Tout le monde, je pense, connaît Peter Pan. Pour avoir lu le roman de J.M. Barrie, avoir vu le dessin animé de Disney ou le film de Spielberg, voire le connaître sans avoir rien fait de tout ça tant le personnage est présent dans la culture populaire. Peter Pan est célèbre au point d’avoir donné son nom à un concept de pop psychology qui se manifeste par l’angoisse à l’idée de grandir et de devenir adulte.
Peter Pan, tel que raconté dans le Peter et Wendy de J.M. Barrie, est l’histoire d’un garçon magique qui emmène en volant Wendy, John et Michael, une jeune Londonienne et ses deux frères, qu’il a croisés dans la nursery de leur maison familiale alors qu’il venait y chercher son ombre, perdue lors d’une visite précédente. Les trois enfants sont conduits par Peter jusqu’au Pays imaginaire (Neverland), sur une île magique où vivent des « Garçons perdus », compagnons du héros venus eux aussi du monde réel. Dans ce monde merveilleux que Peter Pan peut modeler à sa guise, tous vivent d’extraordinaires aventures, entre pirates, fées, sirènes, etc. Tous oublient aussi peu à peu le monde réel, leur famille et leur identité propre alors que Wendy, poussée par Peter comme il pousse les enfants à se montrer aventureux, prend progressivement le rôle de mère de toute la petite communauté.
Une fois le cruel capitaine Crochet, qui terrorisait Neverland, vaincu, Peter Pan ramène Wendy, John et Michael à Londres. Les enfants reprendront leur vie et, contrairement à Peter, grandiront pour devenir adultes.
Ca, c’est l’histoire imaginée par Barrie, plus ou moins adaptée dans les films et autres œuvres.
Cynthia Pelayo nous propose aujourd’hui une autre version, bien plus sombre.
Dans It Came from Neverland, Pelayo raconte l’histoire d’une Wendy devenue adulte, douze ans après son retour du Pays imaginaire. Loin d’être épanouie et heureuse, Wendy est une adulte brisée par son expérience traumatique à Neverland, sous l’emprise d’un Peter Pan cruel, dominateur et meurtrier. Prise pour une folle par sa famille et les autorités quand elle raconta son histoire et dénonça les meurtres d’enfants dont elle fut témoin, Wendy fut brièvement internée avant d’être recueillie par une brave femme qui s’occupe d’orphelins. C’est dans la maison de cette bienfaitrice qu’elle officie maintenant comme institutrice, alors que la Grande Guerre a commencé et qu’arrivent chaque jour des enfants dont les mères esseulées ne peuvent plus s’occuper. Et c’est là précisément, quand les indices s’accumulent jusqu’à devenir impossibles à nier, que Peter Pan revient la chercher. Commence une aventure terrifiante dont le but est autant de se libérer définitivement de Peter que de l’empêcher de recommencer à nuire en enlevant d’autres enfants, encore et toujours pour l’éternité.
Pour le vaincre et se libérer, Wendy devra affronter ses terreurs comme ses regrets et se réconcilier avec ses frères.
It Came from Neverland est un beau roman. Il développe un personnage aimable, plein de vertus, que la vie a largement brisé. Il raconte une histoire triste, de perte et de reconstruction, entre présent et passé. Il est très joliment écrit. On peut l’apprécier pour ça, comme on apprécia fortement L’Océan au bout du chemin, de Neil Gaiman, par exemple.
Décrivant Wendy, Pelayo exprime la vérité du syndrome post-traumatique avec grande justesse, grande finesse et une parcimonie de mots qui donnent de la force à son projet. Elle montre, touche par touche, la paranoïa constante (de ceux qui ont vraiment un ennemi), la surinterprétation de toute situation imprévue, l’hypervigilance qui conduit à ne jamais être serein. C’est très bien fait, le style de l’autrice rend compte de ce syndrome mieux que de longues explications.
Elle raconte une histoire de féerie et de changeling sans jamais la rendre mièvre, et en réintroduisant l’aspect terrifiant de la chose qui était évidente pour les Britanniques des anciens temps. Ce roman fait peur.
Au-delà de l’aventure, palpitante et souvent très inquiétante, on peut faire aussi une lecture du roman de Pelayo comme métaphore réussie de relation toxique. Tous les indices sont là, de l’emprise au contrôle coercitif, des menaces aux agressions physiques, de l’annihilation de l’identité aux demandes d’excuse et de pardon, de l’amour trahi à la difficulté de s’extraire de la relation. Là encore, c’est très bien fait. Compréhensible sans jamais être lourd. Un moment où la littérature se met au service d’une idée tout en restant pleinement de la littérature – ce n’est pas courant dans la production contemporaine.
Et quand Wendy parle, quand elle raconte, on ne le croit pas, on la croit folle, on lui intime le silence, au point qu’elle finit par se taire en effet, d’autant que J.M. Barrie (dans le monde du roman) a écrit ce fameux Peter et Wendy qui dit une version enchantée de l’aventure. Typique aussi.
Volant aux enfants leur innocence, leur confiance et leur capacité à s’émerveiller pour s’en nourrir jusqu’à les détruire, instaurant le secret à l’égard des adultes tiers, Peter fonctionne comme une figure de prédateur pédophile. Il annihile les enfants dans leur identité et éteint la lumière dans leurs yeux comme la Grande Guerre vient de commencer à le faire pour les jeunes hommes – une perte de l’innocence qui conduisit indirectement aux désastres de la Seconde Guerre mondiale, car rien n’est jamais sans conséquence dans la réalité contrairement à ce qu’affirme Peter.
On ne peut pas rester enfant. On ne peut échapper à l’âge adulte. Peter Pan, qui prétend le contraire, est un menteur qui use de la séduction illusoire de la liberté totale pour prendre au piège des enfants afin de les utiliser à son unique profit. On se rappellera qu’échapper aux contraintes du monde et de l’âge adulte ne réussit guère non plus à Pinocchio et aux enfants enfuis vers l’Ile des plaisirs où ils sont transformés en ânes. Grandir est une nécessité triste (comme le disait Remy de Gourmont, parlant du travail) ; le monde est plein de nécessités tristes.
Ce qui n’est pas triste est de lire ce très beau roman. On y trouvera autant de plaisir que de matière à réflexion. On en sortira touché, charmé, heureux d’avoir passé quelque heures en compagnie de Wendy.
It Came from Neverland, Cynthia Pelayo
PS : Ce roman est de ceux qu'on peut lire pour commencer à lire en anglais. Clair, facile et sur une base connue, il sera une porte d'entrée efficace.
PS2 : Peter Pan naît d’abord dans un roman pour adultes de J. M. Barrie, The Little White Bird, en 1902. Il y apparaît comme un bébé entre l’humain et l’oiseau, vivant dans les jardins de Kensington. Barrie reprend ensuite ce personnage dans une pièce de théâtre créée en 1904, qui rencontre un grand succès. Les épisodes de Peter Pan sont publiés séparément en 1906, puis Barrie développe l’histoire en roman en 1911 sous le titre Peter and Wendy. Le personnage pourrait avoir été inspiré par David, le frère de Barrie, mort enfant et gardé dans le souvenir familial comme un garçon qui n’a jamais grandi.

Commentaires