Il y a cinq ans, Keanu Reeves et Matt Kindt créaient la série de comics BRZRKR, dessinée par Ron Garney. Forte d’un vrai succès, elle est publiée en VF à partir de 2023.
Voilà qu’arrive Au Diable Vauvert Le livre d’ailleurs, son adaptation en roman par Keanu Reeves, toujours, assisté cette fois de China ‘Perdido’ Miéville. Qu’en est-il ?
Unute, aussi connu comme B, est un guerrier immortel. Né il y a 80000 ans environ, d’ascendance divine ou élémentaire, l’homme (?) a tout vu, tout vécu, tout fait. Il a connu quantité de civilisations successives, dont certaines ne subsistent que comme traces légendaires, voire qui ne sont jamais parvenues à la connaissance des humains que nous sommes. Et il se souvient de tout.
A l’issue d’une sorte de marché avec l’armée US, il a été intégré dans une unité ultra-secrète, comme arme et objet de recherche à la fois.
Arme car Unute est un guerrier d’exception, ultra-résistant aux blessures, capable de résurrection lors des ses rares décès, et susceptible de se lancer dans de cataclysmiques rages berserks durant lesquelles sa capacité létale est encore décuplée, parfois hélas au détriment de ses frères d’armes.
Objet de recherche car, lassé de l’éternité, Unute voudrait enfin devenir mortel et que l’armée, sous couvert d’aider à comprendre son état, voudrait parvenir à reproduire ses caractéristiques particulières, quasi-miraculeuses d’un point de vue militaire.
Ce petit arrangement qui fait au moins autant de victimes dans les rangs de l’unité spéciale que dans ceux des ennemis qu’on l’envoie combattre pourrait durer longtemps si l’entrée en scène de protagonistes extérieurs ne venaient, dès le début du roman, le perturber. Il n’y a visiblement pas que l’armée US qui s’intéresse à Unute et les acteurs cachés qui entrent dans le jeu ne paraissent pas avoir ses intérêts au cœur.
Sache, lecteur, que le début de la lecture surprend, a fortiori si tu ne connais pas le comic. Immersion à la dure dans un univers surprenant, scènes flash dont tu ne saisis d’abord pas les enjeux, l’attaque est éprouvante. Puis tu parviendras, j’espère, à entrer dans le rythme et à te laisser emporter par cette grande aventure mythologique.
Car c’est bien d’une saga qu’il s’agit ici, dans laquelle, à l’opposé de celle de Gilgamesh qui cherche l’immortalité, on suit un Unute qui vise à s’en déposséder.
Elle consiste aussi en une éternité (80000 ans c’est long) de combats, de rencontres, de poursuites, de rendez-vous manqués avec un animal mythique et peut-être un autre immortel.
Elle se présente sous la forme de fils successifs dans le passé ou le présent, à la première ou la deuxième ou la troisième personne, dans des styles différents (et même des typographies différentes).
Elle t’entraînera dans des abîmes de temps (as-tu la référence, lecteur ?), sur tous les continents, au cœur d’un maelstrom de batailles sans fin dans lequel Unute joue le rôle du Death Dealer (et là ?), incapable de mourir, seule permanence d’un monde vivant dont la caractéristique primordiale est la transience.
A la lecture du Livre d’ailleurs, tu penseras, lecteur, à un Wolverine qui aurait quelques dizaines de milliers d’années supplémentaires, tu penseras à un Highlander cherchant sa récompense depuis l’âge préhistorique, tu penseras – obliquement – à l’excellent cycle Histoire de la souffrance de Tristan Garcia.
Tu auras l’occasion de t’émerveiller de l’histoire secrète du monde et de t’interroger sur ce que notre humanité doit à notre mortalité. Quand tout a déjà été vu et fait, des milliers de fois, plus rien n’a de sens ni de goût.
Tu découvriras enfin que la solitude est ce qui érode les immortels. Les très vieux vampires, eux, le savent bien.
Quand tout ce qu’on connaît disparaît alors que l'on demeure, quand tous ceux qu’on aime meurent alors que l'on survit, finit inévitablement par se poser la question « Who wants to live forever ? »
Ca se lit agréablement, c’est speed, c’est une novellisation plutôt réussie.
Le livre d’ailleurs, Keanu Reeves et China Miéville

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