Bifrost 121 : entre dossier Walton et nouvelle de Nayler

Dans le Bifrost numéro 121, on trouve un copieux dossier Jo Walton ( dont je rappelle qu'elle a eu le Prix Planète-SF en 2017 pour Mes Vrais Enfants )  sous une couverture de Florence Magnin. Le numéro s’ouvre sur l’édito du boss qui rappelle à tous quel est l’âge canonique (trente ans) du Bélial et, de facto, de la revue Bifrost. Un édito en forme de bilan (d’étape) et de mise en lumière des (pas si subtils) changements qui ont affecté le monde de l’édition entre alors et maintenant. Suivent quatre nouvelles puis toutes les rubriques habituelles, critiques des nouveautés, scientifiction, and so on. On y trouve même les lauréats du Prix des lecteurs Bifrost 2025 : en catégorie francophone Résonances , de Mina Jacobson, et en traduction Joe 33 % , de Suzanne Palmer. Bravo à eux deux et au traducteur Pierre-Paul Durastanti qui s’est chargé du Palmer. Quatre nouvelles donc. D’abord, Contraction d’Iris de Peter Watts, un texte très wattsien qui met en scène, dans un futur p...

Cantos


Imaginez un Robert Silverberg noir, homosexuel, et militant, et vous obtenez Samuel R. Delany. Si vous avez un tant soit peu d'amour pour la SF des années 60, vous ne pouvez pas passer à côté. Et, ça tombe bien, Bragelonne a publié récemment un beau recueil contenant deux romans et cinq nouvelles qui ont gagné, à eux tous, plein d'Hugo et de Nebula.
C'est du space-op classique, c'est à dire qu'il ne faut pas chercher une grande vraisemblance scientifique. La hard-science est encore loin, même si Delany préfigure les prises neurales du cyberpunk avec ce qu'il nomme les "douilles", et dont la fonction est d'interfacer les hommes avec des machines.
Pourquoi faut-il lire Delany alors ?
D'abord il est caractéristique de l'avenir tel qu'on le voyait dans les années 60 (en cela il ressemble beaucoup à Silverberg). Les mondes qu'il décrit pratiquent l'amour libre, les modes vestimentaires y sont chatoyantes, colorées et baroques, les fêtes sont nombreuses et baignées de sons et lumières psychédéliques, les prises de drogue ajoutent à la sauce. C'est un mélange de flower power et d'avant-garde qui a peuplé l'univers, ou au moins la frange la plus élitiste de sa population. On y rencontre des chanteurs, des musiciens ; certains se disent jongleur (Majipoor ?). On aime ou pas. Ce n'est pas kitsch, c'est vintage.
Ensuite, et là Delany est supérieur à Silverberg, les héros de ses récits sont souvent des intellectuels ou des artistes qui apportent un regard et un questionnement sur le monde et leurs actes. Ils sont dans le monde et y agissent, mais ils sont aussi simultanément en méta-position.
La conséquence logique des intérêts de Delany est l'importance fondamentale qu'il accorde aux dialogues. Les situations se comprennent et se résolvent d'abord par la conversation. Il y en a tellement, et de tellement longues, qu'on a parfois l'impression agréable de lire des pièces de théatre. Et pourtant, ceci n'enlève rien aux grandes qualités poétiques des descriptions qui plantent les décors. "Chants de l'espace" est bien écrit (et on peut l'imaginer bien traduit, malgré que chaque texte ait son propre traducteur).
Le langage et son pouvoir est au coeur de l'oeuvre de Delany. C'est le langage qui structure la pensée, c'est par le langage qu'on peut changer la réalité, au sens propre du terme. Le langage est à la fois le véhicule de la connaissance et l'outil de programmation de la machine cérébrale. On peut s'amuser à trouver plein de points communs avec "1984", avec la "Genèse", avec "Terremer", etc... Delany est un intellectuel qui pense que ce sont les intellectuels ou les artistes qui gouvernent le monde, même si c'est par des voies obscures, détournées, et de long terme (on pense à "Fondation").
Ce recueil est à la fois intéressant du point de vue de l'histoire de la littérature de SF, et souvent plaisant comme divertissement. Sautez sur l'occasion de joindre l'utile à l'agréable !
PS : Samuel R. Delany a plus tard écrit "Hogg". Par égard pour mes plus jeunes lecteurs, je vous laisse le soin de chercher, mais si vous cherchez du très (trop) original...
Chants de l'espace, Samuel R. Delany

Commentaires

Aigo a dit…
J'avais lu le premier tome du cycle de Toron quand j'étais au secondaire. Je ne me souviens plus très bien de l'histoire, mais ça m'avait laissé une telle impression de ridicule consommé et mal écrit que je n'étais pas allé plus loin. Étais-je encore trop jeune pour lire Delany? Ou j'ai juste des goûts différents concernant ce monsieur?
Gromovar a dit…
Pour le cycle de Toron, je ne sais pas.
Il est clair qu'il faut abandonner tout espoir de suspension d'incrédulité. Mais le monde décrit est baroque et flamboyant. Je me suis bien éclaté.
Pour un nouvel essai, "Nova" est IMHO le meilleur choix.