lundi 29 janvier 2018

Normal - Warren Ellis - Ben justement non


"Normal" est une court roman d’anticipation de Warren Ellis, d’abord publié par épisodes en ligne. C’est un texte aussi étrange dans son positionnement que dans la situation qu’il décrit.

Adam Dearden (le nom rappelle Tyler Durden, l’homme qui voyait ce que les autres ne voyaient pas, ce n’est sans doute pas anodin) est un prospectiviste. Après un effondrement nerveux à Rotterdam, il est envoyé à Normal Head, un complexe isolé dans lequel sont soignés – autant que faire se peut – ceux de ses semblables souffrant du même genre de troubles. A Normal Head, déconnecté de lui-même et du réel, il se frotte à une galerie de personnages plus déjantés les uns que les autres. Les « malades » sont tous spécialistes de haut niveau, tous psychologiquement détruits par les effets de leurs activités et des certitudes qu’elles engendrent. Une moitié des patients est constituée de spécialistes de l’adaptation aux changements dans un monde complexe, l’autre moitié de prospectivistes chargés de prévoir des situations d’effondrement et d’envisager les moyens d’y faire face. Loin du monde, dans l'isolement de Normal Head, ils tentent de reprendre pied.

Voilà que juste après l’arrivée de Dearden, l’un des autres patients, un nommé Mansfield, disparaît mystérieusement. Dans sa chambre plus rien, sauf une centaine de kilos d’insectes d’origine inconnue. Procédure d'urgence : l'asile se coupe numériquement du monde et attend l'arrivée de mystérieux enquêteurs.
Dearden – qui oscille sans cesse entre clarté, fatigue, et absences – réagit de la seule manière qu'il connaisse : il se méfie. Il enquête donc sans attendre sur ce mystère en chambre close, seul d’abord, puis en parvenant à unir autour de lui les clans opposés de malades. Il finira par découvrir l’effrayante vérité et en tirera une conséquence radicale pour lui.

"Normal" est un texte résolument weird. Une narration cotonneuse plus orientée vers la conversation – fut-elle interne – que vers l’action, un narrateur et des témoins à la fiabilité douteuse, un huis-clos dans un a-topos tant géographique qu’institutionnel, une issue rien moins qu’individuelle à un problème rien moins que global.

Captivant par son étrangeté même, intrigant au point de pousser le lecteur à tourner une page après l’autre, "Normal" pose néanmoins la question de sa cible.

Ellis expliqua à BoingBoing avoir écrit "Normal" en référence à ses connaissances du monde de l’analyse et de la prospective. Je cite : « It became very apparent quite quickly that a lot of the people who work in futurism suffer from depression,” he says. He first noticed it while talking to environmental forecasters, trying to save the world from climate change, and political strategists, working to predict the collapses of different nations. “A lot of those people end up sitting down with a bottle of Prozac and going to sleep, because it’s miserable work that leads you to consider the worst-case scenario for everything,” Ellis says. »

Il rejoint sans le vouloir Lovecraft, qui écrivit il y a bien longtemps : « La chose la plus miséricordieuse en ce bas monde est bien, je crois, l'incapacité de l'esprit humain à mettre en relation tout ce qu'il contient. Nous habitons un paisible îlot d'ignorance cerné par de noirs océans d'infini, sur lesquels nous ne sommes pas appelés à voguer bien loin. Les sciences, chacune creusant laborieusement son propre sillon, nous ont jusqu'à présent épargnés ; mais un jour viendra où la conjonction de tout ce savoir disparate nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la réalité et sur l'épouvantable place que nous y occupons que nous ne pourrons que sombrer dans la folie devant cette révélation, ou bien fuir la lumière pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres. »

C’est, je crois, le point de "Normal". Nul besoin d’horreur cosmique. Les professionnels qui passent leur temps à regarder vers l’abysse qu’est l’horreur du monde moderne ou à imaginer celle du monde à venir en deviennent fous. Entre un présent fait de « guerre constante de basse intensité » nappé de tittytainment et un avenir qu’on voit mal échapper à l’effondrement, ceux dont le métier est de regarder jour après jour le monde en face finissent par céder et sombrent dans une dépression bien compréhensible.
A titre personnel, je dirai que lire ce texte quelques jours à peine après que l’horloge de l’apocalypse ait été de nouveau avancée jusqu’à deux minutes de minuit en accentue l’impact.

Néanmoins, et pour en revenir à la cible, "Normal" – trop elliptique – sera presque incompréhensible pour un lecteur peu familier de ces sujets ; en revanche, il enfoncera des portes ouvertes – joliment certes – pour un lecteur au fait du triste état du monde et déjà convaincu que le pire est à venir. Si vous faites partie de la seconde catégorie, et si vous vous êtes déjà demandé comment certains pouvaient continuer à vivre en sachant tout ce qu’ils vous cachent pour protéger votre santé mentale, alors ce texte est fait pour vous. Il donne voix et visage à ces premières victimes invisibles de l’effondrement du monde que sont les guetteurs et les sentinelles chargés d’en observer l’avancée. De ce Désert des Tartares sortiront des monstres ; la vérité ne libère pas, elle rend juste fou furieux.

Normal, Warren Ellis

4 commentaires:

chéradénine a dit…

Merci d'être toujours fidèle au poste et éclectique ! Dommage que tes chroniques ne génèrent pas plus de commentaires.

J'ai acheté "Station: la chute" en souvenir de ton enthousiasme, malgré ce titre plat et une couverture peu engageante de Manchu, que je respecte mais dont le style ne me fait pas rêver. L'édition VO était plus séduisante vue de loin...

Gromovar a dit…

Je croise les doigts pour que tu aimes. Je suis toujours terrifié quand je suis à l’origine d'un achat ;)

Et, pour la Chute, l'emballage VO était en effet carrément plus excitant.

Alias a dit…

Intéressant, on dirait qu'il y a dans ce bouquin un certain nombre de thématiques également présentes dans sa série Injection. J'aime beaucoup Ellis, mais je n'ai jamais encore eu l'occasion de me frotter à sa prose pure; c'en est peut-être l'occasion.

Gromovar a dit…

Pas faux à la différence près qu'il n'y a aucun fantastique dans Normal. Ce n'est que l'atrocité d'un monde courant à sa perte comme un dératé.

Il y a aussi un peu de l'ambiance de l'Autorité de Jeff Vandermeer, là aussi sans le moindre élément fantastique.