samedi 3 mai 2014

Alors je chante en espagnol


17 avril 1961 : un groupe de 1400 exilés cubains, soutenu par les USA, tente d’entrer à Cuba par la Baie des Cochons afin d’y renverser Fidel Castro et de mettre un terme à la Révolution cubaine. L’opération se solde par un échec cinglant. De fait Castro restera le chef de l’Etat cubain pendant encore presque 50 ans, son frère Raul lui succédant en 2008.

2 juillet 1961 : Ernest Hemingway – écrivain nobélisé, journaliste, aventurier, chasseur, pécheur, espion, combattant, fumeur, buveur, baiseur, et j’en oublie - l’un des hommes les plus énormes du XXème siècle, se fait exploser la tête au fusil de chasse. Très malade, impuissant, en passe de devenir aveugle, le géant qu’il fut ne supportait plus le nain qu’il devenait.

Donc, je récapitule : A l’automne 61, Hemingway est mort et Castro se porte comme un charme. Ça, c’est chez nous. Mais dans le monde imaginé par Christophe Lambert pour "Aucun homme n'est une île", les choses se sont déroulées un peu différemment.

La divergence imaginée par l’auteur porte sur la Baie des cochons. Kennedy, peu convaincu par une opération que son prédécesseur avait montée, la retarde de quelques mois afin de l’améliorer. Le débarquement se fait ailleurs (près de la base de Guantanamo, inconnue du public à l’époque), dans de meilleures conditions. Il réussit, provoquant une riposte cubaine qui, touchant involontairement Guantanamo comme l’espérait les Américains, leur donne l’occasion de « réagir » en envoyant des Marines à Cuba. L’île est occupée ; Castro se replie avec ses troupes dans le massif montagneux de l’Escambray, renouant ainsi avec sa première vie de guérillero.
La nouvelle de l’invasion ragaillardit un Hemingway au bord du suicide. Il décide, sur un coup de tête, tel un chien fou, de partir interviewer Castro - qu’il connaît - alors que les évènements se précipitent dans l’île qu’il aime et où il vécut des années. Le gouvernement américain l’autorise à entrer à Cuba mais lui adjoint un « photographe de presse », Stone, qui travaille pour l’Agence. La mission de ce dernier : protéger la star capricieuse et, accessoirement, s’efforcer d’éliminer les leaders cubains.

De l’uchronie bien documentée de Lambert émergent deux figures, les deux faces d’une même pièce, Fidel Castro et Che Guevara.

Castro, le chef politique, stratège brillant, analyste fin des rapports de force, orateur fleuve, manipulateur et froid comme doit l’être celui qui décide pour la globalité.
Guevara, le tacticien, bouillant, courageux voire téméraire, impitoyable, jamais inutilement cruel mais capable de dépasser toute morale si le terrain l’exige. Incontrôlable aussi, ce qui le perdra dans la réalité comme dans l’uchronie.

C’est Guevara et son éthique de conviction qui emportent l’adhésion tant la foi qui l’anime paraît profonde, l’obligeant à se dépasser sans cesse, en dépit de l’asthme sévère qui le handicape. Figure christique, il séduit autant le lecteur que Néstor (Almendros), le jeune caméraman cubain qui le suit et discute longuement avec lui de l’équilibre des fins et des moyens. Lambert lui donne une belle personnalité. Naïf mais motivé, fondamentalement bon, Néstor apprendra à la dure que rien ni personne n’est jamais pur dans ce genre d’affaire – ni globalement en politique - car toute action a des motivations qui peuvent être contestées si l’on adopte un autre point de vue.

Faut-il dépasser tout jugement moral contingent pour s’approcher d’un but considéré comme moralement supérieur ? Mais toute morale n’est-elle pas par essence située ? Pas pour les révolutionnaires, ni pour les fanatiques ou les illuminés.

Est-il rationnel de défendre un système qu’on méprise ?

Y a-t-il une essence du guerrier, toujours en quête d’une cause où s’exprimer ?

A quelles concessions, voire compromissions, faut-il consentir pour atteindre un objectif politique ?

Quel est le statut de la vérité en politique ?

Lambert, intelligemment, ne propose pas de réponse. Il illustre les questions, montre les contradictions internes non pas du capitalisme mais de l’esprit humain, laisse le lecteur face à ses interrogations.

Tout cela est joliment ouvragé. Le roman n’est pourtant pas sans défaut. La partie américaine du casting est incontestablement plus faible (c’était peut-être inévitable vu ce qu’elle avait en face). Stone subit une mission dans laquelle il erre, un peu comme Bill Murray dans Lost in translation. Hemingway, même s’il est grande gueule et connaît tout le monde à Cuba, n’est quand même que le fantôme du casse-cou qui traversa les conflits du XXème siècle. Les deux, plus un troisième larron, traversent l’île entre Apocalypse Now (le briefing, les hélicos) et African Queen (le rafiot), atteignent sans grand difficulté le camp de Castro puis y font ce qu’ils ont à y faire. L’intrigue principale est trop directe, les personnages secondaires trop peu développés (mention spéciale aux soviétiques), et je ne dirai rien du Deus Ex Machina (les gens qui fréquentent ce blog savent à quel point j’apprécie).

Au final, "Aucun homme n’est une île" est un roman d’aventure simple qui ne satisfera pas les amateurs d’intrigue complexe mais dont les personnages principaux, leurs doutes et leurs contradictions, ne peuvent que séduire le lecteur en quête de profondeur humaine.

Aucun homme n’est une île, Christophe Lambert

On pourra lire en écoutant les Fatals Picard :

8 commentaires:

Lhisbei a dit…

Stone en Bill Murray c'est assez vrai.
Il manque un point dans ta chronique : Aucun homme n'est une île satisfera les lecteurs d'uchronies exigeants. Ces derniers apprécieront l’originalité assumée du choix des points de divergence et la qualité du développement de l'uchronie qui en découle :)
Bon je vais finir ma chro du coup ;)

Gromovar a dit…

Pour le point, c'est toi l'experte.

Allez ! Au boulot :)

Efelle a dit…

Je partage ton point de vue sur les Deus ex machina (Alif l'invisible étant un bon exemple).
Je passe, dommage la première partie de ta chronique faisait envie.

Gromovar a dit…

D'accord avec toi. Les DEM c'est le Mal.

Baroona a dit…

Rédhibitoire rédhibitoire le Deux ex machina ou l'on peut tout de même prendre du plaisir ?

Gromovar a dit…

Moi je n'aime pas le procédé. Après, ça dépend de toi.

Disons que quand tout est perdu la cavalerie arrive opportunément.

Lhisbei a dit…

La cavalerie arrive toujours à temps , c'est une règle dans le western US (règle qui a fondé une tradition cinématographique). Et comme les écrits de Lambert sont fortement influencés par le cinéma (et c'est loin d'être un mal)...
Pour moi ce DEM là n'est pas rédhibitoire au contraire.

Gromovar a dit…

Goûts et couleurs...