Le Trône d'argile 7 - Richemont - Theo - Pieri

Juste un petit mot (cette fois c'est vrai) pour signaler la sortie (il y a quelques semaines quand même) du septième et dernier tome de la série historique Le Trône d'argile , intitulé De Gloire et de cendres . Onze ans (!!!) après la sortie du sixième opus, Anne Richemont et ses compères terminent enfin la geste de Charles VII et de Jeanne d'Arc. On voit dans ce tome le sacre de Charles VII , qui assure la légitimité politique de ce roi assez falot même si les prétentions anglaises, et donc la Guerre de Cent Ans, ne s'éteindront que bien plus tard . On y voit aussi la reconquête progressive du royaume de France par le nouveau roi. On y voit enfin la capture, le procès et l'exécution de Jeanne d'Arc (et le peu d'aide que Charles VII lui apportera - authentique -, au contraire de ses compagnons de guerre qui tentent en vain de la faire évader - fictif) . Les lecteurs qui, comme moi, avaient lu en leur temps les six premiers tomes, sont satisfaits, bien sûr...

A Trade of Blood - Robert Jackson Bennett


Alors qu’arrive en France Une Larme de poison, premier volume de la série A l’Ombre du Léviathan, sache, lecteur, que son tome 3 vient de sortir en VO. Il s’intitule A Trade of Blood.


Avec cette nouvelle livraison, nous sommes toujours dans le même univers. C’est l’Empire de Khanum, avec son ambiance Chine ancienne, son administration pléthorique et efficace, son origine en partie légendaire, son empereur que nul n’a vu depuis deux siècles, son développement technique fondé sur les biotechnologies et une utilisation raisonnée de la ressource la plus dangereuse de ce monde : les restes de Léviathan.

Nous sommes aussi toujours en compagnie d’Ana Dolabra, enquêtrice du corps des Iudex, et de son assistant Dinios Kol, qui est, de fait, les yeux, les oreilles et les mains de sa très atypique supérieure hiérarchique (il faudra lire les autres tomes pour découvrir à quel point).

Je répète donc ce que j’ai dit au sujet des tomes précédents : tant l’univers que les protagonistes principaux sont de précieuses et dépaysantes étrangetés qu’il importe de côtoyer si on aime l’Imaginaire. Et si, de surcroît, on apprécie les murder mysteries... plus aucune raison d’hésiter. Suis le guide, lecteur !


Dans la petite ville de Lacanthim, au cœur de la région du troisième cercle qui nourrit l’Empire tout entier, le jeune Castus Armenta est accusé d’avoir massacré, dans une chambre d’auberge, la jeune Zansay Burav. L’affaire paraît claire, l’accusé a été retrouvé couvert du sang de sa victime alors qu’il fuyait vers la forêt toute proche. Il croupit depuis dans les geôles de la maréchaussée locale, attendant une pendaison certaine. Pourquoi alors dépêcher sur place deux brillants enquêteurs Iudex dont la supérieurement brillante Ana Dolabra qui, aussi avenante qu’à l’accoutumée, n’apprécie ni le voyage ni l’affaire elle-même ?

C’est qu’il s’agit ici, en rendant procédure et verdict irréprochables, d’éviter un affrontement sanglant entre les deux plus puissantes familles de la région, des familles qui, de surcroît, sont des actrices majeures de l’indispensable commerce de la viande.

Car, sache-le, lecteur, nous allons ici utiliser comme référence une œuvre bien différente de celles dans lesquelles nous puisons habituellement. C’est aux Rivaux de Painful Gulch, le 19e album de Lucky Luke, que peut faire penser ce récit ou, plus précisément encore, au Hatfield–McCoy Feud dont il est inspiré. Familles rivales autour d’une petite ville, relation interdite entre deux jeunes personnes des clans opposés, morts multiples, tout ici rappelle cette rivalité tragique de l’histoire américaine qui culmina dans une grande et sanglante bataille.

