Le 23 mai 1430, après un an de campagne militaire victorieuse, Jeanne d’Arc est capturée par les Bourguignons, alliés des Anglais, lors d’une sortie hasardeuse au siège de Compiègne. Vendue aux Anglais par Jean de Luxembourg pour la somme de 10000 livres tournois, elle est conduite à Rouen afin d’y être jugée pour hérésie, entre autres chefs d’accusation dont le très scandaleux « port d’habits d’homme ».
C’est l’évêque Pierre Cauchon qui a négocié cet achat pour le compte des Anglais, contre l’Inquisition qui voulait la juger elle-même. C’est Pierre Cauchon aussi qui présidera son procès, à Rouen, entre février et mai 1431 ; il s’agira, lors de ces audiences, de démontrer que l’inspiration de celle qu’on nommait « La pucelle » ne venait pas de Dieu et des saints mais bien plutôt du diable.
C’est cette histoire que racontent Xavier Dorison, Louis-David Delahaye et Joël Parnotte dans l’imposant album Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc.
A la lecture du magnifique ouvrage, on ne peut s’empêcher de penser à l’histoire des Sept de Chicago. Dans les deux cas, il s’agit d’un procès politique au sens strict du terme – c’est à dire d’un procès dont l’objectif est politique –, et dans les deux cas aussi il s’agit d’un procès outrageusement truqué dans le but d’obtenir une condamnation qui avait été décidée avant même le début des audiences. Jeanne d’Arc doit brûler, dans l’esprit des Anglais qui organisent ce procès la chose ne fait aucun doute. La déclarer officiellement hérétique affaiblira, ils en sont sûrs, la légitimité de ce Charles VII qu’elle a contribué à faire sacrer.
Après une enquête dans son village d’origine, Domrémy, qui ne révèle aucun signe de sorcellerie ou de diablerie, le procès s’ouvre, en présence de nombreux théologiens. Emprisonnée dans des conditions indignes visant à l’affaiblir tant physiquement que psychologiquement, soumise à un test de virginité (élément alors jugé décisif pour écarter l’accusation de débauche ou de sorcellerie), accablée de questions, notamment théologiques, dont certaines paraissent surréalistes, Jeanne résiste longtemps, vaillamment et parfois même brillamment aux dizaines d'érudits hostiles qui lui font face (certaines de ses réparties, brillantes, consignées dans les minutes du procès, sont citées dans l’album). Mais sa défense farouche, en l’absence de tout avocat et si inutile soit-elle, est grevée par une fatigue qui s’accumule au fil des semaines et un discours religieux sur « les voix » qui paraît relever pour certains de la folie ou de la duplicité – même si d’autres y voient une preuve convaincante de sa ferveur religieuse.
Menacée, Jeanne d’Arc abjure dans un premier temps pour échapper au bûcher, avant de remettre ses habits d’homme ce qui la fait déclarer relapse et la condamne sans espoir de recours à être exécutée. Elle est conduite au bûcher pour y être brûlée vive le 30 mai 1431. L’exécution est conduite par le bras séculier comme c’était toujours le cas à l’époque dans les procès pour hérésie ; l’Église jugeait puis condamnait mais c’était les forces séculières qui se salissaient les mains en exécutant la sanction.
En déplaçant la focale de Jeanne d’Arc vers son juge, l’évêque Cauchon – figure à l'infamie célèbre mais aux actes souvent méconnus –, Dorison éclaire l'envers d'un mythe que l'on croit maîtriser sans en posséder, en fait, les détails.
Il montre les doutes qui ont, peut-être, habité un homme dont on sait qu’il était un intellectuel et un juriste conséquent. Les doutes de Jeanne d’Arc aussi face à une épreuve dont elle n’a jamais pu comprendre pourquoi son Dieu la lui avait imposée, alors même qu’elle répéta plusieurs fois que ses voix lui disaient qu’elle serait « délivrée par une grande victoire ».
Il montre aussi, incidemment, la misère de l’époque, l’inégalité criante qui opposait les biens-nés aux gueux, l’opulence d’une Eglise qui avait oublié depuis bien longtemps ses vœux de pauvreté.
Et – politiquement plus triste –, l’absence notable et le silence assourdissant de Charles VII.
C’est un beau travail, très appuyé sur les minutes du procès et les sources historiques. Dorison, néanmoins, tord la réalité sur certains protagonistes (il le faisait beaucoup plus dans 1629, son album sur le naufrage du Jakarta, au point que je n’ai pas eu envie de chroniquer cet album que j’ai trouvé trop romancé), et force un peu – trop – des similitudes sans doute intentionnelles entre son personnage et le Guillaume de Baskerville du Nom de la Rose. Cauchon aurait été l’ami lâche d’un hérétique condamné (ce que l’Histoire ne valide pas), il doute, dans l'album, beaucoup plus que les chroniques historiques ne le suggèrent, il a une sorte d’assistant, dont le nom apparaît une fois dans les chroniques, qui rappelle furieusement l’Adso de Melk du Nom de la Rose.
Et que dire de la sœur de Cauchon, très présente, et dont l’Histoire ne sait pas grand chose ?
Ou du personnage de Warwyck, qui, dans le réel, était un responsable politico-militaire expérimenté, et pas vraiment la brute épaisse que suggère l’album ?
Qu’importe !
D’une part, ces ajouts ne changent ni le ton ni la tournure d’un procès dont les grandes lignes, connues, sont respectées ici (sous la supervision de l’historien David Glomot).
D’autre part, l’album est, disons-le, magnifique. Superbe. Impressionnant. Le travail graphique de Joël Parnotte est absolument époustouflant. Bâtiments, paysages, ciels, animaux et personnages, tout est beau, tout est grand, tout est écrasant de splendeur – j’en ai assez fait, là, pour vous convaincre ? Si tu aimes la BD, lecteur, tu dois lire cet album ! Mes voix me l’ont dit.
Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc, Dorison, Delahaye, Parnotte

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