dimanche 16 mars 2014

INTERVIEW : JEFF VANDERMEER, MAITRE DU WEIRD


Jeff Vandermeer est un auteur, éditeur, et anthologiste américain, dont le seul ouvrage personnel publié en France, et c’est bien dommage, est « La cité des saints et des fous » ; il est par ailleurs l'anthologiste de « La bible steampunk ».Il a obtenu trois fois le World Fantasy Award pour lequel il a été nominé treize fois. Il a aussi été finaliste aux prix Nébula, Hugo, Philip K. Dick, et Shirley Jackson. Cofondateur de Weirdfictionreview.com et de Cheeky Frawg Books, Vandermeer a édité ou coédité douze anthologies. Il est marié avec Ann (Vandermeer) ; il a coédité avec elle la somme The Weird, anthologie chronologique la plus complète du genre Weird.
Jeff Vandemeer vient de publier le très excitant Annihilation, premier volet de la trilogie Southern Reach. Celle-ci sera publiée en intégralité au fil de l’année 2014.

Il a accepté de répondre à quelques questions. Certaines autres ont été laissées de côté car dévoilant trop de l'intrigue de la trilogie.

Bonjour Jeff, tu es un anthologiste réputé. Récemment tu as publié, avec ta femme Ann, la massive anthologie « The Weird » (dans laquelle je plonge encore petit bout par petit bout), qui avait été précédée par « The new weird » en 2007. Comment définirais-tu le genre weird ? Et que peux-tu nous dire du new weird ?

Lovecraft disait qu’une histoire weird était une histoire contenant des éléments surnaturels sans être une histoire de fantôme ou un récit gothique. Elle exprime la recherche d’une compréhension de la réalité du monde au-delà du banal exprimé par nos sens, compréhension qui est peut-être définitivement hors de notre portée, se manifestant par « une atmosphère d’épouvante incompréhensible et suffocante » ou « une suspension maligne voire une défaite des lois de la Nature ».
Dans sa forme artistique, l’histoire du weird, au long du XXème puis du XXIème siècle, est l’histoire du raffinement (et de la déstabilisation) de la fiction surnaturelle à l’intérieur de son cadre établi, mais aussi de la contamination bienvenue de celui-ci par d’autres traditions, certaines seulement très périphériques au fantastique.
Dans le weird, l’intrigue ne compte pas plus que l’atmosphère induite.

Le new weird…c’est le type de mouvement dont certains diront toujours qu’il est mort et d’autres qu’il n’a même pas existé. Mais dans le même temps, il a été considéré comme important et utile pour certains auteurs qui ont pensé que quelque chose de vraiment nouveau se produisait dans l’édition anglophone au début des années 2000. De ce point de vue, la question du succès ou de l’échec du mouvement est secondaire. Certaines œuvres ont été étiquetées new weird, des séries entières de romans ont été traduites, dans des pays comme la République tchèque par exemple, uniquement parce que ce terme existait. Il laissait présager une approche plus littéraire de la SF et de la fantasy, enrichie par beaucoup d’influences différentes. Il y a toujours des questions et des conversations sur le rôle des labels dans la fiction, et sur leur utilité ou leur nocivité. Je pense que le label new weird a été utile.

Tu viens de publier Annihilation, qui reçoit un excellent accueil critique. Nous allons essayer d’en parler un peu sans spoiler pour les futurs lecteurs. Peux-tu néanmoins en dire quelques mots pour donner envie aux lecteurs français ?

Annihilation raconte la douzième expédition à l’intérieur de la Zone X, une mystérieuse étendue côtière isolée qui existe depuis trente ans à l’abri d’une barrière invisible. La Zone X semble être un espace naturel immaculé, mais elle est le siège de phénomènes étranges qui purifient l’environnement tout en causant des ravages terrifiants sur les humains qui s’y aventurent. La douzième expédition y est confrontée à un phare abandonné, un tunnel qui s’enfonce dans le sol, et une mystérieuse créature gémissante cachée dans les roseaux.
Annihilation est raconté par la biologiste attachée à l’expédition, une narratrice qui a elle-même des secrets à protéger.
Comme chacun des trois romans qui composeront le cycle, Annihilation raconte la manière dont l’esprit humain réagit lorsqu’il est mis en présence de l’inexplicable.
 Le récit est basé sur mes souvenirs de randonnée dans le nord de la Floride – le lieu m’est très personnel.

