dimanche 22 mai 2011

Zoon politikon ou Homini Lupus ?


Ce qui caractérise le post-ap', c'est qu'il est profondément lié au ap', autrement dit à la manière dont un monde imagine comment il va finir (c'est pourquoi la rapture annoncée d'hier n'a inquiété que quelques illuminés). A la terreur religieuse de l'An Mil (dont on sait qu'elle n'a jamais existé) a succédé l'éradication matérielle de la quasi-totalité de l'humanité. Météore géant, invasion extra-terrestre, virus militaire et surtout guerre atomique, le post-ap nous dit toujours d'abord comment va se terminer le monde que nous connaissons. Il reflète les inquiétudes du moment et les probabilités maximum. Rien d'étonnant donc à ce qu'après la fin de la Guerre Froide, et dans une période de pénurie structurelle de ressources naturelles et énergétiques (en économie on dirait que l'offre est le côté court du marché), de sous-emploi massif au Nord, et de violences terroristes pointless, on imagine le monde finissant, non dans un ultime orgasme, mais décharné et perclus de rhumatismes, comme une vieille pute à qui ses clients ont tout pris. Le genre soft-apo est donc né, qui décrit un monde s'écroulant doucement sous le poids de ses dettes environnementales et humaines. Après la tentative ratée de Things we didn't see coming, j'ai trouvé du doubleplusgood dans "Soft Apocalypse" de Will McIntosh.
"Soft Apocalypse" commence en 2023. Une terrible récession a frappé les USA (et on l'imagine le reste du monde), à cause (on le comprend) de pénuries énergétiques et des effets du réchauffement climatiques. 40% de chômeurs, autant de homeless, et la situation qui s'aggrave au lieu de s'arranger. Sur environ dix ans, le lecteur suit la lutte pour la survie de Jasper, un jeune diplômé de sociologie, dans un monde qui s'écroule. Et ce roman-ci est une vraie réussite.
McIntosh, docteur en psychologie sociale et c'est sûrement une raison de la qualité de son roman, montre comment les sociétés complexes s'effondrent dès qu'elles ne peuvent plus payer les coûts exorbitants de leur entretien, comme le montrait déjà Andréas Eschbach dans l'excellent En panne sèche. Il montre comment la survie et l'adversité changent les hommes. Il montre aussi comment la décence reste un idéal, mais si difficile à atteindre, et comment il peut être nécessaire de violer la morale et d'aller au-delà de ce qu'ont aurait cru possible de faire ou de supporter (au prix de remords incurables ou de cauchemars récurrents) pour assurer la survie de sa tribu. Car pour McIntosh, la survie individuelle est impossible. Ce n'est qu'en recréant des communautés, si petites soient-elles, que les humains ont une chance de vaincre l'adversité naturelle et de résister à l'agression d'autres humains moins moraux ou plus désespérés. La "tribu" de Jasper, une dizaine de personnes, est une communauté construite mais pourvue de tous les attributs de solidarité communautaire ; elle parviendra à sauver la plupart de ses membres. Rester humain ça signifie aussi s'accrocher à des totems qui rappellent la normalité d'avant. Album photo ou gadgets sont trimballés par des gens qui n'ont rien d'autre pour se souvenir qu'il y a eu un "avant", qu'ils n'ont pas toujours été des animaux en quête de nourriture. Le passé est douloureux mais l'oublier est impossible. On y était tellement heureux et on ne le savait pas.
Mais au-delà de la tribu de Jasper, il y a un monde qui continue d'exister. Luttant pour les dernières ressources, les Etats, loin, si loin, échangent quelques bombes nucléaires, et des gouvernements autoproclamés plus ou moins fantoches et corrompus se mettent en place pour tenter d'endiguer l'entropie. Les mécontentes, radicaux, et nihilistes de tout poil, se lancent dans des actions terroristes aveugles pour libérer leur rage, attiser le chaos, jouir d'un pouvoir sans limite depuis l'effondrement institutionnels (il m'ont fait penser aux plus durs des Yippies). Violence urbaine, virus génétiquement créés par des genehackers, à la misère économique s'ajoute une dévastation d'origine humaine. De ce fait, les petits groupes se méfient les uns des autres et la solidarité générique des sociétés riches n'est plus d'actualité. Les grandes villes se vident, ou sont vidées par la force, incapables de soutenir leur population. La survie dans la nature est très difficile. Le monde se vide d'humains, comme un chien crevé sur lequel les tiques ne trouvent plus de nourriture.
La fin, plus optimiste qu'à l'accoutumée dans ce genre d'ouvrage, peut aussi être lue comme un constat désabusé du caractère irréformable de ce loup pour l'Homme qu'est l'Homme.
Sur le plan de l'écriture, "Soft Apocalypse" est réussi. Les personnages sont travaillés, ils capturent l'intérêt du lecteur. Les situations décrites sont vraisemblables, les sentiments nuancés, les dilemmes réfléchis. McIntosh n'hésite pas à décrire des situations très dures, à placer ses personnages à la limite de ce qu'ils peuvent supporter, à montrer la progressive transformation qu'ils subissent, vers une placidité face à l'horreur qui est la marque des sociétés où vivre un jour de plus est une victoire en soi. Il réussit aussi à écrire un certain nombre de moments très intenses durant lesquels on sent physiquement le stress monter. Dans ces moments, le lecteur décharge autant d'adrénaline que les personnages. Peu d'auteur savent réussir cela ; Will McIntosh commence bien, comme l'écrit Walter Jon Williams qui le connait. Et l'effroi est encore plus grand lorsqu'on pense que l'apocalypse douce que raconte l'auteur est vécue aujourd'hui même par quantités de réfugiés dans le monde, sans travail, sans nourriture, sans soins médicaux, menacés par des bandes armées, et repoussés par les semblants d'Etats qui restent dans les zones de crise. Dans beaucoup de coins du monde la "Soft Apocalypse" a lieu en ce moment, comment réagirons-nous quand elle sera chez nous ?
Soft Apocalypse, Will McIntosh

