lundi 13 octobre 2014

Un Paris travesti


Il est rare que je ne sache pas vraiment quoi penser d’un roman. C’est le cas avec "Un éclat de givre" d’Estelle Faye.

Paris, 2267. L’ancienne capitale de ce qui fut le France est l’une des rares villes survivantes dans un monde détruit par l’exploitation folle de l’environnement et l’hubris des hommes. Chet, 23 ans, chante, travesti, du jazz dans les boites parisiennes. Il fait aussi quelques « ménages », des missions de mercenaires pour des employeurs soucieux de discrétion. Il a perdu son amie d’enfance, Tess, partie travailler au « Barrage » et qui rêve de la Sibérie et des forêts qu’on y trouverait encore.
Une nouvelle proposition d’emploi lance Chet dans une course effrénée pour sauver la ville d’un terrifiant complot.

Dans "Un éclat de givre", j’ai aimé l’imagination de Faye. La ville qu’elle crée, faite de bric et de broc, d’édifices historiques en ruine, de cahutes médiévales, de fragments technologiques encore fonctionnels, de créatures GM rendues à la sauvagerie est dépaysante et excitante. Certaines images frappent : l’Enfer, pandémonium peuplé de déviants sadiques et imaginatifs, la piscine Molitor et ses sirènes GM, fascinantes et mortelles, les caves de Clignancourt, qu’on imagine atroces, Notre Dame de paris, occupée par les gitans comme prédit par un « texte antique », d’autres encore. La violence endémique et le mix lotek/hitek m’a rappelé le jeu Dark Earth et c’était agréable. D’autant que Faye sait décrire. Les édifices, souvent décrépits, sautent aux yeux du lecteur ; la ville, pleine d’une vie grouillante, s’anime sous ses yeux.

J’ai aimé aussi le traitement des sentiments, omniprésents dans le récit. Faye fait montre d’une finesse et d’une délicatesse qui rendent aimables les deux histoires d’amour qui meuvent Chet. Il est difficile de bien rendre les tourments intérieurs des amoureux sans sombrer dans la mièvrerie. Mission accomplie ici. Il est ardu aussi de trouver le bon équilibre entre sentiments et désir sexuel (qu’on se rappelle l’inénarrable aphorisme de Cioran sur les amants). C’est fait ici.

Enfin, il y a une intrigue, rapide, rythmée, avec combats, morts, trahisons, dans une ambiance, comme l’écrit justement l’éditeur, très roman feuilleton. Plaisant à lire, même si la fin est un peu rapide.

Deux éléments ont néanmoins gêné ma lecture, de la première à la dernière page, au point que je ne sais pas si j’ai aimé ou pas "Un éclat de givre" et que j’ignore si j’ai envie ou pas de le recommander.

D’abord, le choix d’un style privilégiant la phrase courte, à la première personne, et au présent de l’indicatif. Le présent de narration est censé dynamiser un récit, mais sur 250 pages, même si Chet devient plus disert au fil du roman, l’impression, par effet d’accumulation, n’est pas dynamique mais saccadée. Ca m’a été tellement pénible que le chapitre 24, dans lequel Chet raconte son enfance aux temps du passé, m’a fait l'effet d’un verre d’eau dans le désert.

Ensuite, lire "Un éclat de givre" nécessite une suspension d’incrédulité très supérieure à ce qui est habituellement nécessaire en Imaginaire, et je n’étais jamais loin de ma limite. D’où vient l’électricité dans Paris (le Barrage ?) ? D’où viennent les matières rares qui permettent de faire fonctionner les systèmes techniques survivants ? D’où viennent les produits chimiques ? Le système scientifico-industriel du roman est nébuleux et ignore à quel point une technologie avancée a besoin d’installations lourdes et de division internationale du travail.

Et puis, Chet lui-même. Fan de jazz 20ème en 2267, trouvant même un public régulier pour ça (ou pour Purcell d’ailleurs, dans un monde sans archive fiable). L’écart entre nous et lui est le même qu’entre nous et un homme de 1761 (Louis XV était roi). Sa connaissance de notre époque paraît presque incroyable (encore plus si on pense que cette culture intéresse aussi un public). L’abime de temps est grand, à fortiori dans un monde écroulé technologiquement. Difficile de croire que Faye n’ait pas voulu parler de la musique et de la ville qu’elle aime au lecteur d’aujourd’hui en l'entreprenant avec des choses qu’il peut comprendre, au détriment du réalisme (et je ne parle pas des Quatre Temps, centre commercial bien connu des parisiens et dont on a peine à croire qu’il existe toujours, même vide, 2 siècles et demi plus tard). L’impression est que Faye a pris la ville contemporaine et l’a morphée, mais juste assez peu pour que les lecteurs la reconnaissent, au prix de la crédibilité de sa création.

Un livre charmant donc, si on n'essaie pas trop fort d'y croire.

Un éclat de givre, Estelle Faye

7 commentaires:

Plume a dit…

Dommage que certains éléments du récit t'aient gêné à ce point. J'avoue pour ma part ne pas y avoir prêté une trop grande attention, aveuglée et impressionnée par la créativité et la sensibilité d'Estelle Faye.

Gromovar a dit…

Ca arrive. Victor Hugo a été prudent en plaçant son Paris fantasmé dans le passé.

Hélène Louise a dit…

Voilà un excellent commentaire comme d'habitude ! Excellent parce qu'il permet très bien de se forger une idée précise sur le livre avant de l'avoir lu (il est finalement plus facile d'apprécier un commentaire d'un livre qu'on a déjà lu que d'un livre dont on ignore tout).
J'ai beaucoup de mal avec le présent de l'indicatif, ainsi qu'avec les ambiances trop bizarres, même si l'imaginativité me semble ici très séduisante...
Je vais lire l'extrait par curiosité, mais je crains fort que le manque de crédibilité me découragera au final de lire ce livre. Ces détails sur le fonctionnement du monde que tu cites en exemple sont typiques d'une faiblesse narrative qui me rend très vite une lecture insupportable. Je finis par ne penser plus qu'à ça... pendant que la lecture me passe par-dessus la tête. Problème de scientifique sans doute ! :)

Gromovar a dit…

Merci pour ce commentaire. J'espère que la chronique t'aura éclairée.

Lorhkan a dit…

Ce roman fait partie des quelques-uns à propos desquels je n'arrive pas à déterminer s'il m'attire ou pas. Ou disons plutôt que je ne suis pas sûr qu'il s'adresse vraiment à moi alors qu'il exerce pourtant une certaine attirance mêlé à une certaine distance...
Bref, je n'arrive pas à me situer. Sur un poche, ce serait sans doute plus facile de me décider...

Vert a dit…

J'ai assez envie de le lire pour ma part (son précédent roman m'avait plutôt plu), par contre j'arrive pas à accrocher à ces livres à couverture dure, du coup je me demande si je vais pas finir par l'acheter en numérique xD

Gromovar a dit…

@ Lorhkan : Ou la bibliothèque

@ Vert : Le numérique, c'est le bien