C’est donc, disais-je, précisément pour éviter cette issue tragique qu’Ana et Din ont été envoyés. Mais, dès leur arrivée, alors que les deux clans rivaux sont sur le pied de guerre, Ana et Din réalisent vite que l’affaire est loin d’être aussi simple qu’il n’y paraît et que le vrai assassin n’est sans doute pas celui qu’on croit. Commence alors une enquête complexe qui amènera à fouiller dans les origines mêmes de l’Empire, alors que les morts violentes se succèdent.


A Trade of Blood est d’abord une nouvelle enquête d’Ana et Din, avec toutes les qualités que ça évoque.

Si Ana y brille, le personnage de Dinios Kol n’y est pas en reste. Outre qu’il est de facto au centre de l’action comme dans les deux volumes précédents, de nouveaux développements de ses pouvoirs de mémorisation l’amènent à s’interroger vraiment sur le prix qu’il y aura à payer pour ces améliorations, sur les raisons pour lesquelles il les a – plus qu’acceptées – recherchées, et sur l’avenir inévitablement raccourci qui est le sien. Ajoutons que, de retour pour cette enquête dans la région de sa jeunesse, il retrouve sa sœur, longtemps perdue de vue, et se reconnecte ainsi en partie à son passé.


Le roman est aussi l’occasion de plonger encore plus profondément dans les secrets de l’Empire de Khanum, de son origine à la situation présente de son invisible empereur en passant par la relation qu’entretient Ana Dolabra avec tout ceci. Ce tome lève donc un bout supplémentaire du voile qui dissimule la mystérieuse entité politique qu’est l’Empire.


On y découvre de plus un nouveau corps de fonctionnaires impériaux, les Orbiis, qui sont présentés ainsi : « The Orbiis—or “leaf-sniffers,” as they were often mockingly called—were the imperial department tasked with maintaining the stability of all agricultural lands. While this was a noble duty, it was accompanied by enhancements that made them far more eccentric than the typical Imperial Iyalet: namely, a desire to taste soil, leaf, and bark. Yet all their odd habits did not detract from their authority: when the Orbiis made a ruling, they were listened to. »

Arrivent les Orbiis car, région d’élevage intensif oblige, A Trade of Blood est aussi l’occasion pour Robert Jackson Bennett d’interroger les modèles d’agriculture de masse, intensifs et productivistes à outrance qui obligent à des trade-offs souvent bien peu ragoûtants. Le goût de la viande et particulièrement de la viande rouge n’est pas facteur de changement climatique comme ici-bas mais il a néanmoins, dans l’Empire aussi, des conséquences qui ne sont guère appétissantes.

Et il ne faut pas blâmer la Providence qui aurait placé telle ou telle famille de mauvaises gens au mauvais endroit – singulièrement les Armenta et les Burav à Lacanthim. Si ce n’avait pas été eux, c’en auraient été d’autres. S’ils venaient à disparaître, d’autres les remplaceraient. La passion de la viande est comme la soif de l’or : inextinguible elle trouve toujours de bonnes âmes prêtes à s’enrichir pour permettre aux autres de la satisfaire. Et, même si l’auteur charge un peu la barque sur l’effet qu’ont les abattages de masse sur ceux qui les réalisent, les questions qu’il pose sont éminemment pertinentes. On se rappellera, par exemple, que lors de la Crise de la vache folle, nous ont été remis en mémoire les travaux que firent les éleveurs anglais dès le XVIIIe siècle pour obtenir des bêtes toujours plus grosses – travaux et grosses bêtes qui correspondent exactement à ce que les enquêteurs découvrent quand ils arrivent à Lacanthim.


L’enquête, dans la ville et hors la ville, se passe sous la férule (c’est le mot juste) d’une Ana Dolabra toujours aussi brillante, aussi dure, aussi peu amène (sans hostilité mais sans bienveillance aucune). Une logicienne pure, un vrai tough bastard, du genre qu’on aime par ici (ses saillies sont un plaisir). Secondée par son assistant avec qui elle est toujours honnête et loyale, Dolabra finira, bien sûr, par découvrir le fin mot de l’histoire. Elle aura aussi une nouvelle occasion de s’interroger sur les faces sombres de l’Empire et de semer, à sa mesure, les germes de possibles changements à venir. Time will tell.

Qu’il sera long d’attendre un quatrième tome !


A Trade of Blood, Robert Jackson Bennett

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