Annihilation est la première partie d’une histoire en trois tiers qui sera publiée sur la durée de l’année 2014. Pourquoi avoir choisi ce format inhabituel ?

La trilogie Southern Reach est constituée de trois romans standalone encastrés. Annihilation est un roman complet, comme le seront les deux suivants, Authority et Acceptance. Les deux derniers sont plus longs – environ 95000 mots chacun. Authority est, plus ou moins, une expédition « à l’intérieur » de l’agence gouvernementale secrète Southern Reach. Acceptance raconte l’histoire en se projetant dans le futur et en ramenant le passé à la surface.
Le rythme accéléré de publication des trois romans est une idée de FSG, l’éditeur américain, et je pense que c’est une très bonne idée dans un monde de l’édition en transformation.

Annihilation est le plus weird du weird, presque un manifeste weird, et pourtant le voyage est si intime qu’il peut être lu avec profit, me semble-t-il, par des lecteurs de littérature générale. Cette écriture transgenre était-elle volontaire ? Souhaitais-tu montrer à de nouveaux lecteurs ce que le genre pouvait offrir ? Ou n’est-ce qu’un effet secondaire d’une histoire bien troussée ?

Les meilleures histoires parlent de la condition humaine, et je pense que c’est la raison pour laquelle les romans ont été si bien reçus – la combinaison des éléments humains avec les éléments weird est très attirante. Je ne pense pas au genre quand j’écris – je pense aux personnages, aux situations, et à la structure…Puis je donne l’histoire à mon agent et elle essaie de la vendre. C’est à ce moment seulement que je sens à quel genre (littéraire) elle appartient.

Les critiques sur Internet pointent de nombreuses références ou influences dans Annihilation. Lesquelles revendiques-tu ?

Tainaron de Leena Krohn, L’autre côté de la montagne de Michel Bernanos, pas forcément en écrivant mais ce sont deux histoires que j’adore et je suis sûr qu’elle ont pénétré mon inconscient. On peut y ajouter l’œuvre de Rachel Carson et la poésie de Patiann Rogers. Ce genre de choses. J’essaie de mettre en avant une vision de la nature dont nous sommes parts et non pas séparés.

La Zone X n’est jamais localisée dans Annihilation. On ne sait ni où elle se trouve ni à travers quel procédé on y entre, c’est une sorte de limbe hors du monde. Y a-t-il un lieu réel qui a inspiré la Zone X ?

La réserve naturelle St Marks, au nord de la Floride a été une grande influence. J’y ai parcouru un chemin de randonnée de 20 kilomètres ; on y trouve un phare abandonné. Le background est donc autobiographique – je randonne dans ces paysages depuis plus de quinze ans. J’y ai été chargé par des sangliers, des alligators ont essayé de m’attraper, j’y ai même vu une panthère de Floride. Certaines de ces expériences se trouvent dans le roman.
Si je n’ai jamais nommé le lieu, c’est parce que le lieu du roman n’est qu’en partie le lieu réel, comme on peut créer un personnage basé sur une personne réelle en y ajoutant des éléments imaginés.

Tes personnages n’ont pas de nom, seulement des fonctions. Pourquoi avoir choisi cette manière particulière de nomination ?

Comme dit dans le roman, cela vient du fait que les expéditions dans lesquelles les noms étaient utilisés ont échoué. Comme ont échoué celles qui utilisaient des technologies modernes de communication. L’impact littéraire de cet état est une imbrication plus profonde des personnages dans un paysage qui les enserre complètement.

Le groupe d’exploratrices, pourtant soigneusement sélectionnées, qui pénètre dans la zone X est dysfonctionnel dès le début. Qu’est ce qui n’a pas fonctionné dans leur casting ? Ou le dysfonctionnement était-il espéré ? Et si oui, dans quel but ?

C’est en partie à cause de l’effet de la Zone X sur le groupe, et en partie pour d’autres raisons qui apparaitront dans le second roman.

