Lituanie. 1941. L’opération Barbarossa. Toi et moi, lecteur, savons ce qui arrive. Les protagonistes du roman, assurément pas.
Ces protagonistes dont je parle sont quatre jeunes personnes, entre l’enfance et l’adolescence, que le vent de la guerre emportera, transformera, cassera jusqu’à ce que ne restent que les vestiges de ce qu’ils furent ou auraient pu être.
Qui sont-ils quand le roman commence ?
D’abord (pas d’inquiétude, je ne spoile rien qui ne soit lisible dès l’abord du roman) Neriya, une brillante jeune fille juive de quatorze ans, qui perd sa famille quand le shtetl dans lequel ils passaient l’été est attaqué. Seule, elle fuit.
Czeslaw, un très jeune soldat de l’Armée Rouge, d’origine polonaise (il a menti sur son âge pour pouvoir s’engager et soulager ainsi sa mère seule). Czeslaw a perdu son unité et ses camarades. Déserteur, seul, il fuit.
Kezia, une jeune Rom dont la famille est tuée sans motif aucun. Seule, elle fuit.
Et Le Garçon, qui ne parle pas ou plus, que Kezia recueille à son corps défendant. Il s’accroche à Kezia.
Les quatre vont se trouver, s’entraider et ainsi survivre à la guerre, cachés dans la forêt, souffrant et résistant au froid, au mal et à la faim, loin d’hommes tous également menaçants quel que soit leur accoutrement, sous le regard et l’assistance d’un groupe de corbeaux qui communiquent avec eux d’une façon inhabituelle, laissant envisager chez eux une forme d’intelligence qui, si elle est radicalement différente de la nôtre, n’en est pas moins présente et opératoire.
Palaces of the Crow est le dernier roman de Ray Nayler. Il y délaisse un peu l’Imaginaire (même s’il le tangente encore objectivement) mais approfondit encore son exploration des liens interindividuels et de l’intelligence – absolument autre – des espèces animales.
Palaces of the Crow est d’abord une belle histoire, un beau roman plein de douceur en dépit des atrocités qu’il raconte, traversé par la matter-of-factness caractéristique de la narration sobre des grandes tragédies.
Nayler raconte avec beaucoup d’émotion contenue le sentiment de perte et de désorientation qui envahit des êtres qui ont tout perdu : famille, amis, lieux connus, histoire, habitudes, absolument tout. La guerre fait parfois ça, la guerre à l’Est l’a fait à grande échelle.
Il dit les atrocités de la guerre entre 41 et 45 mais aussi toutes celles qui précédèrent. Il dit l’antisémitisme crasse des populations locales (qu’on ne prenait pas encore la peine de déguiser) et les pogroms qui en sont l’évolution naturelle (lire le très beau Nethercott).
Il raconte un conflit si terrible, entre avancée et recul, Shoah par balles et guerres de partisans pro ou anti-soviétiques, qu’aucun civil – a fortiori aucun civil Juif ou Rom – ne pouvait y faire confiance à quiconque. On y tuait les gens parce qu’on voulait les exterminer, on les tuait parce qu’on préférait ne pas avoir de doute sur leur loyauté, on les tuait parce qu’on voulait cacher sa présence dans la forêt, on les tuait pour le plaisir ou l’amusement parce que, dans l’anomie qui caractérisait le lieu et l’époque, c’était devenu possible sans coût. Se montrer, c’était souvent mourir.
Ces tueries, perpétrées par tout ce que le lieu comptait d’hommes armés mais aussi par de « braves » villageois que la peur ou le lucre faisait sauter sur l’occasion, avaient été préparées par les pogroms séculaires, par les camps de travail soviétiques, par la folie idéologique de l’élimination systématique de tous les ennemis de classe (chacun pouvant devenir, au gré des revirements politiques, un ennemi de classe). Les nazis, qui avancent avant de reculer, sont des monstres confrontés à d’autres monstres qui ne leur rendent rien en termes d’inhumanité et de messianisme délirant. Sans oublier, rappelons-le, les « braves gens » qui, eux, se contentent de profiter du chaos.
