mercredi 30 août 2017

Le seigneur des ténèbres - Robert Silverberg - Démoniaque


"Le seigneur des ténèbres", de Robert Silverberg, est un énorme roman d'aventure « historique » qu'on qualifierait aujourd'hui d'exofiction. J'emploie ce détestable terme récent à dessein pour souligner la prégnance funeste des catégorisations littéraires sur le vie des livres. En effet, "Le seigneur des ténèbres" est un projet que Silverberg dut arracher à son éditeur Don Fine – tant celui-ci n'y croyait pas au vu de son analyse du marché – contre la promesse d'un Majipoor. Et si le livre fut écrit et sortit, Don Fine eut raison in fine : placé en rayon SF par les libraires, reposé sur l'étagère par de potentiels lecteurs déçus de ne pas y voir de science-fiction, dédaigné par les amateurs de fictions historiques, le roman se vendit mal. Très dommage au vu des qualités de l'ouvrage. Mais worse things happen at sea, Andrew Battel, le héros du livre, est bien placé pour le savoir.

1589, Andrew Battel est un Anglais originaire de la ville de Leigh. D'une famille de marins, Andrew veut naviguer un peu puis, ensuite, s'établir dans une ferme avec épouse et enfants. L'époque élisabéthaine dans laquelle vit Andrew est celle de l'intense inimitié anglo-espagnole et des raids de Francis Drake et de William Raleigh contre ce pays. Aussi, pour financer son projet d'installation, Andrew décide-t-il de s'engager comme corsaire pour un ou deux voyages afin d'en ramener l'or espagnol qui lui permettra d'abandonner définitivement la vie de marin. Hélas, engagé par un capitaine aussi lâche que piètre navigateur, Battel est abandonné au premier danger sur les côtes du Brésil puis capturé par les Portugais qui s'y trouvent. Commence alors pour lui une aventure de 21 ans qui l'amènera du Brésil en Angola, et jusqu'au cœur des ténèbres parmi la terrible tribu cannibale des Jaqqas. Le roman constitue ses mémoires, écrites à la fin de sa vie, après son retour en Angleterre.

En s'inspirant du court récit des véritable pérégrinations d'Andrew Battel, Silverberg écrit un roman à la première personne de près de 700 pages qui place le lecteur dans la tête d'un Anglais perdu dans un monde étranger. Battel est l'une de ces « graines » que le royaume insulaire enverra tout autour d'un monde qu'on savait depuis peu sphérique, mais, sauf au tout début, c'est à son corps défendant qu'il sera une « graine ». Capturé au Brésil, expédié en Afrique, Battel sera, vingt ans durant, un prisonnier sans droits autres que ceux qu'on veut bien lui octroyer. Un prisonnier au statut souvent privilégié, certes, grâce tant à l'influence d'une femme – Dona Teresa – qui s'éprend de lui qu'à ses talents – rares – de pilote. Un prisonnier néanmoins, dont la survie et la liberté dépendent du bon vouloir d'ennemis, et auquel la promesse, sans cesse renouvelée, de retour au pays en échange de services rendus ne deviendra que bien tard réalité, 21 ans seulement après son départ d'Angleterre. Entre temps, Battel aura découvert les innombrables facettes de l'âme humaine, ainsi que de la sienne propre, et l'immense diversité d'un monde que les Européens commençaient à conquérir à leur profit.

Ecrit dans un style élisabéthain – dixit Silverberg – "Le seigneur des ténèbres" présente un héros profondément humain plongé dans une aventure unique en son genre.

Battel est pétri des préjugés de son temps. Il est un Anglais et un Protestant fervent dont l'âme hurle contre les Espagnols, leurs vassaux portugais, et les Papistes en général. Fils d'une culture racialiste, Battel généralise sans cesse. Et néanmoins, il sait juger les hommes et parvient à dépasser toujours la prénotion qu'il en a. Il sait regarder, écouter, apprendre, juger sur les actes plutôt que sur les apparences, apprivoisant en permanence son appréhension première et allant au contact vrai de l'Autre, fut-il Portugais ou Africain – même cannibale.

