samedi 6 juin 2015

Seveneves : de la science mais pas de chair


Bientôt. Très bientôt. Un évènement inexpliqué, l’Agent, détruit la Lune, la réduisant en sept fragments qui continuent, comme si de rien n’était, leur ronde orbitale sans s’éloigner de leur centre de gravité commun. Etonnant, joli même, nouveau en tout cas. Mais très vite, les calculs montrent que les fragments vont entrer en collision les uns avec les autres, de plus en plus fréquemment au fur et à mesure de l’augmentation de leur nombre. Ils se diviseront alors en morceaux de plus en plus petits dont l’orbite et les mouvements erratiques finiront par en conduire une bonne partie à tomber sur Terre, provoquant ainsi une pluie de météorites de plusieurs millénaires qui oblitèrera toute vie de la surface du globe. Ces informations glaçantes, Stephenson les donne en très peu de pages au tout début de l’énorme roman (14400 unités Kindle, les connaisseurs apprécieront). Après, le gros se passe en orbite. Peu de Terre, pas plus de pathos.

Que faire quand les lois immuables de la physique annoncent que tout finit dans deux ans ?

L’humanité, pour une fois plus ou moins unie, décide de sauver ce qui peut l’être en tentant le pari fou d’une survie spatiale dans l’attente de la fin lointaine mais prévisible de la Hard Rain. Une Arche spatiale distribuée est constituée à la vitesse de l’éclair autour de l’ISS. L’équipage qui y était ne redescendra jamais, et il sera progressivement rejoint par plus d’un millier de spécialistes et de paires H/F sélectionnées par leurs communautés respectives. Leur mission : préserver l’échantillon de race humaine qu’ils constituent, prendre soin des échantillons génétiques réels et numérisés expédiés dans l’Arche, conserver les connaissances scientifiques, et attendre le jour où tout pourra revenir sur une Terre à terraformer.

"Seveneves" est un roman divisé en trois parties identifiées. La première partie (de la destruction jusqu’au début de la Hard Rain) est la plus réussie, la seconde (de la Hard Rain à l’établissement d’une « colonie » stable ») moins, et la troisième (5000 ans après, alors qu’une société d’habitats en anneau prospère et que le retour sur Terre s’amorce) est décevante et ennuyeuse. De fait, "Seveneves" a autant de qualités spéculatives que de défauts littéraires.

Sur la spéculation, Stephenson est brillant. Partant de recherches contemporaines et les poussant à leur extrémité, il imagine une technologie nouvelle fondée sur la robotique en essaim, la mécanique orbitale, et les machines géantes, fouets et chaines articulés notamment. On est dans une version simultanément steampunk et hitek de la conquête spatiale. Capture d’astéroïdes, de comètes, propulsion nucléaire improvisée, Stephenson n’esquive aucun excès dans une première partie haletante tant elle est inquiétante : est-il possible en effet de donner ne serait-ce qu’une chance raisonnable de réussite à l’entreprise la plus folle qu’ait jamais tenté l’humanité ? On y voit aussi les priorités habituelles réévaluées : la vie humaine individuelle perdre toute valeur en soi et aucune opération n’être trop risquée pour n’être pas tentée. La sacro-sainte règle de la « sécurité d’abord  dans l’espace » se fracasse sur le mur de la nécessité. D’autant que les innombrables et permanents dangers de l’espace que sont les radiations, les bolides (énormes ou microscopiques), et les accidents prélèvent leur part de morts, sans même qu’il soit besoin de bouger le petit doigt.

Dans la seconde partie, Stephenson ajoute à ces dangers des troubles politiques au sein de l’Arche distribuée. Là, le roman commence à dériver vers le moins bon. D’une part il était inutile au vu des risques rencontrés d’allonger encore la sauce, d’autre part la manière dont ces troubles adviennent fleurent bon le Deus Ex Machina de piètre crédibilité en plus d’être atrocement convenus dans leur nature même (ne pas spoiler). Cette partie se termine sur une stabilisation, alors que la Hard Rain est lancée pour des millénaires. La phase d’urgence est achevée.
Mais, de toute l'Arche humaine, ne restent en tout et pour tout que huit survivantes (plus quelques milliers de petits robots). Il va falloir s’inscrire dans le temps long et repeupler en usant de tous les artifices génétiques, y compris en modifiant les patrimoines pour créer des lignées spécialisées et, ou pas, complémentaires.

La troisième partie, enfin, qui semble atrocement longue tant il ne s’y passe rien, propose une intrigue conclusive qui mêle invraisemblance et coïncidence (ne pas spoiler). Tout ce que j’aime.

On aurait pu suspendre très fort son incrédulité, ne pas s’interroger trop sur les capacités réelles de développer presque ex-nihilo une civilisation dans l’espace proche, profiter du spectacle de la destruction et de la survie, s’émerveiller - et apprendre - devant les descriptions très longues et détaillés des phénomènes physiques ou des technologies innovantes imaginées par Stephenson. Le bilan, pour un lecteur de Hard-SF, aurait pu être globalement positif.

Hélas, passé la première partie, il manque au roman des intrigues crédibles et intéressantes. On a l’impression (et ce n’est pas qu’une impression) de lire des dizaines de pages de développements techniques vaguement entrecoupés d’interventions humaines, une discontinuité préjudiciable d’un point de vue littéraire. Et si ce n’était que ça. Mais, tant au début qu’à la fin, les personnages sont creux. Même les quelques-uns qui apparaissent plus et jouissent d’un peu plus de background ne génèrent aucune empathie, au point que les nombreuses morts (mêmes les héroïques, il y en a) n’inspirent rien au lecteur. Les humains sont narrativement écrasés par la mécanique orbitale et les grosses machines, auxquelles s’ajoutent dans la troisième partie une génétique et une épigénétique omniprésentes au point de faire des personnages (nouveaux bien sûr) de simples porteurs de caractères innés occupant les niches psychologiques que leurs conceptrices, des milliers d’années auparavant, ont imaginées pour eux. Quand à la réalité socio-politique de la société spatiale, Stephenson prend bien garde de ne pas aller plus loin qu’une vague Guerre Froide entre factions rivales et un « But » dont on ne connait ni la teneur exacte ni les porteurs, même si on comprend qu’ils doivent être actifs et influents.

Le résultat est que, passé les quelques centaines de première pages o_O, mêmes les éléments techniques finissent par ennuyer profondément. On finit le livre parce qu’on se dit qu’il serait dommage de ne pas avoir de retour sur investissement après un coût en temps de lecture aussi élevé. Hélas, le payback n’est pas à la hauteur. Il manque une histoire au moins un peu crédible et des personnages un peu travaillés. Là où Egan réussit à mêler science dure et destins individuels dans la trilogie Orthogonal, Stephenson échoue. Là où Wilson met de l’humain et de la société dans Spin, Stephenson échoue. "Seveneves" m’a fait penser à ces documentaires en 3D des chaines scientifiques dans lesquels le réalisateur place des silhouettes humaines pour donner un peu de vie à la simulation alors que chacun sait bien que l’essentiel de ce qu’il veut raconter n’est pas là.

Seveneves, Neal Stephenson

2 commentaires:

Marc Bouvier a dit…

Dommage ça semblait interressant mais au final c'était peut-être un peu trop ambitieux.

Gromovar a dit…

Il y aurait fallu sans doute beaucoup plus de pages et, qui sait, une envie.