mercredi 5 mars 2014

Sad Division


Trilogie Orthogonal, tome 3 : "The arrows of time".

Je renvoie les lecteurs à ma chronique sur The clockwork rocket, pour une présentation détaillée de l’Univers de la trilogie ainsi que du début de l’intrigue, et à celle sur The eternal flame pour des information sur le tome 2.

Arrive enfin le moment tant attendu du retournement. Après six générations de voyage, le Peerless doit se retourner pour entamer le trajet de retour vers le monde d’origine. Mais la situation politique a changé depuis le volume précédent. La démocratie directe des débuts s'est transformée en oligarchie déguisée. Le pouvoir central, s’il est toujours détenu par un Conseil élu mais de moins en moins renouvelé, est de plus en plus secret et autoritaire. Manipulateur, il agit plus souvent dans son intérêt que dans celui de la communauté des voyageurs. Indifférent à l’Etat de droit, il emprisonne sans preuve, sans jugement, et pour des durées discrétionnaires, ceux des citoyens qui s’opposent à lui, parfois violemment. On est loin de la cellule improvisée du premier tome.

En effet, aux quelques cas d’hétérodoxie des tomes précédents a succédé une fracture de masse au sein de la population. D’abord sur la question du retour vers le monde d’origine. Faut-il suivre le plan ancestral ou « laisser les ancêtres bruler » comme le suggère élégamment un orateur au début du roman ? Comment préserver, sur un monde d’origine qui n’aura vieilli que de quatre ans, les avancées sociétales acquises durant six générations de voyage ? Impossible à prédire.

Car la question de la reproduction a finalement été résolue. Le contrôle de la fécondité a bouleversé les rapports de genre. Pères et mères voient leur rôles chamboulés par le dépassement des impératifs biologiques. La reproduction est devenue une décision a négocier, un choix de vie à arbitrer. Même le sex ratio change, lentement mais surement dans le vaisseau. Les hommes commencent à se demander, certains avec inquiétude, si leur sexe, devenu superflu, ne va pas finir par disparaître. Mais, autre face de la pièce, certains voyageurs découvrent aussi une sexualité de plaisir, inconnue jusqu’alors, rendue possible par la fin de la sexualité reproductive. A la toute fin du roman, on comprendra que, par la disparition des sexes, les questions de genre seront devenues totalement obsolètes, mais on ignore si ce n’est pas au prix de la nouvelle sexualité.

Il y a d’autres changements, plus graves dans leurs conséquences. Grâce aux progrès fulgurants des technologies liées à la lumière, les voyageurs ont mis au point une électronique photonique complexe. Abandonnée la mécanique, le vaisseau et ses système sont désormais informatisés, avec l’apparition de spécialistes de l’automatisation informatique. Ca, c’est l’aspect positif de la chose. Mais dans un univers riemannien, maitriser la lumière c’est un peu maitriser le temps. Le temps n’étant qu’une dimension comme une autre, on peut y échapper en se déplaçant assez vite dans la bonne direction - c’est le principe à la base du voyage du Peerless – mais on peut aussi « voir » dans l’avenir pourvu qu’on choisisse avec soin la direction dans laquelle on observe.

Passons sur les détails techniques ; pour faire simple disons que dans l’univers d’Orthogonal certaines lumières et certains atomes se déplacent sur des « flèches de temps » de direction inversées par rapport aux autres – celles du monde d’origine par exemple. Un peu comme ces hypothétiques tachyons capables de transmettre de l’information vers le passé et l’avenir simultanément, des mondes se déplacent de l’avenir vers le passé, des zones de forte entropie aux zones de faible entropie – néanmoins, heureusement, selon la pente la plus probable. Honnêtement, c’est la partie de la trilogie qui nécessite le plus de concentration et de discipline mentale pour ne pas se perdre dans les méandres du temps, surtout quand les explorateurs se déplacent à la surface d'une « planète orthogonale » où le temps se déroule de l’avenir vers le passé.

Connaître l'avenir donc, grâce à une messagerie luminique. Rêve de contrôle pour certains, cauchemar aliéné pour d'autres. Cette perspective provoque une désagrégation de la société en deux factions adverses, violemment opposées. Une première explosion de violence n'est calmée que par l'hypothèse d'une éventuelle installation des protestataires sur une planète proche ; loin du Peerless donc, laissé aux partisans du système. Dans le Peerless, alors que certains explorent, au cas où, la dite « planète orthogonale », l'entrée en fonction du système de messagerie du futur vers le présent met partisans et adversaires de celui-ci face aux conséquences concrètes de son existence. Connaître l’avenir rend-il le libre-arbitre obsolète ? Des connaissances scientifiques seront-elles découvertes simplement parce qu’elles auront remonté le temps ? Mais alors, quelle serait leur origine ? Sera-t-il seulement nécessaire de continuer à vouloir quoi que ce soit quand on pourra connaître de son propre « moi futur » la réussite ou l’échec de toute entreprise ? Pourra-t-on continuer à ressentir la moindre émotion quand tout évènement vécu présent aura été vu et connu avant même sa survenue ?

Et que signifie, surtout, l’interruption soudaine et inexpliquée des émissions du futur ?

Il faudra lire pour le savoir.
Qu’on sache seulement ici que les effets du système de messagerie sont délétères. Mais surtout, que celui-ci a exacerbé les tensions, donné l’occasion au Conseil de mettre en exergue son autoritarisme ainsi que sa lâcheté, et mis le Peerless au bord de la guerre civile, à tel point qu’un schisme est sérieusement envisagé au sein de la petite communauté. La question pendante est alors la survie des voyageurs, ou au moins du groupe en tant qu’entité unie.

Et qu'on sache qu'Egan développe au mieux toutes les interrogations sur les paradoxes possibles, et les moyens du secret dans ce monde inédit où tout ce que je fais est connu par mon « moi » de demain qui peut expédier compte-rendu ou conseils au « moi » d’aujourd’hui. Il évite les incohérences plutôt brillamment en jouant sur les probabilités et des fonctions d’onde non nommées comme telles, retrouvant ses réflexes d’Isolation.

Entre fatalisme et prophéties auto réalisatrices, recherches cosmologiques et nature de la gravité, malaises existentiels et conflit de loyauté, Big Bang et gradients d’entropie, "The arrows of time" est, comme ses prédécesseurs, un riche exercice de pensée porté par des personnages attachants, un apport de plus au débat entre libre arbitre et déterminisme.
Bémol : la complexité des concepts détache par moment le lecteur des héros, et fait de "Arrows of time" sans doute le moins impliquant des trois romans, l’alchimie entre science et récit est moins réussie ici que dans les deux tomes précédents. Et la conclusion, attendue depuis 1200 pages environ, est un peu trop rapide à mon goût.
Ca reste quand même une très belle trilogie de SF spéculative, sans égal à ma connaissance.

The arrows of time, Greg Egan

2 commentaires:

Escrocgriffe a dit…

"Comment préserver, sur un monde d’origine qui n’aura vieilli que de quatre ans, les avancées sociétales acquises durant six générations de voyage ? »

Je suis désolé de me répéter, mais je bave devant cette trilogie de Greg Egan. Si elle n'était pas si complexe, je pense que j’aurais commencé à la lire en vo… On a toujours pas de date de sortie en France, j’imagine ?

Gromovar a dit…

Aucune malheureusement.