Seule sur Terre - Charles Yu - Retour de Bifrost 119

Seule sur Terre est un petit recueil de Charles ' Chinatown, Intérieur' Yu qui contient trois textes de longueur à peu près similaire. On y trouve d'abord Seule sur Terre , l'histoire de Jane, seule sur Terre en l'an 3020. Jane est une fille comme il y en a tant. Elle est étudiante, elle s'entend mal avec sa mère, elle doit rejoindre après les vacances la fac de Jupiter, et, pour le moment, elle a « un job d'été ». C'est la nature du job qui rend Jane extraordinaire : elle tient la boutique de souvenirs de la Terre, un monde qui est devenu un parc d'attraction touristique puis un musée puis une simple boutique après le départ de toute l'espèce humaine vers le système solaire puis les étoiles. La jeune fille, qui cherche à attirer le client, y raconte en accéléré l'histoire de la Terre et de l'humanité, puis les différentes tentatives de rendre bankable la planète défigurée par les conséquences de l'anthropocène. Au fil des pages et ...

In medias tenebras


"Furor" est un roman d’histoire alternative de Fabien Clavel. Sur la quatrième de couv’ on peut lire : « Il emprunte autant à Conrad qu’à Sénèque… ». Conrad et Sénèque, je me suis dit que je ne pouvais pas laisser passer ça.
"Furor" raconte la fin des légions perdues de Varus, englouties par la forêt germaine en 9 avant JC, en y ajoutant un élément science-fictif que je ne dévoile pas ici pour ne pas spoiler, bien que la couverture (très laide) soit assez explicite.
"Furor" n'est pas un simple récit de guerre. On y décrit la déréliction d’hommes perdus dans un milieu qui leur est absolument étranger, qu’ils ne comprennent pas, qui leur est résolument hostile, et la déliquescence qu’engendre leur marche funèbre vers leur propre inévitable fin. Voyage intérieur autant que spatial, les légionnaires marchent, sous les assauts brutaux des tribus germaines soulevées, vers un camp, une sécurité qu’ils n’atteindront jamais. Mal dirigés, ils cèdent au désespoir ou à la folie, avant que la mort ne les prenne. Le lecteur partage leur anéantissement car, dans le roman, les monologues intérieurs sont aussi présents que les passages classiques de description et de dialogue. J’aurais du aimer, j’aurais vraiment voulu.
Mais ça n’a pas fonctionné. Plusieurs raisons à ça.
D’une part (et c’est l’essentiel), le lecteur ne voit et ne sait que ce que voient et savent les protagonistes du récit, et même il ne voit et ne sait que ce qui fait sens pour eux. De ce fait, l’histoire n’est pas celle de l’expédition mais celle de la perception de l’expédition par ceux que l’auteur a choisi de suivre. Cela serait bel et bon si on parvenait à s’intéresser un tant soit peu à ceux-ci. Or ce n’est pas le cas. Qu’on me permette ici de citer Sénèque dans sa neuvième lettre à Lucilius : « Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins un ami, ne serait-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste pas sans culture. ». Clavel n’a pas réussi à faire de ses héros mes amis. Je n’ai ressenti aucune empathie, aucun sympathie. La faute à mon avis à une identité trop générique. On ne connaît pas ces hommes, on ne connaît pas leur vie, leur trajectoire, leurs espoirs. Du coup, ce qui peut leur advenir indiffère, et on finit par s'ennuyer ferme à les suivre. Quand des détails viennent, c’est vers la fin, trop tard et trop peu, la rencontre entre le lecteur et les personnages n’a pas eu lieu. Dans "Apocalypse Now", l’adaptation la plus connue de Conrad, les personnages ont une famille, font du surf, reçoivent des lettres, ils vivent, et leur malheur afflige par contraste. Ici rien de tout cela, même la « louve », concession faite à la compassion contemporaine, n’existe vraiment que dans l’espace-temps de la marche.
D’autre part, le prétexte science-ficitf ressemble un peu à cela justement, un prétexte, et on se dit que l’histoire fonctionnerait (ou pas) aussi avec une explication plus prosaïque du désastre. L’auteur dit avoir pensé aux Déportés du Cambrien de Silverberg. Euh, non. Il y a bien plus chez le grand Bob.
Enfin, et c’est de l’ordre du détail, moi qui apprécie (et pratique sans vergogne) le name-dropping, j’ai trouvé que là, par la voix de Caius Pontius, c’était quand même un peu trop, il y a une limite à l'étalement de l'érudition (les personnages s'en plaignent, mais le lecteur que je suis s'en plaint aussi). Et je ne parle pas du clin d’œil final.
Il est dommage de n’avoir pas su donner un peu de chair à ces soldats perdus, et un peu de plaisir au lecteur par là même.
Notons que, sur les légions de Varus et la révolte d’Arminius, on peut lire le très beau cycle des Aigles de Rome.
Furor, Fabien Clavel

Commentaires

Efelle a dit…
Dommage, Le Châtiment des Flèches m'avait bien accroché.