L'avis de Cédric Jeanneret


Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

12 commentaires:

Maëlig a dit…

A quand une chronique intégralement rédigée en newspeak (3 lignes grand max)?
Je vais peut-être me laisser tenter, j'aime assez ce prémisse d'une régression progressive de la société humaine, sans le côté grandiloquent de l’Évènement qui marque un "avant" et un "après".

Gromovar a dit…

Fonce. Tu ne devrais pas le regretter (j'espère, glurp !)

Gromovar a dit…

Pour la cro en newspeak c'est une très bonne idée. J'ne ferai peut-e^tre une sur le prochain livre que je n'aime pas.

Guillaume44 a dit…

Intéressant en effet, cela me rappelle une nouvelle de Norman Spinrad, "Chair à pavé", en matière de chute lente mais inexorable de notre société.

Gromovar a dit…

Connais pas. Elle est dans quel recueil ?

Efelle a dit…

C'est dans les Années Fléaux pour Chair à pavé.

Il faut que je me note ce bouquin dans un coin.

Gromovar a dit…

Ben moi aussi, du coup.

Efelle a dit…

Je parlais de Soft Apocalypse...

Le pendu a dit…

Ce genre de thème me terrifie. Mais tu présentes très bien le livre, ça donne vraiment envie. Le niveau de langue est comment ? C'est facile a lire ?

Gromovar a dit…

Ca ne m'a pas semblé difficile. Il y a bien plus ardu que ce roman. Si tu lis l'anglais, tu dois le lire sans problème.

Tigger Lilly a dit…

Ce bouquin ressemble diablement à une claque. Le moindre espoir de traduction française à ton avis ?

Gromovar a dit…

Will McIntosh m'écrivait récemment ^_^ qu'un éditeur français avait acheté le roman. Une sortie à venir est donc à prévoir.