La Seconde vie de Sander - Stepan Razorënov


Sander est mort. Et Sander « renaît », dans un au-delà qui est peut-être l’Enfer, ou pas. Un Diable y règne en tout cas, mais il ne contrôle qu’un palais, une salle de torture, et quelques troupes, chasseurs, gardes et tortionnaires. Le reste est un no man’s land dans lequel errent les bannis tels que lui, anciens humains que leur trépas puis leur renaissance ont revêtu de formes monstrueuses.


Contrairement à certains égarés, Sander ne se suicide pas dès sa renaissance. Contrairement à tous, il ne se satisfait pas d’une existence stérile et oisive dans un monde vide où rien d’autre n’arrive que les attaques périodiques des chasseurs du Diable qui enlèvent les born-again et les emmènent vers un avenir de torture.

Non. Sander est différent. Sander a une idée et un projet. Fédérer autour de lui les énergies et les compétences de tous les born-again pour bâtir une ville dans laquelle tous (les déjà présents comme les nouveaux arrivants) seront accueillis, tous vivront mieux, tous seront plus en sécurité. La seconde vie de Sander, meilleure et plus utile que la précédente, commence. Mais, Lord Acton l’écrivit : « Le pouvoir a tendance à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument ».


La Seconde vie de Sander, dont le tome 1 vient de sortir, est un très bel album de BD (un imposant volume broché de 320 pages avec une couverture à pelliculage brillant sur marquage à chaud noir), réalisé par Stepan Razorënov, traduit par Nora Gourmier, et édité par la maison Solodolo.

Entièrement dessiné à la main, La Seconde vie de Sander est peuplé de personnages baroques, grotesques, difformes, et pourtant foncièrement humains (ceci d’autant plus que l’auteur nous donne un aperçu de la vie précédente de quelques-uns d’entre eux). Certains d'entre eux gagnent dans l’au-delà une chance d’être meilleurs qu’ils ne le furent, pour d’autres ce n’est hélas pas le cas et le naturel les rattrape. Nature humaine, même dans l'après-vie.

Ces born-again que Razorënov nous donne à voir se débattent dans un univers médiéval gothique qui rappelle, autant qu’eux-mêmes, les images hallucinatoires d’un Bosch ou d’un Brueghel. Décors comme couleurs sont sobres et homogènes. Par contraste, les monstruosités abondent, dans les formes comme dans les actes.


La Seconde vie de Sander est une belle histoire qui captive progressivement, au point qu’on ne peut plus la lâcher avant de l’avoir terminée.

En dépit d’un nombre non négligeable de cases muettes (dont je ne suis habituellement guère friand), l’intrigue ne cesse de progresser et, ce faisant, d’entraîner son lecteur inexorablement vers la perte de ce qui fut l’idéal utopique de Sander, en dépit des liens d’amitié créés (la révolution dévore d’abord les siens) et de contre-pouvoirs actifs mais en partie impuissants. Il n’est peut-être pas tout à fait anodin qu’un auteur russe mette avec autant d’acuité en scène la manière dont une utopie peut engendrer sa propre dystopie. Les thuriféraires des lendemains qui chantent devraient se le rappeler régulièrement.


Sache pour terminer, lecteur, que je ne suis pas seul à avoir grandement apprécié cet ouvrage dont deux autres tomes sont à venir. La Seconde vie de Sander a en effet remporté le prix Gran Guinigi du Meilleur Scénario au festival Lucca Comics & Games en 2025.


La Seconde vie de Sander, Stepan Razorënov

Commentaires