dans la famille du roman qui ne sont sûrement partagés par aucune de celles que je côtoie. Des secrets indescriptibles. Qui font basculer l’histoire dans l’horreur pure.


Nicolas Martin écrit des textes, ici ou , dans lesquels il y a des horreurs et des grottes et des trous. C’est encore le cas ici. On pourrait commencer une psychocritique, si l’auteur ne nous coupait pas l’herbe sous le pied en remerciant sa famille aimante d’être ce qu’elle est. Le mystère littéraire demeure donc.

Comme à son habitude, il livre un texte cut, comme haché en groupes nominaux courts, qui semble être la narration d’un spectacle observé sous lumière stroboscopique (‘mode Alien ou Berghain on’, lecteur). L’ensemble fait nerveux, tendu. C’est le but.

Dans une ambiance qui oscille entre la maison de Massacre à la tronçonneuse, la famille du Servant de Shyamalan et le huis-clos canin de Cujo, le mystère de l’histoire, lui, reste longtemps obscur, enfoui qu’il est sous des couches de misdirection. Jusqu’à l’incroyable qui évoque L’Abomination de Dunwich.


Je ne suis pas venu apporter la paix est une série B speed et inquiétante. Nous ne regarderons plus jamais les Pyrénées de la même façon. La seule interrogation qui me reste concerne l’intrusion de ces scènes de rêves sexuels qui m’ont, je l’avoue, un peu dépassé.


Je ne suis pas venu apporter la paix, Nicolas Martin

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