Il y a un très grand nombre d’années, j’achetai le Neuromancien de Gibson à la FNAC sans vraiment savoir ce que c’était. Je commençai à le feuilleter dans le bus et ne pus plus le lâcher jusqu’à l’avoir fini. All That We See or Seem m’a fait à peu près le même effet.
All That We See or Seem est le dernier roman de Ken Liu.
All That We See or Seem est l’histoire d’Elli Krantz, une célèbre tisseuse-de-rêve – ou « oneirofex » –, qui fuit une nuit sa maison pour protéger son mari, Piers, sans savoir si sa disparition suffira à le sauver.
All That We See or Seem est l’histoire de Piers Neri, un avocat un peu technophobe, un mari abandonné, fou d’amour et d’inquiétude, qui cherche l’aide d’une hackeuse asociale que son associé avait défendue dans un passé récent.
All That We See or Seem est l’histoire de Julia Z, une brillante hackeuse au lourd passé, qui fait profil bas depuis de grandes déconvenues. Elle trouve Piers à sa porte et, touchée par son histoire, son impuissance et sa détresse, accepte de l’aider sans réaliser qu’elle se lance dans une histoire bien plus dangereuse que ce dont elle a eu l’habitude.
La traque de l’une par les deux autres donne un thriller très proche du cyberpunk qui est le roman le plus réaliste, pertinent, intelligent et excitant que j’ai lu depuis des lustres.
A travers le personnage de Julia Z, Ken Liu fait un point tout juste anticipateur sur les possibilités et les dérives d’un monde de plus en plus numérique. A côté d’un Piers qui ne maîtrise pas vraiment les outils technologiques, il installe Julia en magicienne digitale.
Nantie d’une IA personnelle, Talos, qu’elle entraîne depuis son adolescence et porte donc, comme un double numérique bien plus rapide qu’elle, tant ses compétences que sa mémoire, Julia compte aussi sur Puck, un mini-drone versatile qu’elle pilote en bougeant ses doigts. Dans un monde d’agents IA tels que jurijinns ou fiscjinns, d’interpolation d’image et de génération de pixels, d’analyse d’environnement sonore ou de consommation électrique, de réseaux neuronaux apprenants, de doubles numériques – nommés Egolets – qui simulent la personne sur qui ils sont basés, de bladerunners logiciels qui traquent les fake IA, la jeune femme est un brillant chef d’orchestre qui utilise toutes les capacités que lui offre un environnement presque complètement numérisé.
C’est à un panorama complet de ce que permet déjà ou permettra très prochainement le développement des IA sur les réseaux que nous invite Julia, à l’occasion de la recherche d’une Elli dont on comprend assez vite qu’elle est plus complexe qu’on ne croyait et qu’elle doit se cacher d’un mafieux particulièrement dangereux.
Les enjeux vont monter de plus en plus haut jusqu’à ce que la vie même des divers protagonistes se retrouve dans la balance.
Lisant All That We See or Seem, on pense bien sûr à William Gibson, je l’ai déjà dit. Passes informatiques, simulations, constructs, tout résonne. Mais il n’est pas le seul qui vienne à l’esprit.
On pense au brillant Cory Doctorow, notamment à Makers ou, plus encore, à Little Brother avec sa manière de faire feu de tout bois pourvu qu’il soit numérique.
On convoque les questions de mémorisation informatique bien sûr, mais aussi de cet oubli digital qui n’en est jamais complètement un ; on pense alors à l’archéologie informatique du Un feu sur l’abîme/Au tréfonds du ciel de Vernor Vinge.
On assiste à toutes les possibilités de traque que permettent les dispositifs de surveillance omniprésents qui nous environnent et qui, même initialement destinés à d’autres buts, donnent la possibilité à ceux qui savent les hacker de traquer, pister, repérer quiconque est en contact, même lointain, avec le réseau. Et que dire des objets connectés, qui communiquent sans cesse avec le vaste monde numérique et lui parlent de nous, leurs propriétaires, sans que nous les maîtrisions vraiment ?
Mais, si brillant soit-il sur le plan de le prospective, All That We See or Seem n’est pas qu’un roman pour geeks.
On y découvre, avec les protagonistes atterrés, deux voire trois graves trahisons. On y souffre avec Piers Neri. On s’y rouvre au monde avec Julia Z. On y voit les deux s’apprivoiser et apprendre à s’apprécier. On y participe avec eux à une poursuite qu'on qualifiera de high-octane. On y assiste au dévoilement d’un trafic immonde qui, lui aussi, nous dit beaucoup sur notre monde tel qu’il est ou pourrait être à court terme : un monde de migrations tragiques, d’exploitation objective dans le monde réel, mais aussi de haters en ligne, de fakes, de deep fakes, de very deep fakes, and so on.
Pour détourner Gibson décrivant la Matrice, la réalité cesse d’être consensuelle car celui qui dispose des plus gros moyens pour la manipuler peut la façonner à sa guise – et là on pense au brillant Department of Truth de James Tynion IV comme à l’affaire Cambridge Analytica.
Ken Liu, comme dans ses autres œuvres, parle autant au cœur qu’au cerveau – à moins sue ce ne soit l'inverse. Et, comme souvent, il puise aussi dans son histoire personnelle pour enrichir son imagination.
Si on devait faire un (léger) reproche, on regretterait une fin un peu rapide. Vingt ou trente pages de plus n’auraient pas été de trop – même s'il y aura, me dit-on dans l'oreillette, deux suites.
Mais qu’importe, c’est bon, bon, bon. Le livre le plus excitant que j’ai lu depuis, pfff, si longtemps. Et sache, lecteur VF, que tu auras prochainement la chance de le lire au Bélial. VF ou VO, fonce !
All That We See or Seem, Ken Liu

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