The Traveler - Joseph Eckert


Scott Treder est un gars normal. Il est marié à Amy. Ils ont un fils de sept ans, Lyle. Il est informaticien. Et ce matin d’avril, comme tous les matins, il part en voiture à son travail. A 7 heures 52 précises, Scott Treder cesse définitivement d’être un gars normal.

Impression de glissement et… plus de voiture ! Scott – dont la quantité de mouvement n’a pas changé – se retrouve en l’air, à quelques centimètres du bitume, lancé à 30 km/h environ. Scott, rattrapé par la pesanteur, chute sur l’asphalte, où il culbute et se blesse avant de manquer se faire écraser par une voiture en mouvement apparue derrière sa position.

Ce phénomène incompréhensible trouve vite une explication qui ne l’est pas moins : Scott a avancé dans le temps d’une journée entière, passant du 13 avril au 14, même heure, même lieu. Rentrant chez lui, il retrouve une femme et un fils morts d’inquiétude. Ce qu’ils ne savent pas encore, c’est que ces sauts temporels vont se répéter, jour après jour, toujours à la même heure. Et que l’intervalle du saut va doubler à chaque nouvelle occurrence.


The Traveler est un roman de Joseph Eckert.

Si le point du texte est le voyage dans le temps, c’est une histoire clairement character-driven. Quoique…

Détaillons !

J’adore littéralement le Tau Zero de Poul Anderson. Dans ce classique, un vaisseau spatial victime d’un problème technique accélère indéfiniment jusqu’à tangenter la vitesse de la lumière. Le phénomène de dilatation du temps agit alors à son maximum, ce qui amène l’écart entre le temps objectif de l’univers et le temps subjectif du vaisseau à diverger de plus en plus. Le vaisseau et son équipage filent vers la fin des temps et le Big Crunch qui donnera naissance à un nouvel univers. Le sense of wonder à son maximum, je ne crois pas en avoir jamais ressenti de plus vaste.

The Traveler propose le même type de voyage. Doublant à chaque itération, l’intervalle de saut de Scott Treder semble le propulser aussi vers la fin des temps. Mais ici, le point n’est pas technique – cet aspect est évacué assez vite par l’auteur.

Le véritable propos du roman est double.

D’abord, il place un homme dans la situation aussi incroyable qu’insupportable d’aller de son époque à la fin des temps en seulement une cinquantaine de jours subjectifs. Pour Scott, il s’écoule deux mois environ entre le début et la fin de son épreuve. Comment vivre une telle chose ? Je ne te spoile pas, lecteur, en te disant que c’est difficile.

Ensuite et surtout, il place au cœur du récit et de la résistance de Scott à la folie (qui serait une issue logique) l’amour inconditionnel qu’éprouvent l’un pour l’autre le père et le fils. Un fils surdoué qui promet à son père qu’il le sauvera. Qui deviendra un grand scientifique pour ce faire. Qui ira jusqu’à créer un culte pour protéger son père dans les siècles des siècles (l’allusion est volontaire).


The Traveler dit des choses belles et tristes sur un deuil impossible, quand le monde continue alors qu’on n’en est plus. Sur l’amour filial, illimité ici, avec sa charge de sacrifices car qu’est-ce qu’une vie consacrée uniquement à sauver l’autre ? Sur l’amour d’un père pour son fils, tout aussi fort puisqu’il suffit à arrimer un naufragé à la dérive dans les courants du temps. Cette relation inébranlable, ainsi que la possibilité toujours pendante d’une découverte qui permettrait d’interrompre le phénomène, font du roman un page-turner bouleversant.


Puis les intervalles augmentent fortement. Et, de fait, le roman change de ton – même si Lyle est toujours auprès de son père sous une forme qu’on dira numérisée (après tout nous sommes sur un blog d’Imaginaire), toujours aussi dévoué, toujours aussi indispensable. De civilisation avancée en civilisation avancée, Scott se voit proposer des équipements de survie qui lui permettent de passer au mieux les caps suivants. Car le voyage, lui, se poursuit.

Guerre puis paix puis guerre puis paix, l’histoire des hommes, faite de grandeurs et de bassesses. Puis de ceux qui leur succèdent. Puis viennent les bouleversements géologiques et climatiques. Scott et Lyle sont les seules constantes d’une Terre qui se transforme comme elle le fait depuis sa naissance.

Cette partie, si elle rappelle, en bien plus vaste, toutes ces choses vues « sur l’épaule d’Orion », « ces moments… perdus dans le temps, comme des larmes sous la pluie », si elle rappelle aussi les moments dans Tau Zero où la vitesse est devenue fulgurante et où ont été laissés derrière tant l’humanité que le système solaire, est moins impliquante émotionnellement, elle fait objectivement plus « cabinet de curiosités d’un avenir à naître ». A faire pour le sightseeing.


Difficile, à ce stade, de ne pas penser à Teilhard de Chardin. Pour le jésuite et paléontologue, l’évolution ne consiste pas seulement en une complexification de la matière : elle est aussi une montée de la conscience, depuis les premières formes de vie jusqu’à la noosphère, cette communauté toujours plus étroitement unie des esprits, appelée à converger vers le Point Oméga (le terme est présent dans le roman). L’amour est le moteur de cette convergence, la force qui rapproche les êtres par ce qu’ils ont de plus profond sans pour autant dissoudre leur singularité. C’est exactement ce qui permet à Scott et Lyle de traverser ensemble les abîmes du temps : leur amour les unit, les conserve et donne un sens à une expérience qui, sans lui, ne serait qu’une interminable succession de pertes.


Enfin, le roman arrive à sa conclusion et toute l’histoire prend son sens (un sens qu’on jugera pertinent ou non). Choisi par la nécessité, éprouvé par l’expérience humaine, la sienne autant que celle de tous ceux qu’il a vus naître et disparaître, Scott atteint la fin des temps. Alors que l’univers se meurt, il lui est proposé que son amour et celui de son fils contribuent à ensemencer un univers nouveau, avec l’amour et l’expérience des innombrables représentants d’autres espèces sentientes projetés dans la même épreuve de sacrifice et de promesse.

La fin de The Traveler prend ainsi une coloration clairement teilhardienne. Tout ce qui a vécu, souffert, pensé et aimé semble converger vers un point ultime où rien de cette expérience ne sera perdu. Une sorte de Point Oméga débarrassé de sa dimension explicitement chrétienne, dans lequel l’amour devient l’énergie capable de sauver du néant non seulement Scott et Lyle, mais quelque chose de la conscience même de l’univers.


The Traveler, Joseph Eckert

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