Le froid va encore empirer - Rich Larson in Bifrost 122

Dans le Bifrost 122 il y a les rubriques habituelles. Critiques des nouveautés, Scientifiction and so on. Il y a aussi, hélas, un édito d'Olivier Girard qui rend hommage à Philippe Boulier, son ami, un membre de l’équipe qui nous a quittés. Philippe Boulier n’était pas, de l’équipe, celui que je connaissais le mieux. Mais il était toujours là, dans mon champ de vision, assis à la Table-SF ou dînant à la Loco. Et puis, de ce champ de vision, il a disparu. Pas à cause d’un défaut de la rétine, mais bien plutôt à cause d’un défaut du réel. Dans le Bifrost 122 , il y a aussi un gros dossier sur les cent ans d’ Amazing Stories , qui entre en résonance avec les trente ans de Bifrost, et quatre nouvelles de Rich Larson, Robert Charles Wilson, Laurent Genefort et Olivier Caruso. Commençons par Rich Larson. Au cœur d’une forêt d’hiver survivent une mère enceinte et malade (d’une bien étrange maladie) et ses deux filles. C’est la nuit. Les soldats approchent. Leur simple présence est terri...

In medias tenebras


"Furor" est un roman d’histoire alternative de Fabien Clavel. Sur la quatrième de couv’ on peut lire : « Il emprunte autant à Conrad qu’à Sénèque… ». Conrad et Sénèque, je me suis dit que je ne pouvais pas laisser passer ça.
"Furor" raconte la fin des légions perdues de Varus, englouties par la forêt germaine en 9 avant JC, en y ajoutant un élément science-fictif que je ne dévoile pas ici pour ne pas spoiler, bien que la couverture (très laide) soit assez explicite.
"Furor" n'est pas un simple récit de guerre. On y décrit la déréliction d’hommes perdus dans un milieu qui leur est absolument étranger, qu’ils ne comprennent pas, qui leur est résolument hostile, et la déliquescence qu’engendre leur marche funèbre vers leur propre inévitable fin. Voyage intérieur autant que spatial, les légionnaires marchent, sous les assauts brutaux des tribus germaines soulevées, vers un camp, une sécurité qu’ils n’atteindront jamais. Mal dirigés, ils cèdent au désespoir ou à la folie, avant que la mort ne les prenne. Le lecteur partage leur anéantissement car, dans le roman, les monologues intérieurs sont aussi présents que les passages classiques de description et de dialogue. J’aurais du aimer, j’aurais vraiment voulu.
Mais ça n’a pas fonctionné. Plusieurs raisons à ça.
D’une part (et c’est l’essentiel), le lecteur ne voit et ne sait que ce que voient et savent les protagonistes du récit, et même il ne voit et ne sait que ce qui fait sens pour eux. De ce fait, l’histoire n’est pas celle de l’expédition mais celle de la perception de l’expédition par ceux que l’auteur a choisi de suivre. Cela serait bel et bon si on parvenait à s’intéresser un tant soit peu à ceux-ci. Or ce n’est pas le cas. Qu’on me permette ici de citer Sénèque dans sa neuvième lettre à Lucilius : « Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins un ami, ne serait-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste pas sans culture. ». Clavel n’a pas réussi à faire de ses héros mes amis. Je n’ai ressenti aucune empathie, aucun sympathie. La faute à mon avis à une identité trop générique. On ne connaît pas ces hommes, on ne connaît pas leur vie, leur trajectoire, leurs espoirs. Du coup, ce qui peut leur advenir indiffère, et on finit par s'ennuyer ferme à les suivre. Quand des détails viennent, c’est vers la fin, trop tard et trop peu, la rencontre entre le lecteur et les personnages n’a pas eu lieu. Dans "Apocalypse Now", l’adaptation la plus connue de Conrad, les personnages ont une famille, font du surf, reçoivent des lettres, ils vivent, et leur malheur afflige par contraste. Ici rien de tout cela, même la « louve », concession faite à la compassion contemporaine, n’existe vraiment que dans l’espace-temps de la marche.
D’autre part, le prétexte science-ficitf ressemble un peu à cela justement, un prétexte, et on se dit que l’histoire fonctionnerait (ou pas) aussi avec une explication plus prosaïque du désastre. L’auteur dit avoir pensé aux Déportés du Cambrien de Silverberg. Euh, non. Il y a bien plus chez le grand Bob.
Enfin, et c’est de l’ordre du détail, moi qui apprécie (et pratique sans vergogne) le name-dropping, j’ai trouvé que là, par la voix de Caius Pontius, c’était quand même un peu trop, il y a une limite à l'étalement de l'érudition (les personnages s'en plaignent, mais le lecteur que je suis s'en plaint aussi). Et je ne parle pas du clin d’œil final.
Il est dommage de n’avoir pas su donner un peu de chair à ces soldats perdus, et un peu de plaisir au lecteur par là même.
Notons que, sur les légions de Varus et la révolte d’Arminius, on peut lire le très beau cycle des Aigles de Rome.
Furor, Fabien Clavel

Commentaires

Efelle a dit…
Dommage, Le Châtiment des Flèches m'avait bien accroché.