Ce que raconte Nayler, c’est ce que la guerre – et singulièrement la guerre d’extermination – fait aux hommes et aux sociétés. Comment elle détruit tout sens moral. Comment elle raye les êtres de la réalité en annihilant tant les lieux que les traces qui attestaient de leur existence. Comment elle fait disparaître de la surface de la Terre des tombereaux d’humains dont nul ne se souviendra, dont rien ne subsistera.
Tout n’est pas uniformément noir néanmoins, un peu de foi en l’humanité peut subsister. Face à la barbarie à l’état brut, existe la solidarité des quatre jeunes qui restent humains en s’entraidant en dépit de leurs nombreuses différences, et forgent ainsi des liens inaltérables.
Face à l’abomination humaine, il y a aussi l’amitié protectrice des corbeaux. Une amitié qu’il ne faut pas anthropomorphiser mais qui s’exerça à maintes reprises et permit sûrement au petit groupe de survivre. Car, au cœur de la forêt lituanienne, dans leurs palais de feuilles et de branches, les corbeaux vivent en société, échangent, communiquent, prennent soin des leurs et des quatre humains qu’ils ont choisis, à leur manière corvine, d’aider. Une société avec laquelle il est difficile, mais pas impossible, de communiquer, même si toute compréhension réciproque est presque impossible ; Nayler en décrivait une équivalente dans La Montagne dans la mer.
« What have I discovered, living here among them ? Every time I watch them, trying to understand what they are doing, I find them watching me, trying to understand what I am doing. »
Ce que dit Nayler aussi, dans les passages qui ont lieu en 1971, est l’indéfectibilité des liens noués dans l’épreuve, les remords et la culpabilité parfois infondés d’avoir survécu, la nécessité de préserver le souvenir de tout ce qui a disparu dans les flammes de la guerre afin de mettre en échec l’entreprise d’annihilation.
« This hump of earth was a synagogue, that one the house where the butcher lived. Neriya had lived over here, and these humps were the farm where Kezia had lived awhile, taking honey from the bees, until the Boy appeared.
Here was where Kezia had killed the two villagers who tried to attack her.
Here was the whitewashed church, which had survived the war, but had not survived Communism. They must have torn it down. Whoever had torn it down had even taken away the material: there was no hump here to mark the site of the church's existence, or even of its destruction.
Without the map of this place in her own mind, it would have been impossible to know anything of what had once been here. Impossible to know that generations had lived in this place. That it had been filled with human voices for hundreds of years. That wagons had been built here, clothes mended, grain traded, weddings celebrated until the latest hours of the night, politics discussed, children educated, griefs shared and kept secret, joys shouted and silenced.
There was no sensing any of it, without her own lived connection to the place.
And she understood why the church, too, had been taken down. It was so that this place would have no landmark that could be seen from the road. So that it could not even be found. So that it would cease to exist forever. So that once the few people who had survived this shtetl's burning were gone, it would be gone as well, never to be rebuilt. »
Il dit enfin l’illusion qui consiste à croire qu’après l’épreuve arrivera un nouveau monde, plus sage, meilleur, qui aura tiré les leçons des horreurs précédentes – ce discours utopiste, vieux comme l’humanité, fut tenu pour la dernière fois pendant la pandémie de Covid, avec le résultat qu’on sait. Or, peu importe le lieu et le moment, peu importe ce qui a précédé, ce sont des humains qui habitent la Terre avec leurs limitations et leurs bassesses endémiques. Après la guerre, les affaires habituelles reprennent, et on cache, par la violence si nécessaire, les vérités qui dérangent sur la réalité du conflit et des actes des uns et des autres durant celui-ci.
Palaces of the Crow est un beau livre, émouvant et triste mais aussi plein d’espoir. Je le conseille vivement.
Palaces of the Crow, Ray Nayler

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