Lovecraft's Brood - Ellen Datlow


Lovecraft’s Brood est une anthologie de textes écrits par des « Enfants de Lovecraft » si on en croit le titre. La célèbre Ellen Datlow en est l’anthologiste.


Commençons par la phrase qui ouvre presque toute chronique sur une anthologie ou un recueil : Toutes les histoires rassemblées ici ne se valent pas, on appréciera plus ou moins telle ou telle en fonction de ses qualités intrinsèques et de ses goûts propres. Puis poursuivons.

Ce qui relie ces histoires, dixit Datlow citant Lovecraft lui-même, est qu’elles appartiennent à un type de fiction qui évoque l’horreur cosmique, une horreur qui conjure « une certaine atmosphère de terreur haletante et inexplicable face à des forces extérieures et inconnues », et qui s’articule autour d’« une suspension ou d’une mise en échec, singulière et malveillante, de ces lois immuables de la Nature qui constituent notre seul rempart contre les assauts du chaos ». (Trad. Gromovar)

Plus loin, elle ajoute qu’à ses yeux, l’« ennemi » le plus effrayant est la nature indifférente de l’univers, ainsi que le rôle qu’y joue le destin — et qu’il joue dans nos vies.


Voilà, voilà.

Je ne sais pas ce que tu en penses, lecteur, mais moi, lisant cela, j’ai craint d’être un peu floué de ce qu’annonçait (mensongèrement ?) le titre de l’ouvrage. En effet, s’il s’agit purement d’horreur cosmique, s’il s’agit de l’insignifiance de l’homme face à l’univers, pourquoi ne pas avoir intitulé l’anthologie Ligotti’s Brood ou The Weird (déjà pris) ?

Hélas, ma lecture a confirmé ma crainte, et s’il y a de bons textes dans ce livre, très peu font penser à Lovecraft au point de justifier qu’on lui donne son nom. Un point positif néanmoins, beaucoup de ces textes placent leur récit dans la période contemporaine, ce qui change un peu de l’habitude.

Voyons quand même ce qu’il en est.



Si on se réfère au canon lovecraftien, quelques textes y appartiennent explicitement et, cerise sur le gâteau, ils sont tous bons.


Mister Ainsley (Steve Rasnic Tem) est l’histoire d’un veuf de banlieue qui, tout inoffensif qu’il ait l’air d’être, n’est vraiment pas de ce monde. Un bon texte.


Agent of Chaos est une pochade, drôle et informée, de T. Kingfisher. Avec son style et son ironie habituels, elle raconte comment un chaton joueur a failli détruire la réalité. Rien moins.


The Beholder’s Share (Caitlín R. Kiernan, who else ?) est le plus lovecraftien ; il fait référence à l’église de Federal Hill, de sinistre mémoire. On y voit un homme tenter d’expliquer par la raison (avec force bibliographie universitaire) un phénomène qui échappe à l’entendement et bouleverse sa vie. Quand certains livres ne devraient même pas être côtoyés.


Le très inquiétant Infantum (Ian Rogers) dans lequel des milliers de femmes vont enfanter sans relation sexuelle préalable semble renvoyer son lecteur à Shub-Niggurath et à ses mille chevreaux. Ïa Ïa ! Et le monde s’en trouvera fort marri.



Les autres textes « font horreur cosmique ». Ciel vide, étoiles vides et froides, univers vide et froid, mer froide et noire, horreur qui pénètre le monde jusqu’à le changer et les hommes jusqu’à les anéantir. Et, en général, peu ou pas d’explication. Le côté répétitif de la chose fait que ne se détachent que les très bons textes très bien réalisés, les autres souffrant de la comparaison avec les premiers, comme des produits de seconde catégorie posés à côté des meilleurs sur un linéaire de supermarché. On se trouve à la lecture devant trois cas : les bonnes histoires, celles qui se déploient bien mais se terminent en queue de poisson par volonté de demeurer cryptiques, celles qu’un excès de bizarrerie empêchent même de bien se déployer.


Séparons le bon grain de l’ivraie et commençons par les bonnes histoires :


One Possible Shape of Things to Come est un très bon texte de Brian Hodge (comme souvent), une fin du monde qui passe par les enfants. C’est dur, inquiétant, triste, typique de l’excellent (et trop rare en France) auteur qu’est Hodge.


The Keep Quiet, de Aaron Dries, est une très belle histoire triste de cancer et de marche solitaire vers la mort. L’univers se joue de nous. A lire.


The Note, de Paul Tremblay, est une belle histoire étrange et triste, de crème glacée, de maison abandonnée, de séparation et de perte. Bien écrite, ironique, pince-sans-rire, elle aurait fait un bel épisode de Twilight Zone.


Halogen Sky, de Wendy N. Wagner, est un road trip hallucinant qui ressemble à un épisode de Twilight Zone ou peut évoquer un Truman Show tourné dans un décor sans figurant. Etrange et inquiétant.


a strange form of life (Laird Barron) est un texte dans lequel on retrouve le style poétique en prose et le sens aigu du dialogue de Barron. Cette histoire de champignons parasites et de prison en déliquescence se termine néanmoins de façon un peu abrupte.


Wind Come Down the Mountain, de A. C. Wise est un texte bien écrit (mais toujours sur le trope Ciel/Etoile/Vent) qui met en scène la recherche d’un survivaliste disparu.


Puis :


Empty Shells (Jacob Steven Mohr) a un air d’Invasion des profanateurs de sépulture, version adulte et marine. Ils sont déjà là !!! Bof.


Backbite (Norman Partridge) se passe pendant la Grande Dépression. Elle met en scène deux frères délinquants. C’est original mais, là encore, elle déçoit sur la fin. Bof.


Eat the Wyrm (Elizabeth Hand) : courte, on y mange le ver si humain du mescal, aucun intérêt.


Call of the Void (Carol Gyzander), ou les illuminations cosmiques d’une femme de 51 ans, seule, dont les parents sont morts. On s’y ennuie un peu.


Hypnopompia (L. Marie Wood), c’est la fin du monde et comme c’est en accéléré, c’est très court. Bof.


Volcano (Livia Llewellyn). Je ne saurais même pas dire quel est le but de ce texte.


Diving Deep (Gary McMahon) se passe dans un tunnel artificiel sous la glace antarctique. Il met en résonance vide intérieur de l’individu et vide des espaces infinis. C’est un peu facile même si le texte n’est pas déplaisant à lire.


Voilà. Que dire ? Tenter de se procurer les bons textes et lâcher les autres.


Lovecraft’s Brood, édité par Ellen (con artist) Datlow

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