La biologiste, le personnage principal, est définie autant par son occupation que par son ex mariage écroulé, victime d’un jeu destructeur de « je t’attire/je m’éloigne » entre elle-même et son mari. Dirais-tu que la distance à laquelle se produit le contact dans un couple ne peut jamais être celle qui serait optimale pour les deux, ou comme le chanta The Cure que « personne ne connaît vraiment ni n’aime jamais personne ». Plus généralement, la déception est-elle inévitable dès lors que des humains interagissent (comme c’est le cas à l’intérieur du groupe) ?

Je pense que beaucoup d’hommes ne voient pas qui est vraiment la femme avec laquelle ils sont, et de là naissent les problèmes de communication. Ca se produit aussi dans l’autre sens évidemment. Alors, oui, il peut y avoir un sentiment de non connexion dans un couple parce que nous ne pouvons pas aller vraiment dans l’esprit d’une autre personne. Ceci dit, je ne pense pas que la biologiste se définisse elle-même par son mariage. Il y a ce problème structurel dans les couples, mais aussi le fait que la biologiste est d’une certaine manière unique, alors que son mari aurait voulu qu’elle soit comme tout le monde.

La biologiste est passionnée par les écosystèmes transitionnels. La Zone X est-elle l’écosystème de transition entre notre monde et une autre réalité ? Plus généralement, ces écosystèmes sont-ils les lieux où réside le weird ? Enfin, cette passion, avec la connaissance intime qu’elle génère à leur sujet, explique-t-elle pourquoi la biologiste fait mieux face à la réalité de la Zone X que les autres membres de l’expédition ?

Je ne peux pas vraiment commenter ceci sans spoiler. C’est un expert de l’environnement caractéristique de la Zone X, ce qui explique en partie pourquoi elle a été choisie. Je ne peux pas commenter davantage.

Les expéditions envoyées dans la Zone X furent alternativement strictement masculines ou strictement féminines. Pourquoi cette alternance des compositions sexuelles ?

Comme dit dans le roman, la Southern Reach n’a cessé de modifier les caractéristiques des groupes envoyés pour tenter d’améliorer les résultats obtenus, car elle ne sait pas exactement pourquoi certaines expéditions ont mieux réussi que d’autres.

Infection fungique, descente dans les entrailles de la Terre, l’intégration au weird – en devenir partie – est-elle le seul moyen de le comprendre, de n’être pas un simple spectateur ? Et si c’est le cas, à quel prix pour notre humanité ?

Je pense que nous ne comprenons peut-être pas bien ce que signifie être humain. Nous sommes plein de bactéries. De minuscules animaux parcourent notre peau. Des choses vivent dans nos cerveaux sans que nous en ayons conscience. La prix de la compréhension est alors, littéralement, de devenir plus humain.

Quête intérieure, passé caché, quête secrète, Annihilation est un oignon qui compte beaucoup de peaux. Que pouvons-nous attendre du prochain roman, Authority, en terme d’explications ?

Authority est une « exploration » de la Southern Reach à travers les yeux de son nouveau directeur, nommé pour évaluer le déroulement et les résultats de la douzième expédition et tenter de rétablir un peu d’ordre et de remotiver une agence qui s’est enfoncée dans d’étranges rituels au bout de trente ans d’échecs. Il y dans Authority un humour noir qui n’existe pas dans Annihilation.

Merci beaucoup Jeff. Et j’attends maintenant Authority avec impatience.

Merci à toi pour ton intérêt.

6 commentaires:

Lhisbei a dit…

Eh ben la bible steampunk sortie en février chez Bragelonne c'est quoi ? OK ce n'est pas un roman mais tout de même...;)

Gromovar a dit…

Tu as raison. Je corrige.

Lorhkan a dit…

Encore une bell interview ! :)
Dommage que l'auteur soit si peu traduit en France...

Gromovar a dit…

Croise les doigts. Les romans sont pas trop longs. On ne sait jamais.

Gulix a dit…

Ca donne envie de découvrir ce roman en tout cas. Je le place dans ma liste de futurs achats.

Gromovar a dit…

Excellente idée. et la suite arrive très bientôt.