Anthropologue autant que naturaliste, Battel ne cessera durant vingt ans de s’émerveiller devant les beautés et les étrangetés qui s'offrent à lui. Plus de verte Angleterre pour lui ; c'est un monde de chaleur, de guerres, de maladies, de dangers sans nombre, qui est son quotidien. Un monde de vies courtes, souvent misérables, mais aussi un monde à découvrir. Plantes et animaux jamais vus, indigènes aux mœurs radicalement étrangères, Battle se remplit d'expériences, apprend les langues locales, sauve une jeune esclave en l'achetant pour lui éviter la déportation. Sa plongée en terre inconnue le mènera jusqu'à être adopté par la tribu la plus terrifiante du lieu et à en devenir, pour un temps, membre à part entière, allant aussi loin des normes chrétiennes qu'il est possible en devenant Andoubatil, le Jaqqa aux cheveux d'or, « frère » du Seigneur des ténèbres lui-même, le terrifiant Calandola. Et toujours, il expérimente, apprend, comprend, s'enrichit de sens, survit aussi à des périls innombrables, grâce à une fine intelligence, une volonté de fer, et un stoïcisme affirmé.

Plongé dans un monde qui rapetisse en dévoilant son immensité, Battel découvre avec horreur le commerce d'esclaves qui se met en place à grande échelle entre Afrique et Amériques. Il est témoin – et acteur à sa modeste mesure – de l'installation portugaise en Afrique et des prémisses navrants du colonialisme. Il assiste à la mise en place de ces voies commerciales nouvelles qui pacifient pour un temps les relations entre les hommes – fut-ce au détriment d'autres – et installent, entre marchands européens, le « doux commerce» de Montesquieu.

Tout cela, ces bouleversements mondiaux et cette vie rêvée, Silverberg les offre au lecteur dans un style flamboyant. A la lecture du roman, c'est R.E. Howard qui vient immédiatement à l'esprit, bien plus que Stevenson ou Dafoe. Si le souffle des grands romans d'aventure est bien là, ce sont les descriptions époustouflantes de Silverberg qui rappellent le meilleur de la sword and sorcery. Animaux tueurs, ordalies africaines, festins cannibales, danses rituelles, harems pléthoriques, fétiches protecteurs, soldats et prêtres en terre étrangère, le grand Bob brode sur sa documentation pour créer un monde barbare, sauvage, magique, et présenter au lecteur une profusion de scènes inoubliables pleines d'une vénéneuse beauté.

Comme on voudrait être aux côtés de Battel et voir ce qu'il voit avec nos propres yeux !
Et comme sont bêtes ceux qui n'ont pas voulu comprendre que "Le seigneur des ténèbres" est, sous son déguisement historique, une grande œuvre de SFFF.

Le seigneur des ténèbres, Robert Silverberg, trad. Nathalie Zimmerman

10 commentaires:

Pierre-Paul Durastanti a dit…

Une tuerie, un chef d'oeuvre. Et je bave d'admiration devant le traduction de Nathalie Zimmerman.*

* Gromo, ne pas mettre les noms des traducteurs, c'est MAL.

Gromovar a dit…

Je corrige. Mais j'oublie souvent.

Gromovar a dit…

Je lis tellement plus souvent de VO que de VF ;)

Gromovar a dit…

Et je fais graver les noms des traducteurs sur les trophées PSF. Pas mal, non ?

Anonyme a dit…

Tiberix : Vendu. Mais put* c’est pas un roman de rentrée ça...

Gromovar a dit…

Ben non. Et j'angoisse à l'idée de lire Jerusalem et ses 1200 pages ;)

Vert a dit…

Ca a l'air bien prenant comme roman.

Gromovar a dit…

Ca l'est.

Samuel Ziterman a dit…

La période m'intéresse grandement, tout comme les thèmes abordés par l'auteur. Et si en plus c'est bien réalisé, je prend ! Merci pour la découverte. Encore un gros pavé dans ma liste d'envies.

Gromovar a dit…

Tu peux y aller, c'est très spectaculaire.